Serge

Faut-il donner l’asile politique aux homosexuels du Cameroun?

crédit photo France terre d'asile on Wikimedia Commons
crédit photo France terre d’asile on Wikimedia Commons

C’est à une véritable épuration sociale qu’il faut se préparer au Cameroun. Elle ne sera pas dirigée contre les juifs, les tutsis, les arabes, les musulmans, les nordiques ou les sudistes… non, les victimes consensuelles, permettez-moi l’utilisation de ce terme, sont les homosexuels et leurs proches.

Consensuelles parce qu’il s’est créé au pays des crevettes une fausse idée selon laquelle on peut être en même temps contre la dépénalisation de l’homosexualité au Cameroun et être libéral quant au choix des individus d’être homosexuels ou hétérosexuels.

Quoi de plus contradictoire. L’homosexualité au Cameroun est un fait non seulement social, mais aussi poilitique, et ce, dans deux sens:

  1. Il y a eu une série de scandales dans les entreprises publiques et privées qui ont exposé au grand jour des pratiques d’harcèlement moral et physique contre des jeunes hommes en échange de postes de travail. Donc, dans la mentalité locale, lutter contre l’homosexualité c’est également une façon de combattre la corruption.
  2. Depuis un moment maintenant, la loi camerounaise pénalise l’homosexualité. Nous sommes donc dans une sphère purement politique car il s’agit d’une interdiction portant sur le style de vie d’une catégorie de la population.

Mes amis camerounais me pardonneront certainement cette violation de leur souveraineté, mais face à certains faits il est impossible de rester dans le silence, même dans cet espace connu pour son traitement de l’actualité brésilienne. Face à la barbarie je ne me tairai pas.

L’assassinat de l’activiste Eric Lembembe est absolument inadmissible. Il arrive après bien d’autres faits également graves comme l’exile de certains homosexuels, comme ce jeune parti provisoirement au Maroc et qui avait commis l’erreur de poster un témoignage sur Youtube – après quelques mois la vidéo n’était plus disponible sur le site. On se demande ce qui est arrivé à ce jeune Camerounais opprimé dans son pays et réfugié dans l’antre du loup.

Oui, les camerounais ont le droit de préserver leur identité nationale, mais la sexualité relève-t-elle de la sphère du nationalisme identitaire?

Je suis moi-même très critique envers l’idéologie droit-de-l’hommiste, et dans ce cas je m’allie à Léo Strauss: « si tout ce vaut alors le cannibalisme est une question de goût ». On ne peut être relativiste en tout et partout.

Et pourtant, je ne peut continuer dans le silence quand je vois des frères africains et haitiens plonger dans la haine. Cette haine est politique, n’en doutons pas.

Dans ce contexte, je fais appel à toutes les démocraties du monde pour qu’elles accordent l’asile politique à tous les camerounais homosexuels qui le désirent parce qu’ils se sentent menacés. L’heure n’est plus à la parole, mais aux actes… des gens meurent…

 


Brésil: mémoire « nègre » en images

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

J’ai profité d’une journée « libre » pour faire un saut au Centro Histórico de João Pessoa, ça doit faire cinq mois que je n’y vais pas. Avec un peu de chance, mais surtout grâce à un des mes amis brésiliens les plus proches qui aime l’art dans « tous ses états », j’ai eu le bonheur de visiter deux expositions de photographies assez particulières.

Déjà, les deux expositions mettaient en valeur la « culture noire » de Paraíba. C’est vrai que les noirs d’ici ne sont pas très visibles, sauf dans les journaux télé où on les voit souvent baignés de sang après les nombreux reglèments de comptes dans lesquels ils s’impliquent. L’Etat de Paraíba serait l’un des endroits les plus dangereux pour les noirs au Brésil.

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

 

Les statistiques ne mentent pas selon certains, mais pour d’autres, elles font partie de ces mensonges fondamentaux. Le fait est que dans la capitale où j’habite, les rues ne sont pas particulièrement dangereuses pour les noirs.

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

 

On dit que c’est surtout dans la province (Interior) que les choses se compliquent. D’où une certaine image stéréotypée que l’on a de cette partie de l’Etat.

