Serge

Papa Wemba, au sommet du village

Papa Wemba vient de sortir son nouvel album "Maître d'Ecole"
Papa Wemba vient de sortir son nouvel album « Maître d’Ecole »

Ça y est ! Il est de retour au sommet du village. Ou devrais-je dire aux commandes de l’école. Le maître incontestable et incontesté de la Rumba congolaise fait une sortie estivale qui restera dans les annales. « Maître d’Ecole » arrive pour redessiner la carte de la rumba nationale qui, il faut le dire, commençait à se perdre dans de tristes utopies dites « world music ». Merci Papa.

L’année dernière, j’écrivais sur ce blog un commentaire de Papa Wemba concernant son jeune « héritier » Fally Ipupa parce que ce dernier « ne respectait pas la guitare ». Il se devait donc de revenir sur ce petit détail, Ô combien fondamental dans l’histoire de la Rumba congolaise, depuis les Docteur Nico et autres Lutumba Simaro.

C’est chose faite, notamment dans le titre « Mobembo » avec à la guitare celui qui est pour moi le meilleur du Congo en la matière, Olivier Tshimanga: « L’homme qui fait parler une guitare », pour utiliser une vieille formule.

 

L’arrangement même de ce titre est un chef-d’oeuvre, les changements de rythme introduits par l’usage du synthétiseur, sans pour autant en abuser. Joli !

On entend également le maître citer, tenez-vous bien, Sidney Poitier, un Libanga qui fait chaud au coeur du cinéphile que je suis… pourtant, on saura plus tard qu’il s’agissait en fait de l’un de ses nombreux fils. Que dire encore de cette inflexion que Papa Wemba imprime à sa voix sur ces mots qui prennent alors une dimension nouvelle, « Patience na nga enzuluki, nzulukiiii… ».

Le fondateur du Village Molokai fait un retour aux sources de la Rumba et de la culture congolaise dans un titre comme « Poule de Mort« , une chanson provocatrice et non moins drôle quand on sait ce que signifie la culture de la sape en RDC.

La rumba, c’est le détail. Un détail que l’on perçoit dans le mixage des choeurs basses qui impressionnent dans cette chanson… écoutez !

Ce retour aux sources, Papa Wemba en est conscient, puisque même l’affiche de l’album le suggère assez clairement. On y découvre un Papa Wemba en maître d’école, bâton d’instituteur à la main, à enseigner le b.a.-ba de la rumba aux jeunes… et ils en ont bien besoin car notre musique commençait à se perdre.

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Malgré l’humiliation, Dilma Rousseff gagne son pari

Dilma Roussef via Wikimedia Commons, CC
Dilma Rousseff via Wikimedia Commons, CC

ANALYSE | Le pari était risqué. La présidente Dilma Rousseff l’avait prévu à sa manière un peu maladroite, comme toujours devant les caméras : « Nous allons organiser la Coupe des coupes – a Copa das Copas ». La belle formule a été accompagnée par un hashtag ultrapopulaire sur le réseau social Twitter, #copadascopas.

Même le président de la FIFA, plutôt réservé avant le début de la Coupe du monde vient d’attribuer une excellente note au Brésil pour son travail exceptionnel en tant qu’organisateur : 9, 25 sur 10. Un succès qui fait du Brésil un grand parmi les grands.

La première semaine post-Coupe du monde est l’occasion de faire le bilan, et il faut croire que même les plus pessimistes des observateurs s’accordent à dire que l’organisation du Mondial est un succès. Le Brésil s’est bien vendu, comme on dit.

La seule humiliation est restée sur le compte du beau jeu que la Seleção de Felipe Scolari n’a jamais réussi à présenter.

Solidaire sans pour autant exagérer

La grande gagnante de ce succès est évidemment Dilma Rousseff qui, dès le début, avait prévu un bon comportement de la population ainsi que des organisateurs. Plutôt abandonnée par l’ensemble de la classe politique qui redoutait une explosion sociale, Dilma Rousseff s’est rangée tout au long du tournoi « derrière la population et sa Seleção… ».

Intelligente, elle s’est montrée nuancée à savoir que le destin de la Seleção ne serait pas le baromètre d’évaluation de la Coupe du monde.

C’est ainsi qu’au lendemain de la défaite face à l’Allemagne elle était tout à fait à l’aise pour admettre que le Mondial était une réussite. Dimanche, elle a insisté après le match sur cet aspect, tout en regrettant la triste élimination des joueurs de Felipão, le big Phil.

