Serge

Burkina Faso : une thérapie pour un coeur sensible

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Blaise_Compaor%C3%A9_2010_monochrome.jpg
Blaise Compaoré, ancien président du Burkina Faso /Damien Halleux Radermecker / Wikimedia Commons

« Le président du Burkina Faso ‘Blazé’ Compaoré a quitté son palais… ». La présentatrice du Journal de Globo News a eu du mal à prononcer le prénom de l’ex-président du Burkina Faso. Encore un pays africain qui se donne en spectacle aux yeux du monde. 

Je suis un si grand pessimiste qu’un des amis m’a dit aujourd’hui que je n’étais pas un patriote. Je ne discute plus face à ce genre d’argument, car j’ai bien compris qu’il ne peut y avoir une seule manière de vivre son patriotisme ou son nationalisme. Le mien passe par la critique. Sans concessions. Toujours prêt à reconnaître les avancées, s’il y en a.

Je ne m’attarderai pas sur les récents événements qui ont eu lieu au Burkina Faso. D’ailleurs, tout observateur prudent aurait dû s’apercevoir que la « Révolution » finirait en eau de boudin… un peuple qui se révolte, un président qui s’en va tel un voleur dans la nuit, des généraux qui revendiquent le pouvoir, des capitaines (ils sont de plus en plus ambitieux en Afrique), des lieutenants qui désobéissent aux ordres parce qu’il y a de la place pour les opportunistes… combien de fois a-t-on vu cela en Afrique?

En Egypte, en Libye, au Mali et j’en passe. Les révolutions africaines engendrent leur propre « Napoléon ». Marx l’avait bien écrit dans le 18 Brumaire de Bonaparte : « l’histoire se produit toujours deux fois. Une première fois comme tragédie, une seconde fois comme une farce ». Sachant cela, j’en ai tiré mes conclusions bien avant…

Le seul mystère pour moi, dans cette « révolution » du Burkina Faso, était de savoir qui serait le « Napoléon autoproclamé ». Qui serait le farceur? Pour le coup, il semble bien que deux noms se dégagent

En tous les cas, ces événements m’ont franchement dégoûté, attristé… et déprimé. J’ai évidemment pensé au Congo et à notre propre prince, Kabila. J’ai pensé à son projet de modifier la Constitution. Je l’imagine aujourd’hui, réuni avec son cabinet de gestion de crise pour anticiper d’éventuels troubles chez nous.

Et en même temps, je me suis rendu compte que sur les réseaux sociaux, autour de moi, le monde continuait d’avancer pendant que les Africains s’occupaient de la « révolution ». Ailleurs, il était question de glaçon artisanal, de Gracepoint, d’Ebola (n’oublions pas), de Gourcuff et d’une énième rechute, du coming-out de Tim Cook…

Oui, tout cela m’a déprimé. Cependant, je suis bien obligé d’accompagner la suite des événements. Ce billet de blog, je ne l’écris pas comme une analyse de la crise au « pays des hommes intègres », je l’écris comme une thérapie personnelle, une manière d’évacuer ce sentiment de déchirement qui s’empare de mon coeur. Là où beaucoup voient l’espoir, je ne n’y vois que la honte et la souffrance interminable des Africains.

 

P.S: j’ai appris qu’un groupe de chanteurs et artistes africains avaient interprété une chanson afin de mobiliser l’opinion face au virus d’Ebola. Il m’est donc venu à l’esprit qu’en Afrique, pour combattre les épidémies, il y a plus de chansons que de politiques publiques… si les choses n’ont pas beaucoup évolué depuis l’époque où j’y vivais encore, il y en a qui se font de l’argent derrière le dos du contribuable.

 


Brésil: Seize ans sans alternance, elle est où la démocratie?

 

https://en.wikipedia.org/wiki/Politics_of_Brazil#mediaviewer/File:Congresso_brasileiro.jpg
Le siège du congrès brésilien à Brasilia / Thiago Melo / Wikimedia Commons

Le titre est évidemment provocateur, mais il interroge une dimension essentielle de la démocratie, c’est à dire celle de l’alternance au pouvoir. D’aucun se demande quelle est la valeur réelle de la démocratie brésilienne si l’on considère que le même parti politique est au pouvoir depuis seize ans. Pour les africains alors, c’est le cas de s’interroger sur la nature même de nos régimes politiques.