Mais certains artistes essayent de montrer le bon côté de cette région marginalisée dans l’imaginaire collectif national mais aussi oublié par les politiques publiques de lutte contre la pauvreté. D’ailleurs, il y a ici un paradoxe: préserver une certaine originalité culturelle à forte influence africaine peut signifier dans bien des cas perdre l’opportunité de lutter contre la pauvrété. Une pauvreté impliquant aussi l’invisibilité de ces populations noires de Paraíba.

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

Aujourd’hui, c’est éventuellement grâce aux artistes et anthropologues qu’on a une idée de ce qui se passe dans ces régions pas si lointaines que ça, puisque la ville de Conde où certaines photos ont été prises ne se situe qu’à quelques heures de João Pessoa. L’exclusion ici est fondamentalement symbolique.

Mémoire « nègre » et patrimoine

Le Vale de Gramame est une région qui réunit plusieurs populations dont les Quilombos, historiques résistants contre domination blanche; avec presque 20 mille habitants. La région est essentiellement rurale, d’où le contraste avec la vie urbaine de João Pessoa. La ville maintient une forte tradition réligieuse, spécialement catholique avec ses nombreuses fêtes populaires dédiées aux saints.

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

La vie à Vale de Gramame ressemble en plusieurs aspects au quotidien africain, même dans sa tradition culinaire elle révèle des racines africaines: manioc, maïs, beaucoup de fruits, etc.

Anaventur, anarriê!

La Saint-Jean de Campina Grande (la plus grande du monde, selon ce qui se dit) est finie depuis bientôt deux semaines, mais la région rurale de la périphérie de João Pessoa a sa propre São João rurale qu’elle anime aux sons des chants qui empreintent bien des mots français comme par exemple « Anaventur » pour dire « En avant toute », ou Anarriê pour « En arrière »… Certainement l’influence des colons français qui se sont aventurés au Brésil il y a quelques siècles.

C’est aussi la quadrilha, danse populaire qui attire aussi bien les jeunes que les personnes d’un certain âge. Main dans la main, ils dansent, sautent, avancent, reculent… tous, en habits traditionnels. Les photos sont tellement fidèles qu’on se croirait presque à Vale de Gramame.

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

– Vale de Gramame

Tem histórias pra contar

De um Rio que era limpo

Com muita vida pra dar

E que hoje, moribundo

Corre triste para o mar

 

– Este Vale tem Cultura

Quadrilja de Tradição

Ciranda, coco de roda

Muito forró e baião e

Um folclore muito rico

De lendas e assombração

 

– Aqui tem muito luar

E por do Sol também

Ouve o canto dos pássaros

O chamado do vem-vem

Escuta a natureza

E vê o encanto que ela tem

[…]

 Judite Palhano

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

La région est aussi le symbole de la préservation de la nature comme le dit si bien ce poème qui dénonce également la pollution et le déséquilibre écologique grandissant.

Le site de l’exposition, ici.

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera 

 

crédit photo: Serge Katembera
crédit photo: Serge Katembera

 


Dur, dur à Rio de Janeiro

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Universidade_Federal_do_Paran%C3%A1.jpg
Universidade Federal do Paraná, Crédit photo: Deyvid Setti e Eloy Olindo Setti on Wikimedia Commons

Les africains rêvent tous d’aller en Europe ou en Amérique, et depuis quelques temps, le nouveau status du Brésil en a fait le nouvel El dorado des jeunes du vieux continent. Si à priori, ils s’attendent à vite rouler dans des grosses cylindrées, ils sont également nombreux à se casser le nez face à la dure réalité de la vie au Brésil.

Ce mois de juillet, un jeune étudiant béninois venu dans le cadre du programme d’étudiants PEC-G dirigé aux étudiants des pays en voie de développement a posté une video sur youtube dans laquelle il raconte des déboires cariocas.

Il y a évidemment du vrai et du faux dans ce qu’il dit, essayons donc de décrypter tout cela. Il me semble que les difficultés auxquelles le programme expose ces jeunes africains se doivent premièrement au contexte de la création de cet instrument d’integration afro-bréislien. Le programme a été créé à la fin des années 1990 (Protocole en pdf) au moment où l’Amérique Latine traversait l’une de ses plus grandes crises économiques, on se souvient du cas extrême de l’Argentine. Et par conséquent, le gouvernement brésilien, co-signataire avec ses différents organes fédéraux du Protocole qui régit la vie des étudiants PEC-G au Brésil, s’est dédouané (à l’époque) de toute responsabilité quant au maintient des étudiants étrangers.