Comme tous les Brésiliens, je suis triste pour cette défaite.

C’est que les enjeux étaient énormes : les élections d’octobre. On pouvait s’attendre à ce que le déroulement de la Coupe du monde dicte le « mouvement » général des électeurs. Dilma Rousseff se devait donc d’être solidaire avec l’équipe nationale sans pour autant exagérer.

L’impression qu’elle a donnée à la fin est celle d’un personne neutre. Au-dessus des résultats, loin des stades, elle n’est apparue qu’à deux occasions – huée certes – durant le match d’ouverture et la conclusion du Mondial au Maracanã. Bien vu.

 

Nous avons la foi en notre seleção. Le Brésil c’est 200 millions de coeurs unis !

Pas de conséquences sur l’élection

Aujourd’hui, les spécialistes s’accordent à dire que cette Coupe est effectivement la Copa das Copas, tant sur la pelouse, grâce notamment au spectacle qui est allé jusqu’au bout du bout du suspense, tant en dehors du terrain où les touristes ont été impressionnés par la réceptivité des Brésiliens (…et Brésiliennes?). Mais ça, ce n’est pas une surprise pour moi.

Donc, je peux déjà m’avancer et dire que l’élimination du Brésil n’aura aucun effet sur les prochaines élections. Et ce, pour deux raisons :

  1. la première est sportive : le responsable de la défaite n’est pas Dilma Rousseff, mais bien Felipe Scolari et son staff en commençant par Parreira. Les deux hommes sont directement tenus pour responsables par l’ensemble des analystes ainsi que 75 % de la population. Par ailleurs, 95 % des étrangers affirment vouloir revenir au Brésil selon un sondage publié sur le site du Parti des travailleurs (PT).
  2. la deuxième raison est historique : en 1998, le Brésil perd la Coupe du monde en France et le président Fernando Henrique Cardoso (social-démocrate, mais centre droit en réalité) est réélu face à Lula da Silva. En 2002, au Japon, la Seleção de Ronaldo et Rivaldo est championne du monde, mais Cardoso perd l’élection et voit Lula initier la période la plus prospère de l’histoire du pays. 2006 et l’élimination précoce en Allemagne, Lula da Silva est réélu malgré le scandale du Mensalão.

 

Le Brésil est donc prêt à recevoir les Jeux olympiques dans un climat beaucoup plus serein. Toutefois, il ne faudra pas s’enflammer dans le camp de la présidente Dilma Rousseff.
 

 Bonus:

– Tous mes articles sur la Coupe du monde sont à retrouver ICI.

– A propos des manifestations de juin 2013, lire mon reportage pour l’Atelier des médias / RFI.

– Me suivre sur Twitter.

 


Terminée la Coupe du monde, et si on parlait (enfin) du Brésil

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Un supporteur brésilien avec un cercueil dédié à Maradona, crédit photo : Adenilson Nunes / AGECOM / Wikimedia Commons

Ouf ! Finalement, elle est passée cette Coupe du monde. Elle a trop duré. J’ai du mal à l’admettre, mais j’ai effectivement perdu un mois de ma vie à regarder des matchs, à lire des billets de blogs, à méditer pour une victoire des Bleus face à l’Allemagne, à espérer la Chute de Sepp Blatter encore pris dans un scandale. Un mois à ne rien faire d’utile, et pendant lequel j’ai outrageusement délaissé Carioca Plus (je me cachais ) n’ayant presque pas parlé du Brésil. Cette Coupe du monde était surtout l’occasion – pour les autres – d’alimenter des mythes sur le pays de Pelé et Gilberto Gil.

Après avoir frôlé une overdose de matchs, j’en suis arrivé à culpabiliser pour avoir rangé mes livres, oublié d’écrire mes deux articles scientifiques du premier semestre, reporté la traduction de trente pages d’un article sur l’économie solidaire… le retour à la réalité sera pénible !

Et puis, il faudra actualiser mes lecteurs sur l’évolution de l’actualité brésilienne qui risque également d’être chargée…

Pendant que j’étais « en vacances », d’autres ont assuré le relais. C’est ainsi que j’ai pu lire ici et quelques vérités dérangeantes – ma spécialité – sur le Brésil. Mais en règle générale, ce Mondial a éclipsé tous les problèmes du Brésil dont on nous parlait pourtant jusqu’au 30 juin.