Après la réélection de Dilma Rousseff à la présidence du Brésil, plusieurs personnes m’ont directement interpellé sur la fragilité de la démocratie brésilienne, voire, sur sa corruption.

Premièrement, il faut dire que toute démocratie est par définition fragile. C’est justement pour cette raison qu’elle nécessite nos soins permanents. A la fin des années 1970 , Hannah Arendt rendait son verdict sur l’état de la démocratie américaine et il n’était pas des plus flatteurs. Selon elle, « l’affaire Watergate, mais surtout l’assassinat de Kennedy, avait scellé le déclin de la démocratie américaine ». Avant elle, deux décennies plus tôt, le président Dwight Einsenhower alertait ses concitoyens sur les dangers de ce qu’il fut l’un des premiers à nommer comme le Complexe militaro-industriel. Aujourd’hui, cette vision apocalyptique de la démocratie nous est plus familiaire. Ça, oui, c’est un vrai danger pour la démocratie, et on en est encore loin au Brésil.

En France, la gauche est restée au pouvoir pendant quatorze ans sous François Mitterrand. La question de l’alternance s’est-elle alors posée? Mais plus que cette dernière, la vraie question qu’il convient de se poser sur le cas spécifique du Brésil est de savoir quelles avancées démocratiques ont été possibles sous le gouvernement du Parti des Travailleurs.

Démocratie participative…

Il faut au préalable admettre que l’altenance au pouvoir ne saurait être l’ultime critère qui définisse la qualité d’un régime. Je sais, c’est un scandale de le dire comme ça… regardons simplement le Cameroun, la R.D Congo, la Lybie, le Zimbabwe, le Rwanda, et j’en passe.

Voir aussi ce dessin très à propos sur Mondoblog: le syndrome de Gollum.

Mais pour le Brésil, c’est différent. Ce pays continue d’être un immense laboratoire politique. A Porto Alegre, on ne présente plus le budget participatif qui est une forme de prise de décision collective pendant laquelle les citoyens délibèrent au sein des conseils (culture, travaux publics, éducations, santé, etc.) sur les priorités de la communauté et définissent démocratiquement l’orientation des investissements. Le Brésil est mondialement reconnu pour cela. Le Forum Mondial Social est aussi un modèle de partage largement diffusé grâce au Brésil.

Tout cela a été possible à partir du moment où les élus travaillistes ont commencé à appliquer certaines idées politiques qui accordent toute son importance à la participation.

Diminution de la pauvreté extrême

40 millions de brésiliens sortis de l’extrême pauvreté. Une redistribution des richesses encore inégale mais qui change radicalement la vie des gens, faut-il le rappeler. L’héritage social du PT est incommensurable. N’eût été cela, jamais Dilma Rousseff n’aurait été réélue. Le vote a été essentiellement utilitariste et économique.

C’est donc vers ces avancées sociales et démocratiques qu’il faut regarder pour juger le bilan du gouvernement PT.

« Le pouvoir corrompt… »

L’enseignement de Lord Acton qui dit que « le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » n’est pas à prendre à la légère, mais de là à en conclure que le Brésil a regressé en termes démocratiques est s’avancer un peu vite. La démocratie brésilienne existe depuis maintenant vingt cinq ans, sans interruption, ce qui en fait une démocratie consolidée. De plus, le pays suffisamment démontré sa capacité d’innover et produire de nouvelles formes de participation politique.

En ce qui concerne l’opposition, celle-ci est déjà majoritaire au sénat; les sièges au parlement sont presque repartis équitablement entre la base alliée au pouvoir et les partis de l’opposition, si bien que le candidat perdant des élections Aécio Neves n’a pas contesté un seul instant les résultats.

Bien plus que l’alternance au pouvoir, c’est la culture démocratique qu’il faut relever dans ce cas. Une opposition politique qui trouve son espace pour s’organiser librement et proposer ces préférences politiques, une justice indépendante, des médias libres – mais pas nécessairement des « bons » médias…

Pour toutes ces raisons, je peux affirmer que la démocratie brésilienne se porte bien, contrairement à la majorité de nos pays africains. Reste maintenant à la droite de s’organiser en tant que droite républicaine et démocratique (je vous suggère de lire aussi les commentaires sur l’article). Voilà qui n’est pas gagné…

Vous pouvez me suivre sur Twitter @sk_serge

 


Au Brésil, un «Vote critique» pour Dilma Rousseff

Dilma Roussef via Wikimedia Commons, CC
Dilma Roussef via Wikimedia Commons, CC

C’est une amie professeure d’université qui a  bien résumé le sens de cette élection présidentielle brésilienne : « Mon vote pour Dilma Rousseff est un vote critique, mais convaincu » a-t-elle affirmé. Ce témoignage reflète une idée assez généralisée selon laquelle le mieux pour le Brésil est d’avancer avec les politiques sociales tout en réduisant la corruption. Mais c’est aussi un vote convaincu que la droite ne fera pas progresser le pays.