Il existe ici deux contradictions: la première est relative au fait que le programme concerne les étudiants « pauvres » des pays en voie de développement, mais en même temps il est convenu dans le protocole – également signé par nos pays – que chaque étudiant se prend en charge dès son arrivé au Brésil. 

Deuxièmement, l’organisation même des institutions brésiliennes augmente ces difficultés et fait que chaque Etat est un cas particulier. En effet, le fédéralisme fait que chaque Université Fédérale est autonome et donc ne repond que partiellement à Brasília. Il arrive donc qu’une université au Sudeste offre des logements aux étudiants africains et qu’au centre du pays il n’en soit pas ainsi.

Le problème se situe également en Afrique lorsque les étudiants se préparent à venir étudier. Les informations qui leur sont fournies sont trop partielles et parfois occultent certaines réalités, comme par exemple le fait que le Brésil n’offre pas de bourse d’études au niveau de la licence (en master et doctorat, oui), mais qu’il s’agit ici de place dans une faculté du choix de l’étudiant. Une fois que l’étudiant arrive, il peut briguer à plusieurs bourses, néanmoins cela n’est possible qu’après le premier semestre des cours. Et encore, il convient d’établir une différence à ce niveau.

Tous les étudiants provenant des pays non- lusophones doivent passer une année à étudier le portugais, ensuite ils se soumettent à une épreuve nationale (Celpe-Bras) qui est l’équivalent du TOEFL.

Ce qui veut dire en pratique que l’étudiant francophone ou anglophone ne pourra prétendre à une bourse d’études qu’après une année et démie. Pendant toute cette période intiale, il est (en thèse) à la charge de sa famille. Ajoutons que celui qui échoue à l’épreuve doit rentrer dans son pays, mais combien d’africains sont capables de retourner dans leurs pays une fois qu’ils sont arrivés en Amérique?

Comme je l’ai dit, chaque Etat est un cas à part. La vie est par exemple plus chère à Rio de Janeiro et São Paulo qu’à Fortaleza ou João Pessoa. Ceux qui sont attirés par l’enchantement de la ville carioca peuvent très vite se rendre compte que survivre sans bourse à Rio de Janeiro est quasi impossible, cela relève pratiquement du miracle.

Il y a par ailleurs très peu d’accompagnement, hormis certaines universités comme l’UFF (Universidade Federal de Fluminense, à Niteroi/RJ). Il y a déjà eu des cas de décès d’étudiants africains au Brésil parce que les conditions ne sont pas réunies pour faciliter l’adaptation des jeunes qui immigrent très tôt, à 21 ans ou moins. Cette année (encore) une jeune fille du Nigéria est décédée de suite d’une maladie diagnostiquée trop tard.

Le jeune étudiants béninois a donc raison quand il critique l’irresponsabilité des autorités des différents pays impliqués dans le programme. On a parfois l’impression que tout est question d’accords économiques à un niveau supérieur, mais comme il dit lui-même dans la video: « pour dire vrai, ici c’est pas la merde, non plus ».

https://www.youtube.com/watch?v=6eRi_QhPpyI

Il y a beaucoup d’étudiants qui terminent leur cours, mais le taux d’évasion est très élevé surtout parmis les étudiants non-lusophones.

Les étudiants étrangers ne peuvent pas travailler non plus, cela rend encore les choses plus difficiles pour ces jeunes. C’est pourquoi le jeune béninois tranche sur une note de pessimisme: « si tes parents n’ont pas d’argents et si tu n’es pas un peu intelligent, t’es foutu ».

 


L’affaire Snowden est partie du Brésil

Crédit photo: See-ming Lee FLICKR.COM/CC

Un réportage spécial diffusé sur la puissante chaîne de télévision brésilienne Rede Globo nous apprend que les documents rendus publics par Snowden ont été initialement remis à Glenn Greenwald, journaliste du Guardian résidant depuis sept ans au Brésil à Rio de Janeiro. Ce dernier affirme que le programme PRISM s’étend également aux pays émergents.

Les détails de cette collaboration quasi hollywoodienne entre Snowden et Greenwald peuvent être lus ici.