Une fête sans les Noirs… comme toujours !

Je l’ai écrit mille fois sur ce blog. Au Brésil, « les Noirs meurent plus que les Bancs« , ils sont en majorité analphabètes, pauvres et exclus de tous les circuits culturels du pays. La Coupe du monde n’a fait que confirmer mes propos comme on peut le lire dans un reportage de Slate.fr et même sur Bloomberg.com.

Certains peuvent toujours fermer les yeux, mais la vérité est que pendant cette Coupe du monde, les Noirs ne sont jamais allés suivre les matchs dans les stades qui ont été « réservés » aux Blancs de la classe moyenne… et à la Jet Set internationale.

Why always Us

Ah, les Noirs ! Toujours eux ! C’est Balottelli qui a compris l’affaire en s’interrogeant ainsi : « Why always me » ? Cette Coupe du monde a aussi été un prétexte pour faire du « black-bashing » sur les réseaux sociaux. Le premier à en pâtir fut le défenseur brésilien Marcelo, auteur d’un but contre son camp face à la Croatie.

Les réseaux sociaux se sont chargés de déverser sur lui leur haine raciste… « il fallait bien que ce soit un Noir », lisait-on sur Twitter. D’ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi Twitter n’avait pas de politique de modération. Vous n’imaginez pas le nombre de comptes racistes, xénophobes, antisémites, pornographiques et néonazis qu’on trouve sur le réseau social…

L’autre joueur qui a fait les frais du racisme, c’est évidemment « ce diable » de Zuniga. Le malheureux a eu l’audace de promener son genou sur la colonne vertébrale de Neymar privant le Brésil du rêve d’un hexacampeonato… mais ça, c’était avant le fameux 7-1.

Et les femmes, elles aiment vraiment le foot ? 

Je n’ai rien contre le femmes. Mais, franchement, pendant cette Coupe du monde, les Brésiliennes m’ont fatigué avec leurs commentaires sortis tout droit de Blanche Neige… Après, elles diront que « c’est le foot qui ne les aime pas ».

Combien de fois ai-je entendu, après un but de David Luiz ou James (ne se lit pas Dgemès, mais Ramès) Rodriguez des commentaires du genre : « ô qu’il est beau David« , « Seu lindo, James Rodriguez !« . Franchement, mesdames, êtes-vous vraiment obligées de reproduire ces clichés contre votre propre sexe?

Sinon, on a dit aussi que cette Coupe du monde, avant de commencer, était déjà le Mondial des « match’o »… elle se termine comme la plus sexiste de l’histoire. Mesdames, 7; messieurs, 1.

Pendant ce temps-là, les élections…

7-1. Je ne devais pas en parler. Mais l’affaire est grave. Il paraît que Dilma Rousseff n’a pas suffisamment payé la FIFA – et les Allemands ? – d’où cette sanglante défaite, mardi 8 juillet à Belo Horizonte. Ou est-ce le fait qu’elle ait payé en reais?

Le fait est qu’une partie de la population veut à tout prix la rendre responsable de la déroute de la Seleção. Si l’on en croit le plus grand anthropologue brésilien vivant (Houla, les superlatifs…), le « Claude Lévy-Strauss de Tijuca », Roberto DaMatta, la présidente ne perd rien pour attendre… « Les conséquences de cette défaite vont dépasser le cadre normal du sport et se faire ressentir dans d’autres domaines. On ne sait pas comment, mais cela va arriver ». C’est dit.

Heureusement pour l’héritière de Lula da Silva, le « brazilianist » Peter Hakim l’entend d’une autre oreille: « cette ‘honte passagère’ ne durera pas longtemps ». C’est dit… aussi.

La Coupe du monde est finie, mais le match DaMatta-Hakim ne fait que commencer.

Bonus:

– Dilma Rousseff a encore été huée ce dimanche lors de la finale de la Coupe du monde au Maracanã.

« Aqui é o país do futebol »

 


Brésil: pourquoi la révolution n’a pas eu lieu

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Manifestation au Congrès National à Brasília, juin 2013 / Valter Campanato/ABr / Wikimedia Commons

Il y a quelques jours j’ai démandé à un ami où étaient passés les millions des brésiliens descendus dans la rue en juin 2013. Sa réponse a été aussi claire que stupéfiante: « ils sont à la maison. Ils regardent les matchs de football ». Chassez le naturel, il revient au galop? La passion des brésiliens pour le football dépasserait-elle tous les enjeux politiques et sociaux?