51, 45 %, verre à moitié plein ou à moitié vide?

C’est ainsi qu’il faut comprendre les résultats de cette présidentielle où Dilma Rousseff a récolté 51, 45 % des voix au terme d’un campagne électorale âpre. On peut aussi voir ces résultats en se rappelant l’image du « verre à moitié vide, ou du verre à moitié plein ». Est-ce Dilma Rousseff qui a remporté ce scrutin ou est-ce Aécio Neves qui l’a perdu ? Faut-il penser que 50 millions des Brésiliens ont rejeté leur présidente ou que ce sont les 50 autres millions qui lui témoignent leur soutien ? Cela prend vite des allures du débat sur l’oeuf et la poule. Donc, passons…

Disons cependant, en toute honnêteté que le Brésil est encore un grand chantier. Une autre amie me demandait si « 50 % des Brésiliens détestaient vraiment Dilma Rousseff ». Ce à quoi je répondis avec une certaine ironie : « Oui, les riches! ». Mais l’ironie est à prendre au sérieux. Car si l’on observe la cartographie de cette victoire du Parti des travailleurs (PT), on se rend compte que c’est dans les Etats les plus pauvres que Dilma Rousseff a été massivement réélue, sauf à Rio de Janeiro et à Minas Gerais (l’État du candidat Aécio Neves). Il convient tout de même de relativiser le mot « pauvre »; car la majorité des Brésiliens accède aujourd’hui à la classe moyenne.

Cela montre aussi que même si le PT  a réussi à faire sortir 40 millions des Brésiliens du seuil de pauvreté – « une Argentine tout entière », selon une heureuse formule de Dilma Rousseff elle-même – , ces électeurs ne se sentent plus redevables vis-à-vis du gouvernement travailliste. Celui-ci devra donc retrouver ses valeurs perdues à un certain moment de l’histoire, lorsque le PT est devenu une machine électorale, un appareil de guerre programmé pour gagner les compétitions électorales. Le PT doit redevenir un parti de gauche.

Le Brésil est plus que jamais divisé. Je n’avais jamais senti autour de moi une telle tension. Il est vrai qu’à un certain moment, tout cela devenait inquiétant, tant et si bien que la justice électorale a exigé des candidats de polir leurs discours pendant cette campagne pour éviter les débordements. Faut-il rappeler que lors de la dernière semaine de campagne, la revue Veja qui avait incendié la campagne avec sa  » Une assassine  » a vu ses locaux être vandalisés par des électeurs d’extrême gauche choqués…

Aécio Neves devra résister à une guerre interne

Aécio Neves ne sort pas tout à fait grandi de cette élection. Le candidat perdant ne s’est pas facilement imposé au sein de son parti où il a dû faire face, pendant des années, à une forte résistance des  » vieux loups « , l’arrière-garde qui a lutté contre le régime des militaires : José Serra, élu sénateur pour São Paulo; Geraldo Alckmin, gouverneur réélu à São Paulo. Ces deux personnalités établies de la scène politique brésilienne voudront se présenter en 2018. Ils ont vu que le PSDB (Parti social-démocrate brésilien) s’était rapproché du pouvoir, mais qu’ Aécio Neves n’avait pas saisi sa chance.

Les prochaines années risquent donc de voir éclater une guerre interne au sein même du parti social-démocrate; une lutte fratricide en vue de la présidentielle de 2018. De mon point de vue, Geraldo Alckmin est le plus qualifié pour se présenter sachant qu’en 2006, il avait perdu de peu face à un Lula da Silva accablé par le scandale du Mensalão.

Le changement, c’est maintenant?