Selon le journaliste du  Guardian, qui a rencontré Snowden à Hong Kong après plus de quatre mois d’échange d’e-mails, les données trafiquées au Brésil sont  collectées “sans sélection” pour tous les Brésiliens. Cela permettrait d’emmagasiner des informations qui pourraient devenir utiles:

« As the headline suggests, the crux of the main article details how the NSA has, for years, systematically tapped into the Brazilian telecommunication network and indiscriminately intercepted, collected and stored the email and telephone records of millions of Brazilians. The story follows an article in Der Spiegel last week, written by Laura Poitras and reporters from that paper, detailing the NSA’s mass and indiscriminate collection of the electronic communications of millions of Germans. There are many more populations of non-adversarial countries which have been subjected to the same type of mass surveillance net by the NSA: indeed, the list of those which haven’t been are shorter than those which have. The claim that any other nation is engaging in anything remotely approaching indiscriminate worldwide surveillance of this sort is baseless ».

Ce qui est encore plus perturbant, c’est que le niveau d’espionnage par les USA du Brésil correspond à celui de la Russie.

Le journaliste américain explique en même temps que les données récoltées sur le Brésil sont particulièrement importantes vue la position stratégique de l’économie brésilienne; ainsi le Brésil serait le pays le plus espionné d’Amérique Latine.

Le gouvernement brésilien a manifesté sa grande insatisfaction après ces révélations. Par ailleurs, les partis d’opposition parlent d’une convocation de l’ambassadeur américain pour donner des explications au congrès. Le ministère des affaires étrangères brésilien – Itamaraty – a déjà signifié qu’une démarche similaire serait adoptée à Washington où l’ambassadeur brésilien demanderait des explications à l’administration Obama en même temps qu’il déposerait une plainte aux Nations Unies. 

Même si cela n’étonne presque personne, étant donné que même l’Union Européenne n’échappe à ce contrôle, l’affaire réveille les mauvais démons qui hantaient les relations bilatérales entre les deux pays, notamment pendant l’administration Bush.

Le moins que l’on puisse dire c’est que les relations entre le gouvernement américain et ses homologues sud américains ne vont pas au mieux surtout après le récent “cafouillage” impliquant l’avion du président bolivien Evo Morales.

Ayant moi-même participé à une formation pour journalistes et blogueurs où il était (entre autres sujets) question d’apprendre des techniques de codage, la manière dont le journaliste anglais a mené à bien cette enquête est très instructive. Il est plus que jamais essentiel que les journalistes et les blogueurs s’emparent de ces techniques de cryptage sur le web.

On sait maintenant que les révélations portées au public jusqu’à présent ne sont que la pointe de iceberg, Glenn Greenwald aurait en sa possession plus de 5 000 documents renfermant des informations toutes aussi compromettantes. Ce lundi 08 juillet, The Guardian a publié une deuxième partie de l’interview de Snowden acordée à Greenwald.

Le lien du reportage de la Rede Globo (Fantástico) est disponible ici.

 


Brésil: le crépuscule des idoles

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ronaldo.jpeg
O futebolista brasileiro Ronaldo Nazário (Crédit photo: Antônio Cruz/ABr on Wikimedia Commons)
Pelé est connu pour être le roi du football, son héritier Ronaldo pour en être le phénomène, l’unique, le seul et légitime « Ronaldo » du sport mondial. Les deux hommes créent la polémique après leurs déclarations douteuses sur les manifestations politiques dans les grandes villes brésiliennes.
Ces deux personnalités ont atteint un succès qui les placent au dessus de toute critique. Durant les manifestations qui secouent le Brésil, Pelé et Ronaldo se sont risqué, pour leur plus grand malheur, en politique.
D’abord, le roi (manipulé par la toute puissante Globo?) a adressé un message surréaliste au peuple, disons à l’audience de plus de 40 millions de personnes. Vêtu de l’éternelle vareuse de 1970 flanquée de la marque CBD (Confédération Brésilienne des Sports), ancêtre de l’actuelle CBF. Une croix du christ à son cou, le roi a demandé au peuple « de ne pas confondre les choses, d’oublier toute cette confusion ainsi que ces manifestations, car le Brésil se prépare à accueillir une événement majeur de son histoire ».