Pas une configuration de classe

Pour en avoir discuté un bon moment avec des collègues sociologues – parmi lesquels des marxistes – il semble que les manifestations sociales qu’on a vu au Brésil en 2013 pendant la Coupe des Confédérations n’avaient pas d’avenir car n’ayant aucune configuration de classe.

Même si de l’avis de Francis Fukuyama les conflits sociaux au Brésil sont le reflet de l’émergence d’une nouvelle classe moyenne.

Or, ces classes moyennes sont parfois confondues avec les « bobos » notamment pour leur incapacité à produire une réelle mobilisation collective. Souvent enclines au valeurs individuelles, ces nouvelles classes moyennes ont visiblement perdu tout intérêt à la « révolution » qu’elles promettaient.

L’art a tué la Politique

Ou alors, l’explication serait-elle plus simple. cette si belle Coupe du monde, avec sa moyenne de buts historiques , a-t-elle simplement inhibé l’esprit de révolte chez les brésiliens? L’art a-t-il simplement tué la politique?

Il semblerait, et ce contre toute attente, que la tournure dramatique des matchs ait captivé l’intérêt national au point de reléguer la politique au second plan.

On est peut-être encore loin de l’union sacrée derrière la seleção de Felipe Scolari, mais la situation est d’autant plus calme que Dilma Rousseff cogite l’option d’aller remettre la Coupe au vainqueur du Mondial. Chose qui était impensable il y a de cela quinze jours lorsqu’elle se faisait insulter au Stade Itaquerão.

Cette simple explication n’est pour autant pas si bête que cela. Il suffit de constater l’anxiété des brésiliens avant chaque match de leur équipe nationale, le silence pendant les matchs puis l’explosion à la fin de ceux-ci pour se rendre compte qu’au pays de « l’ homme cordial« , on ne badine pas avec football.


Mujica défend Suarez et au diable la moralité

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Le président de l’uruguay, José Mujica /Crédit photo: Sec. de Comunicación – Presidencia Uruguay /Flickr.com

La morsure de Suarez sur Chiellini se transforme peu à peu en une affaire d’Etat. La présidence de la République d’Uruguay s’est manifestée en la personne de monsieur Mujica, haute autorité morale de l’univers politique mondial. Pour autant, en défendant le récidiviste Suarez, le président José Mujica assume le risque de perdre toute crédibilité morale dans l’avenir. La question qui se pose est donc celle de savoir si l’acte téméraire de Suarez relève de la sphère morale.

La faute morale de José Mujica

Visiblement sensibilisé par la punition infligée à Luis Suarez, celui-là même que les médias internationaux avait transformé en icône du beau jeu juste après ses deux buts face à l’Angleterre, José Mujica a déclaré en défense du joueur, je cite: « nous ne l’avons pas choisi pour être un philosophe ou un mécanicien, encore moins pour qu’il ait de bonnes manières. C’est un excellent footballeur »Énorme dérapage, vous l’aurez compris, de José Mujica.

Le président Mujica a amplement mérité tout le bien qui se dit sur lui. Il s’est créé une image de sainteté, ma foi méritée, après de nombreux gestes qui relèvent, à mon avis, de la sphère de la moralité plus que de celle de la politique. Et comme l’a dit Malraux, « on ne fait pas la politique avec la morale ».

José Mujica a, par exemple, choisi de vivre dans sa maison de campagne plutôt que de résider dans la résidence présidentielle, ce qui est une prérrogative d’un chef d’Etat. Si son successeur habitait dans le palais présidentiel, il n’en serait pas moins honnête que lui. Par ce choix, Mujica véhicule l’image d’un politique porté par des valeurs éthiques qui vont au-delà des intérêts personnels. Le président  uruguayen a également pris la décision de repasser une bonne partie de son salaire à une association d’aide aux pauvres.

Encore une fois, il est important de dire que malgré ces actes d’une extrême générosité, il ne faudrait pas en faire une règle politique au risque de tomber dans la pure démagogie, voire dans le populisme.

Je reviens souvent sur une leçon du philosophe italien Norberto Bobbio, « entre une bonne loi et un bon gouvernant, je choisirai toujours une bonne loi car les hommes peuvent toujours se tromper ». C’est pourquoi j’évite de placer les politiques sur un piédestal.