Cette campagne a aussi révélé les failles de l’Etat brésilien. Pendant la campagne, le thème de la corruption est exhaustivement revenu au centre des débats. Dilma Rousseff doit donc agir en conséquences. Le PT ne doit plus tolérer certaines pratiques afin de redonner confiance à un électorat qui ne cesse de lui glisser entre les doigts. La corruption est culturelle au Brésil comme l’explique le correspondant de Folha de São Paulo dans les colonnes du New York Times. La santé publique constitue également un énorme chantier. J’ai gardé en réserve cette photo qui illustre bien le drame des pauvres pour accéder aux soins médicaux. Pour un examen de routine, une amie a dû attendre un an et un mois avant d’avoir un rendez-vous avec son médecin. Et ça, le PT n’a rien fait pour changer cette situation.

0743832_10205242924736127_1648661309_n

La première femme réélue présidente du Brésil devra donc s’engager sur plusieurs chantiers, les quatre grandes réformes essentiellement:

Réforme politique

Il s’agit ici d’un organigramme structurant qui crée beaucoup de difficultés en termes de gouvernance. Le Brésil est un pays fédéral où le président ne peut gouverner sans une majorité clairement définie au Parlement. Or, les accords politiques se font généralement après la tenue des élections avec le détail aggravant qui veut que la conjoncture politique au niveau des Etats n’a aucun effet sur l’ élection présidentielle. Ce qui fait qu’un parti de centre droit comme le PMDB privilégie les élections locales en espérant entrer dans le gouvernement fédéral quelque soit le vainqueur. On voit aussi régulièrement un candidat de gauche proposer comme vice-président un néolibéral : ce fut le cas pour Lula da Silva, mais aussi pour Marina Silva (soutenue par les banques). Une réforme politique mettrait fin aux alliances contre nature et redonnerait du crédit aux partis politiques auprès des électeurs qui ne s’y retrouvent plus.

Un exemple est assez révélateur. Dans l’Etat de Paraíba où je vis, l’actuel gouverneur (PSB, parti de Marina Silva et Eduardo Campos) a soutenu la candidature de cette dernière au premier tour qu’il a perdu contre un candidat de droite. Au deuxième tour, cependant, il a clairement appuyé Dilma Rousseff (Marina Silva n’étant plus dans la course) et a été réélu avec 52 % des voix.

Réforme tributaire

Je ne sais pas dire quelle est la réforme la plus difficile. Mais je tends à croire que celle-ci sera plus acceptable pour les entreprises et les grands patrons qui ne cessent de se plaindre tu coût trop élevé des investissements au Brésil, le fameux « custo Brasil » qui fait fuir les investisseurs. Dilma Rousseff a donné un signal fort en cette direction en annonçant le remplacement de son ministre des Finances Guido Mantega. Avec une réforme tributaire, le Brésil se rapprocherait ainsi d’une politique économique plus libérale. La question est de savoir si  » le social  » en souffrira et quel en sera le prix électoral?

Réforme agraire

Celle-ci est plus difficile. Peut-être même impossible tellement les conséquences seraient trop sévères pour une élite économique séculaire. On sait qu’un président du Brésil avait précipité le coup d’Etat militaire en 1964 pour avoir proposé, entre autres raisons, une réforme agraire, mesure populiste selon l’élite agricole et les militaires. Si Lula da Silva n’ y est pas parvenu, rien ne me laisse croire que Dilma Rousseff puisse y arriver. Cela veut dire aussi que la question de la démarcation des terres des indigènes d’Amazonie n’évoluera pas et que les inégalités de richesses augmenteront.

Réforme médiatique

La « Une assassine » de Veja, la campagne électorale menée par les grands networks – les chaînes de télévision nationale – contre Dilma Rousseff, ont encore une fois démontré la nécessité d’une réforme médiatique. Les Brésiliens ont le droit d’avoir accès aux sources d’informations alternatives, l’information ne pouvant plus être la propriété de cinq familles qui la manipule selon leurs intérêts.

La démocratie brésilienne en dépend sensiblement. Cette réforme a été possible en Argentine. Mais les forces médiatiques au Brésil sont autrement plus puissantes et organisées. Il ne sera donc pas facile d’y faire face. Cependant, le gouvernement du PT doit renforcer le développement d’Internet dans tout le pays afin de permettre un accès plus libre et démocratique à l’information.

Un exemple pour vous en convaincre. Une heure après la publication des résultats de la présidentielle, les networks diffusaient des émissions d’entertainement. C’est dire la complète dépolitisation dont sont victimes un grand nombre de Brésiliens.