https://www.youtube.com/watch?v=6NLuUSdVFBM

Pour le roi, plus important que les protestations politiques il y a bien évidemment « sa seleção« . Celle qui représente le peuple depuis toujours, son sang, sa vie.
Ronaldo, l’héritier, le phénomène, l’unique, le seul légitime « Ronaldo » de l’histoire du sport a fait mieux que le roi. Le plus grand buteur des tous les temps de l’histoire de tous les mundiais a déclaré sans ambages « qu’une Coupe du monde ne se fait pas avec des hôpitaux, mais avec des stades ». Vous l’aurez compris, il s’agit de sa réponse aux manifestants descendus dans les rues pour exiger plus de dignité, d’éducation, une meilleur politique de santé publique et j’en passe.

https://www.youtube.com/watch?v=b0_GgXzta70

Arrogance, innocence, indifférence, égoïsme ou simplement l’ultime preuve que le football ne crée que des monstres?
Jamais le texte de Nietzsche n’aura été si actuel.


Manifestations au Brésil: la fin des illusions

La date du jeudi 20 juin 2013 rentrera dans l’histoire politique contemporaine du Brésil comme le jour où un million des brésiliens descendirent dans la rue pour protester contre la corruption de la classe politique. 

Cependant, une contextualisation des derniers événements se fait nécessaire pour ne pas tomber dans les clichés, trop facilement adoptés par les médias depuis les révolutions arabes. Premièrement, il convient de dire que les manifestations au Brésil n’ont aucune filliation avec les Printemps arabes ou le mouvement des indignés en Espagne, et ce malgré les affirmations des plus optimistes. Il serait encore plus erroné de croire que ces manifestations s’assimilent au fameux Occupy Wall Street.

Qui sont les manifestants?

Le mouvement a commencé à São Paulo comme une réaction des jeunes étudiants de gauche contre l’augmentation des tarifs des autobus dans la capitale de l’Etat de São Paulo. Ces jeunes sont pour la plus part liés aux partis politiques de gauche, voir d’extrême gauche, comme le Parti travailliste, le PSOL, le PSTU, etc. Initialement, le mouvement adopta le nom de Mouvimento Passe Livre (MPL), son objectif à court terme étant la réduction du prix du bus de 3,50 à 3,20 reais. A long terme le MPL milite pour la tarif zéro pour tous les étudiants brésiliens et certaines catégories sociales. Je l’ai brièvement expliqué dans un article précédant.

Lorsque les manifestations ont commencé à São Paulo, le mouvement réunissait quelques dizaines de milliers de manifestants faisant croire aux autorités que la colère du peuple s’estomperait d’elle-même. Néanmoins, la répression dont furent victimes les manifestants aggrava la situation, et vit une mobilisation plus ample de la société civile. Et c’est peut-être à ce moment là que les choses ont pris une dimension dangereuse, non seulement pour la gauche elle-même, mais également pour la démocratie brésilienne.

 

Un mouvement sans contenu

Dans un premier moment les grands médias ont fortement critiqué les manifestations,  plusieurs éditorialistes conservateurs comme Arnaldo Jabor s’en sont pris aux manifestants les traitant de Militants Imaginaires (voir ici et ). La forte mobilisation de la population qui a suivit la répression de la police, mais surtout le fait que plusieurs journalistes aient eux-même été victimes de la violence policière a complètement changé l’abordage de l’affaire par les médias. Désormais, ils s’affirmaient en faveur des jeunes manifestants; cependant il fallait donner une nouvelle nature aux manifestations.

D’un point de vue historique les mouvements de gauche au Brésil n’entretiennent pas des bonnes relations avec les grands médias. Donc, ces derniers ont commencé à appeler le peuple à un soulèvement contre la corruption en générale, transformant ainsi une manifestation dont l’objectif était clair en un mouvement diffus, sans identité, ou du moins adoptant tous les slogans et tous les combats. Cela s’est donc transformé en un mouvement contre la vie chère, ou contre la corruption. « Muda Brasil », « o gigante acordou » sont des slogans qui ont fait le tour du monde notamment sur les réseaux sociaux, or dès le début des manifestations, le mouvement se dénommait MPL ou mouvement des 20 centimesDésormais, on manifeste contre tout et contre rien du tout. 

 Ce changement n’est pas dérisoire. Il fut un moyen d’exclure peu à peu les partis de gauche des manifestations, une façon également de modifier le profil des manifestants. On voyait maintenant des jeunes bourgeois de classe moyenne en grande partie ayant eux-mêmes des voitures, appartenant à cette partie privilégiée de la population aller dans la rue. La principale cible des manifestants changeait également de nom, ce n’était plus la tarif des autobus mais le gouvernement Dilma.