Depuis ce malheureux épisode (pour l’ensemble du monde du football), la délégation de l’Uruguay s’est mise en mauvaise posture en défendant bec et ongle l’acte de Suarez allant jusqu’à dénoncer un complot contre la Celeste. Le capitaine Lugano a démandé des sanctions similaires pour Neymar, auteur d’un coup de coude sur le joueur croate Luka Modric.

Le cannibalisme n’est pas une valeur sud-américaine

C’est le philosophe Léo Strauss qui déclarait « si tout se vaut, alors le cannibalisme est une question de goût » pour « renvoyer les relativistes dans les cordes ». Cette forte déclaration qui perturbe tant la gauche politique est déjà chargée d’une incroyable histoire de lutte culturelle et idéologique initiée par Montaigne, celui qui le premier introduit le débat sur le cannibalisme en Occident.

Ainsi donc, il pose le problème de l’acceptation du cannibalisme comme « une » valeur humaine dans le mosaïque culturel universel. Pour Montaigne donc, l’acte cannibal en soit représenterait dans les tribus d’Amérique Latine « une pratique de guerre qui avait pour objectif d’installer la crainte dans les tribus ennemies ».

Cependant Marc Foglia reprend en ces termes la vision de l’auteur des Essais: « Il comprend le cannibalisme comme ‘coustume’, par quoi il faut entendre un comportement investi d’un sens. Il interprète le cannibalisme comme la ‘representation’ d’une passion, la vengeance[…]« . Le comportement de Suarez doit-il être pris en charge par cette analyse?

Et d’ajouter,

 » il n’y a pas de critère valable absolument, sinon sous l’effet d’une illusion de la coutume elle-même. Il existe en revanche des conditions ou des éléments universels de l’expérience humaine qui nous permettent de comprendre le comportement d’autrui. D’autres chapitres des Essais examinent en ce sens la coutume, le temps, la mort ou le désir. Certaines sociétés se passent-elles de commerce, d’écriture ou de justice instituée ? Aucun homme, en revanche, ne pourrait vivre humainement sans coutume, sans passion et sans jugement »

 

Faut-il comprendre par là le positionnement justement passionnel du président José Mujica?

Au final, pour Montaigne, la norme morale de base serait celle qui viserait en dernière instance à « éviter toute souffrance à l’autre ». Cet argument contre la souffrance vaut également en politique.

Règles du jeu et Règles morales

La question à laquelle je me suis proposé de répondre est donc de savoir si l’acte de Suarez lors de ce Italie 0 – 1 Uruguay relève effectivement de la moralité.

Premièrement, il convient de rappeler que des actes d’anti-jeu existent dans le sport, mais ce qui varie sensiblement selon les époques, les personnalités impliquées et les pays, c’est l’interprétation qu’on leur donne. Ainsi, la main de Maradona en Coupe du monde de 1986 est qualifiée de La Mano de Dios – « la main de Dieu »; alors que celle de Thierry Henry en match de qualifications pour la Coupe du monde 2010 face à l’Irlande a été caractérisée comme un acte immoral.

Pour la sociologue Simone Brito, « l’idée du fair play est liée à la notion de moralité…[…] ils sont interprétés par ceux qui jouent comme une espèce de ‘bonne volonté’ ou en d’autres termes, l’esprit sportif. Un match où la règle du fair play est violée est qualifiée d’anti-jeu ».

Dans cette étude, la sociologue arrive à la conclusion que la règle de fair play,

« renferme un sens différent de la necessité contenue dans la règle du jeu; il s’agit d’une action  qui exige des individus une interprétation du jeu capable de suspendre momentanément sa première finalité qui est celle de gagner ainsi que les intérêts individuels ».

Simone Brito précise, néanmoins que le fair play n’est pas une règle morale universelle, même s’il serait intéressant de relever son caractère « universalisable ».

Les réactions dans le monde du football

Curieusement, la meilleure explication apportée à cette affaire ô combien bizarre est venue de Ronaldo (Il fenomeno). L’ancienne gloire du football brésilien a affirmé « mes parents m’ont enseigné qu’il ne fallait pas mordre les gens… si mes filles me mordent, je les punis en les enfermant pendant quatre dans une chambre obscure. Pour elles, cela suffit, et il se peut que pour un adulte quatre mois soient suffisants« . Ronaldo a également fait savoir que le football se doit de « véhiculer des valeurs morales et sociales ».