PS : Terminons avec une note un peu plus drôle tout de même, car aujourd’hui est un jour de fête. Une fête démocratique. Aécio Neves qui s’est fait remarquer lors des débats pour son ton agressif envers les femmes candidates était loin de se douter que le mot « leviana » [désinvolte] , trop souvent employé contre celles-ci – ce qui lui a valu d’être accusé de machisme -, remettrait à la mode un ancien hit du même nom… du côté des électeurs de gauche, notamment sur les réseaux sociaux, la chanson de Reginaldo Rossi fait un tabac…

Suivez-moi sur Twitter @sk_serge

 


La Justice Electorale concède un droit de réponse à Dilma Rousseff

La « Une assassine » de la revue Veja n’aura pas été sans conséquences. Hier, samedi 25 octobre 2014, la Justice Electorale brésilienne a concédé un droit de réponse au Parti des Travailleurs suite à la publication par la revue citée d’un dossier à charge contre Dilma Rousseff et Lula da Silva.

Ce dimanche encore, il est possible de lire le droit de réponse du PT sur le site internet de Veja. Voir la capture ci-dessous:

Le droit de réponse du PT suite à l'article de Veja
Le droit de réponse du PT suite à l’article de Veja

Cette affaire montre encore une fois comme le journalisme est une profession difficile qui exisge avant tout de la responsabilité de la part de celles et ceux qui l’exercent. Et aussi, c’est l’occasion de repenser à l’effet réelle d’un droit de réponse. Surtout que dans un cas comme celui-ci, l’édition de Veja a circulé et continue de circuler dans tout le pays avec les conséquences électorales que l’on ne connaîtra que ce soir vers 20h00, heure de Brasília, lorsque les premières tendances des résultats seront publiées. En toute conscience, Veja a décidé de publier une rumeur faisant preuve d’une partialité grotesque et irresponsable considérant le contexte électoral actuel. L’article faisait référence à une possible implication du gouvernement dans un schéma de corruption monté autour de la multinationale Petrobras, sans pour autant avancer les preuves nécessaires qui justifieraient une telle Une.

Voici donc la Une accusatrice de Veja

La "Une assassine" de Veja
La « Une assassine » de Veja

PS: Plus tard dans la soirée, ma première analyse des résultats des élections présidentielles.

 


« Ils savaient tout », la Une assassine de Veja

 

https://www.flickr.com/photos/tcnbaggins/2325105328/sizes/z/
La Une de Veja, « Il était temps ». Puis, celle du journal de gauche Carta Capital, « Cuba sans Fidel » – Crédit photo: tcnbaggins / Flickr.com /

« Ils savaient tout! », cette phrase prononcée par André Malraux au moment où le Panthéon s’apprêtait à accueillir Jean Moulin fera la Une de la revue Veja ce week-end. Les historiens et tous ceux qui auront le coeur à raconter l’histoire du Brésil dans 50 ans devront le faire en lettres de sang, car en un soir d’octobre 2014, on tenta encore une fois d’assassiner la démocratie brésilienne.

La revue Veja est peut-être le magazine ayant la plus grande circulation au Brésil, sans parler du fait que ses gros titres sont systématiquement reprises par les journaux télévisés des chaînes gratuites telles que Globo, Record ou Band.

« Ils savaient tout! »Cette Une assassine pour Dilma Rousseff et Lula da Silva se réfère au scandale de corruption touchant la multinationale Petrobras, l’affaire étant elle-même déjà entre les mains de la justice. Donc, pourquoi faire courir des rumeurs? Et surtout, pourquoi n’exposer que le PT (Parti des travailleurs) quand ce même témoin a déjà déclaré que des hauts cadres du parti d’Aécio Neves étaient également impliqués?

En premier lieu, si l’on s’en tient uniquement au travail journalistique, il s’agit là d’une Une totalement irresponsable, car elle se base sur les propos d’un témoin qui ne présente aucune preuve, mais raconte UNE version de l’affaire… rien de plus. On ne sait rien. Et justement puisqu’on ne sait rien, on peut tout supposer. On peut accuser sans preuve comme le fait Veja qui choisit définitivement son camp, encore une fois, contre la démocratie. Il s’agit ni plus ni moins d’une forme de terrorisme électoral pratiqué par une catégorie professionnelle censée être le garant de la démocratie. Le constat de Véronique Montaigne, journaliste pour Le Monde est sans appel

Deuxièmement, en associant Lula da Silva à ce titre, on s’aperçoit que le but de Veja n’est pas d’informer. Car « Lula » n’est plus dans le gouvernement, il n’exerce aucune fonction officielle; cette Une a donc la double fonction de détruire l’image de Dilma Rousseff, mais surtout celle de Lula, symbole de ce Brésil qui a « roulé à gauche » pendant 12 ans. Lula étant la caution morale du PT, c’est donc lui qu’il faut détruire avant de s’attaquer à Dilma Rousseff.