Sur les différents affiches, on lisait ce jeudi 20 juin des « tu verras dans les urnes Dilma », « le Brésil n’est pas rouge », « allez au Venezuela ou à Cuba », « il faut guérir les homosexuels », « stop à la bourse pour les pauvres », etc. 

Tous ces slogans se caractérisaient par leur connotation de droite et leurs caractères fascistes dans la mesure où les partis politiques étaient devenus les cibles des manifestants. Je me suis surpris à me retrouver côte à côte avec des médecins conservateurs qui scandaient des propos xénophobes contre les médecins cubains auxquels le gouvernement brésilien avait fait appel pour combler un déficit dans le secteur. Or, je suis totalement opposé à cette attitude xénophobe. Les manifestations ne sont plus ce qu’elles étaient. Une bonne analyse doit prendre en compte ses différentes transformations.

Le risque pour la démocratie

 

Un mouvement conservateur refait surface au Brésil. Que ces manifestants revendiquent désormais un amour pour le pays, transformant la manif des 20 centimes en une vague nationaliste en est la preuve. Jeudi était un jour étrange. Je descendais dans la rue avec toutes mes illusions, mais j’allais justement les laisser mourir sur l’autel de la déraison et de la démesure.

Comment expliquer qu’un mouvement comme celui qui a débuté à São Paulo réunissent des skinheads  des punks, des homophobes et qu’on l’appelle un mouvement démocratique? 

Evidemment la gauche est consciente de ce détournement idéologique, et dès vendredi, un peu partout au Brésil des jeunes étudiants se réunissaient dans les universités pour réévaluer les événements de ces dernières semaines. J’ai pris part à une de ces réunions. Et je pense qu’il est important que la gauche se remobilise puisque la droite s’organise, et spécialement la plus conservatrice.

Aucune démocratie ne peut survivre sans partis politiques et sans des espaces institutionnalisés d’action politique. Toute affirmation contraire est démagogique et risque de faire sombrer le pays dans le fascisme. Ce que l’on a vu ce jeudi fut un grand mouvement politique marqué par l’intolérance et l’extrémisme.

Vendredi soir, la présidente Dilma a fait une apparition à la télévision dans laquelle elle annonçait que 100 % des royalties du pétrole seraient reversés dans l’éducation, qu’une réforme politique rentrerait dans l’agenda immédiat du congrès, la création d’un plan national de mobilité urbaine. entre autres promesses. Un positionnement ferme de la présidente était nécessaire, mais on espère que cela ne soit pas trop tard.

On attend pour les prochaines semaines des nombreuses manifestations de la gauche organisées dans tout le pays.


Brésil: la Manif des 20 centavos

https://www.flickr.com/photos/bernardoleo/9041470746/sizes/m/in/photostream/
Crédit photo: Leandro Bernardo on Flickr.com

#20centavos, ce Hashtag qui fait des ravages sur Twitter parce que porté par la rage de milliers de jeunes manifestants qui revendiquent le rabais du prix du bus à São Paulo et à Rio de Janeiro.

Ces deux grandes capitales sont loin d’être une exception car ailleurs aussi les jeunes de classe moyenne, les étudiants et les travailleurs sortent dans les rues pour demander plus de dignité, et un système de transport public plus en phase avec le statut du Brésil: porte-étendard des Brics.

Colosse au pied d’argile ou géant sud américain? Tout dépendra de ce que le Brésil sera capable de réaliser en terme de bien-être social pour sa population.

Au tout début de ces manifestations, les autorités publiques étaient loin d’imaginer une telle répercussion tant nationale qu’internationale. Pensaient-ils que cela durerait jusqu’en ce début de la Coupe des Confédérations? Surement pas. Et ce fut leur erreur. A Paris, le maire de São Paulo, Fernando Haddad, celui-là même dont nous parlions sur ce blog il y a près de six mois – travailliste de surcroît – s’entêtait à ne pas donner de réponse satisfaisante aux jeunes manifestants. Sans doute soucieux de préserver l’appui de son allié du moment José Alckmin, gouverneur de São Paulo avec qui il est engagé dans la campagne pour amener l’Exposition universelle dans la métropole de l’hémisphère sud.