Par ailleurs, la majorité des personnalités interrogées sur la question sont d’accord pour dire que la punition est méritée, c’est le cas de Jérome Rothen qui réclame « deux ans de suspension », ou de Denilson, aujourd’hui consultant qui explique que le passé de Suarez a pesé dans l’adoption de « cette juste punition ».

Ghiggia, le buteur du fameux maracanço a sévèrement chargé son compatriote:  « On ne peut pas tolérer ce genre de gestes sur un terrain de football. Ce n’est pas la guerre« .

 


Quand les Doodles véhiculent des clichés sur le Brésil

world-cup-2014-26-5955878897319936-hpDu soleil, des plages, des hamacs, de l’agua de coco, on aura eu droit à tout pendant cette phase de poules de la Coupe du monde. Au menu également quelques clichés sur les représentations collectives que l’on porte sur la société brésilienne. Cette série de Doodles concoctée par Google est aussi un regard de l’étranger sur le Brésil. A découvrir dans ce billet.

Un Doodle spécialement dédié à chacun des matchs de cette Coupe du monde. Google fait tout pour plaire aux internautes brésiliens et montre encore une fois pourquoi il est le moteur de recherche le plus « branché » d’internet.

Même les journalistes ont eu droit à leur moment de gloire… mais les accidents sont toujours à craindre surtout lorsque l’on tourne le dos à un footeux… [Attendez dix secondes pour voir bouger l’image].

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D’ici, j’ai essayé d’accéder à Google.fr mais je n’ai pas vu de Doodle personnalisé pour la Coupe du monde. Toutefois, une amie blogueuse m’a informé que la France avait également eu droit à ces petits dessins so foot.

Paul le Poulpe continue d’agir… de l’au-delà

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Évidemment, l’ami Paul le Poulpe, paix à son âme, n’a pas été oublié par les ingénieurs de Google apparemment très intéressés à réveiller nos bons sentiments pour le meilleur devin de l’histoire du football. Vous remarquerez l’auréole qui orne désormais la tête d’extraterrestre de notre copain Paul.

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Ici, on voit que notre ami le Poulpe n’a pas perdu ses talents divinatoires… les Belges sont contents !

 Espagne et Chili oubliés

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Qui dit Brésil, dit les morros. Aussi connus sous le nom de favelas. Ces complexes d’habitations construits sur des collines, qu’on retrouve notamment en contrebas du Pão de Açucar (le Pain de Sucre) à Rio de Janeiro. Mais également à Salvador de Bahia, la ville de tous les saints. Observez les couleurs qui caractérisent la joie de vivre de nos amis baianos. Et invariablement, un petit jongleur vert…

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Pour Allemagne-Ghana, le match le plus disputé de ce Mondial, un Doodle tout aussi… équilibré ? Cahoté ? Houleux ? En tout cas, les deux bonhommes représentés se rendent coups pour coups… LE match de cette phase de poule.

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Et logiquement, lors de ce match, c’est le vétéran Klose qui a volé la vedette et mérité son Doodle personnalisé… 15 buts en Coupe du monde, ça se fête.

Quand Google voit du Beach Soccer…

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Pour la dernière sortie de la Côte d’Ivoire, on avait l’espoir de voir un beau jeu. Vraiment ? En fait, on a surtout vu les énormes lunettes noires de monsieur Fuleco sirotant son água de coco sur ce qu’on devine être la plage d’Ipanema… Un petit kiosque Google, des palmiers, quatre ballons de football suspendus et deux vareuses de la Côte d’Ivoire et de la Grèce plantées dans le sable. Il ne manquait plus que des filles très rondes en bikini pour animer tout ça. Vous avez dit cliché ?

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L’ambiance a tout d’un bureau, d’une rédaction de presse écrite ou peut-être la salle de réunion de la poste. Écran plasma, un type pas très gentil qui passe devant un groupe de supporters en train de regarder une séance d’échauffement d’avant-match. Il y a aussi des statistiques. Mais c’est pour tromper le patron. Avec sa tête d’Hercule Poirot, le boss moustachu ne semble pas du tout intéressé par la Coupe du monde… eh oui, ça existe même chez les hommes.

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Décidément ce groupe du Ghana a offert du spectacle avec des matchs à haute intensité allant à 100 à l’heure… visiblement Google a eu la même impression que nous. [Image ci-dessus]

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Que dire de ce superbe gardien de but démontrant son immense talent entre deux palmiers improvisés en but. Si l’idée est plutôt drôle, elle dénote (encore) d’une vision simpliste du Brésil: pays tropical, brousse, palmiers, hamac, etc. A croire que les matchs se jouent sur la plage et non dans des stades.