Ce qui pose problème au-delà de la principale problématique des manifestants – dépassant les clivages politiques d’ailleurs – c’est la violence qui a caractérisé l’action de la police. Même les journalistes n’y ont pas échappé.

Dans ces conditions le Parti Travailliste est assez embarrassé par le silence du maire de São Paulo, car les élections présidentielles s’approchent. La bronca contre la présidente Dilma Rousseff au Stade Mané Garrincha samedi est un mauvais présage.

Sur les réseaux sociaux les appels à plus de manifestations se multiplient de Rio de Janeiro à João Pessoa. Le raison qui a déclenché les événements de l’Avenida Paulista fut l’augmentation du prix du bus à São Paulo qui passe de 3,00 reais à 3,20 reais. Un chiffre dérisoire si l’on ne considérait pas le coût mensuel de ce tarif aussi bien que le salaire minimum au Brésil, 667 reais.

Il faut quand même rappeler que dans certaines villes du Brésil le transport public est gratuit pour les étudiants et les écoliers; les personnes âgées de plus de 65 ans bénéficient de cet avantage social dans tout le pays.


Où sont les noirs?

Si vous êtes habitués à suivre les matchs du championat brésilien Série A vous devez vous demander où sont les noirs qui remplissent les stades à Rio de Janeiro, Récife ou São Paulo.

On le savait depuis un moment déjà que cette Coupe de Confédérations comme la Coupe du monde de 2014 étaient deux opporunités en or – disons le comme ça – pour « nettoyer » les stades brésiliens. 

Pardonnez mon langage, mais les faits sont là et on n’argumente pas contre les images. Moins encore contre les symboles. Au Maracanã lors du macth de l’Angleterre face à la Seleção des nombreux spécialistes du football déploraient l’absence totale des noirs dans les stades football. Cette Coupe des Confédérations renforce la tendance.

Plusieurs raisons à cela. Une première est purement économique et veut repondre aux attentes de la FIFA, il est important pour l’instance internationale que ce tournoi corresponde aux standards européens, le football mondialisé comme on dit. Le sport ne peut être emputé de l’esthétique; eventuellement cela coûte cher.

Une seconde raison serait la necessité de diminuer les risques de violence avant, pendant et après les matchs, la solution serait alors d’augmenter le coût des billets quitte à exclure une tranche importante de la population de tout accès au stade.

Peut-être la raison la plus sensée. Le fait est que le public qui ira voir les matchs n’est pas celui qui fait vivre le football brésilien en temps normal.

https://www.flickr.com/photos/satocasadalapa/3659364827/sizes/m/in/photolist-6zncF2-6KjPHV-71rGSE-7ifJcJ-7ktWhu-7m9TGh-7uKbL4-7vQqYr-9NoXjp-csevm3-9LRokc-e7KpMA-e7Kq1w-8E8p8e-8XCnEh-8QwoU6-8A6NiG-8CB5wu-8fGxbF-aYy3QV-bhchrp-azKJfo-dC9Q7m-dC9QEE-aFzwcH-azH4SK-avR9Fh-avNtSt-avR9HN-avR9KE-ctXuFA-afeYhy-aUcFvg-9MP56z-ahQMEq-8baPqJ-8LBVJM-dbdq1w-8bywqe-7UzPrA-8wnzAL-bcnBeT-817xFB-aUeWfp-9q9JcB-81Rp8R-afRWZq-ccm69w-agQrJv/
Onde estão os negros? Photo de sato casadalapa on Flickr.com CC

Des noirs partout, des pauvres, des gens sans chemises, des personnes humbles par leur status social, c’est celle-là la vraie figure du torcedor brésilien. Pas ces gentils messieurs et dames de classe média alta, non. Pas ceux-là qui ne savent pas supporter l’équipe quand elle perd, pas ceux-là qui payent 150 ou 400 reais le billet pour ensuite siffler la présidente Dilma lui imposant une humiliation planétaire.

Il y a tout de même un paradoxe frappant: cette équipe brésilienne régorge de noirs, sa plus grande star Neymar est un noir, son capitaine Thiago Silva est un noir. Mais pas leurs nouveaux supporters.

Avant le peuple avait le football et la Samba pour oublier ses misères, maintenant il ne lui reste plus que la la deuxiéme option. Et encore, pas pendant le Carnaval qui s’est également élitisé.