Pour aller plus loin, en images.

 


Il était une fois au Maracanã (2): Tiki-taka, qu’ils disaient

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La légendaire Equipe d’Espagne a régné sur le football mondial de 2008 à 2014, crédit photo: Илья Хохлов – Football.ua/ Wikimedia Commons

Le plus beau temple du football mondial a vu mourir la poésie du jeu. Ce même théâtre qui a vu courir Garrincha, a alegria do povo, « la joie du pleuple » pour les francophones; ce paradis des poètes discrets du ballon rond tels que Zico, Zizinho ou Rivelino a définitivement enterré les rêves de certains nostaligiques de l’esthétisme qui caractérisait la Roja. Il n’y aura pas de renouveau du Tiki-taka.

C’est au Brésil qu’est né le Tiki-taka, c’est au Brésil qu’il est mort. Il emporte dans sa chute celui qui en Espagne, dans le groupe madrilène de José Mourinho a combattu cette philosophie de jeu réinventée par Pep Guardiola. Casillas, celui-là même qui cherchait à détruire le beau jeu du FC Barcelona a finalement été emporté par la « vague orange », puis définitivement crucifié par des chiliens décomplexés.

Le Tiki-taka, c’est le Brésil de Telé Santana qui l’a inventé, parole du « Pep ». Avec les Zico, Toninho, Junior, Falcão e Sócrates, la seleção de 1982 défilait du haut de sa grâce sur les pelouses du Mondial espagnol: qu’ils étaient beaux ces brésiliens !

Beau, il l’était aussi, ce jeune Casillas, qui entra en fin de match à Glasgow juste pour être le témoin de la plus belle volée de l’histoire du football, la « volée de Glasgow », la volée de Zidane.

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La Céleste, championne du monde en 1958 au Maracanã, crédit photo: Bildbyrån – AIK Fotboll / Wikimedia Commons

Une entrée fracassante de celui qui serait appelé San Iker, et ce soir, une sortie toute aussi fracassante. On attendait un maracanaço en final, on l’aura eu en phase de poule… mais c’est l’Espagne qui s’est noyée.

Des millions des personnes viennent de voir sur leurs écrans le sens même de l’ingratitude du sport. La meilleure équipe de football de tous les temps tombent sous les applaudissements de la société du spétacle.

 

Tiki-tika, qu’ils disaient. Coûte que coûte. Le jusqu-au-boutisme de Xavi qui déclarait, « nous jouerons comme on sait le faire, nous ne changeront rien », a eu raison de l’immense carrière de Iker Casillas, le saint des saints, eterno!

Le roi est mort, vive le foot!

Découvrez la première partie de Il était une fois au Maracanã.


Brésil 2014: dans l’ombre du ballon rond, le duel politique

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Neymar rencontre Dilma Rousseff / Crédit photo: Kafuffle / Wikimedia Commons

La Coupe du monde de football de la FIFA a commencé jeudi 12 juin au Brésil, mais à l’ombre du ballon rond, le destin du pays se joue en politique, dans la rue et les couloirs des palais à Brasília. On évite de penser à un scénario catastrophe mais au pays du football roi, le futur président du Brésil sera peut-être désigné grâce aux résultats proposés par la Seleção. Explications.

Que le football puisse exercer une forte influence sur la politique n’est plus à démontrer. D’autres le font mieux que moi, y compris Raymond Domenech qui rappelle le rôle de la défaite des Ukrainiens au Stade de France dans l’émergence de la crise, place Maïdan. Il ne faut donc pas minimiser l’impact de cette Coupe du monde sur les élections générales d’octobre au Brésil.

Eduardo Campo s’efface petit à petit. Il semble ne pas avoir assez d’étoffe pour aller titiller Dilma Rousseff dans les sondages. En effet, le dernier sondage d’opinion mené par l’institut Sensus pour la revue IstoÉ place Dilma Rousseff en tête des intentions de vote avec 34 %, suivi d’Aécio Neves, 24 % loin devant Eduardo Campos crédité de 11 %. Le duel des présidentiables se précise donc entre l’actuel chef de l’Etat et l’héritier et petit-fils de Tancredo Neves, le mineiro* bon-vivant sénateur Aécio Neves.

https://www.jornalopcao.com.br/ultimas-noticias/dilma-cai-em-pesquisa-de-intencao-de-votos-e-aecio-cresce-16-7099/
Foto: Divulgação Revista IstoÉ

La Coupe du monde tout juste de débutée, Dilma Rousseff et le groupe d’Aécio Neves se répondent coups pour coups par médias interposés. Ainsi, on a pu voir l’ancien gouverneur de Minas Gerais sur le plateau de Roda Viva, une émission culte de la télévision brésilienne. Celui-ci y est allé de son programme usant et abusant de son charme à la Ayrton Senna.
https://www.youtube.com/watch?v=8psVYjJGFy8

De son côté, Dilma a tenu à répondre aux supporters de l’Equipe du Brésil qui ont scandé contre elle des grossièretés que l’on oserait prononcer en présence d’enfants: « Hey, Dilma vas te faire … » , on imagine la suite, mais par pudeur, je vous l’épargnerai.

Dilma Rousseff rappelle donc, allant également de son drame, que:

« Pas même la torture ne l’a éloignée de ses objectifs et que ce n’était pas de plates insultes qui lui feraient perdre les boules » on a dit les boules?

Et de poursuivre, manifestement mal à l’aise devant les caméras [comme toujours, je dirais],

« Je ne me laisserai pas intimider par des agressions verbales. Je ne me laisserai pas terroriser par des injures indignes d’être prononcées en présence des enfants. Je voudrais rappeler que j’ai été soumise aux pires situations dans ma vie, des situations qui vont au-delà du supportable… des agressions physiques (peut-être est-il question de son supposé viol pendant la dictature des militaires, Ndlr) Le peuple brésilien n’agit pas comme cela, le peuple brésilien ne s’exprime pas par des injures, le peuple brésilien est civilisé et extrêmement généreux… » Voilà qui est dit ! 

https://www.youtube.com/watch?v=FOFU8KkMoCo

Lula da Silva, « l’as de la communication », jusque là effacé est sorti de son mutisme pour défendre son ancienne protégée qu’il a peut être senti fragilisée. Le fait est que Dilma Rousseff est sous les feux ennemis.

Le Brésil cherche son mâle…

Il faut bien le dire, le machisme n’est pas trop loin de cette série d’attaques organisées par l’opposition contre la présidente. Si Dilma Rousseff est constamment agressée lors de ses apparitions publiques, c’est probablement en raison de sa féminité.

Car, même s’il venait du Pernambuco, l’une des régions les plus pauvres [mais aujourd’hui dynamique] du pays, Lula da Silva n’a jamais fait les frais d’injures aussi dégradantes. Le Brésil reste un « pays fortement paternaliste » surtout dans les classes moyennes. Ce n’est pas parce que sa culture musicale exalte la femme comme dans La Fille d’Ipanema que cette dernière est forcément émancipée. L’élection de Dilma Rousseff est un trompe-l’œil.

https://www.flickr.com/photos/governo_de_minas_gerais/3593288642/sizes/m/in/photostream/
Le candidat du PSDB, Aécio Neves, crédit photo: Governo de Minas Gerais

Le PSDB (social-démocrate), le parti d’ Aécio Neves surfe avec une certaine rhétorique conservatrice à l’image du Front National en France, notamment sur les réseaux sociaux, haut-lieu de l’hostilité contre le Parti des travailleurs (PT). Auparavant divisé, le PSDB fait désormais l’union sacrée autour de son « prince mineiro »

Aécio Neves promet par exemple un « réduction considérable du nombre des ministères » comme l’une de ses premières mesures en tant que chef de l’Etat; une réforme fiscale et une loi pour mieux contrôler… internet.

Quant à l’épineuse question de la dépénalisation des drogues légères, Aécio Neves estime, au contraire de l’ancien président F.H. Cardoso [du même parti que lui], que « le Brésil n’est pas un laboratoire où l’on peut tenter des expériences de ce genre… Au-delà de la prudence, il recommande le renforcement de la politique nationale de sécurité contre le trafic de drogue ». Contrairement à Dilma Rousseff, le sénateur-candidat a le mérite de trancher.

Dans un pays où le débat politique prend souvent une tournure manichéenne, beaucoup de Brésiliens espèrent bien que le mâle triomphera…

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* Ressortissant de l’Etat de Minas Gerais, capitale Belo Horizonte (BH)