Ceux qui écriront l’histoire, donc, auront le devoir de dire que Dilma Rousseff, Lula da Silva et le PT ne contrôlaient pas la presse, contrairement à ce que véhiculent les correspondants de Folha de São Paulo, Estado de São Paulo ou Veja à l’étranger…

Il convient aussi de rappeler, pour mieux situer le lecteur, que tous les sondages donnent désormais Dilma Rousseff comme victorieuse avec plus de 4 % d’avance sur le candidat de droite, Aécio Neves.

A deux jours de l’ élection présidentielle, cette Une de Veja est un sérieux coup de massue porté à la démocratie brésilienne.

 


Lula est partout

https://en.wikipedia.org/wiki/Dilma_Rousseff#mediaviewer/File:Dilma_Lula_Temer_Conven%C3%A7%C3%A3o_PT.jpg
Dilma Rousseff, Lula da Silva et le vice-président du Brésil Michel Temer (centre) / Valter Campanato/ABr/ Wikimedia Commons

A São Paulo où l’on élisait le gouverneur de l’Etat le plus riche d’Amérique latine, quand le candidat du PT, Alexandre Padilha, l’ancien ministre de la Santé responsable de la venue des médecins cubains a été humilié dans les urnes, Lula a prononcé ces mots : « Nous avons une dette morale envers le compagnon Alexandre. Nous n’avons pas assez travaillé pour lui ».

Cette simple phrase a remobilisé les militants du Parti des travailleurs qui se voyaient trop beaux derrière leurs ordinateurs, à « manifester » sur Facebook, alors que la droite gagnait du terrain dans la vie réelle.

Lula a donc décidé de se racheter en faisant tout son possible pour faire élire Dilma Rousseff pour un second mandat présidentiel. Lula est partout. Il se démultiplie. Il déborde d’énergie au point que l’on a peur qu’il ne s’écroule. Il harangue les foules comme à la meilleure époque des luttes ouvrières dans l’ABC paulista… 

Lula parcourt son Brésil. Comme avant. Il « agresse » Aécio Neves sur ses terres, à Minas Gerais, où le PT a fait élire un gouverneur. Il mobilise les troupes comme jamais on ne l’avait vu. Tout cela, pour que Dilma Rousseff se concentre sur le marathon de débats présidentiels sur les quatre principales chaînes de télévision du pays.

Lula, l’ouvrier. L’ouvrier au service de Dilma. Au service du PT. Au service du Brésil.

Pour la première fois depuis le début de la campagne présidentielle du second tour, Data Folha place Dilma Rousseff en tête des intentions des votes (52 %). La machine PT qui semblait un peu enraillée a mis du temps à démarrer. Elle est finalement lancée. Rendez-vous, dimanche, 26 octobre 2014.

 


Jersey Boys: Clint Eastwood fait un bon Scorsese

https://www.flickr.com/photos/id-iom/3315546397/sizes/z/
Crédit photo: id-iom / Flickr.com

Il y a évidemment plusieurs raisons d’aller voir « Jersey Boys ». L’une d’elle est la possibilité d’observer l’évolution de ce cher Clint, non seulement en tant que cinéaste mais surtout en tant qu’humaniste.

Oui, j’ai lâché le gros mot. Mais pourquoi pas finalement. Ceux qui ont vu Million Dollar Baby, Mystic River, Gran Torino ou Letters from Iwo Jima savent pertinemment que Clint Eastwood a bien une facette humaniste. Le personne est complexe, sans doute.

Ensuite, il y a les nombreuses références cinématographiques placées intelligemment dans le film. D’un point de vue technique, on retrouve la méthode narrative de Martin Scorsese, notamment par l’indispensable voix-off… souvenez-vous de Goodfellas, mais ici avec une « touche David Fincher » dont on ne vous dira pas plus.

La première scène (panoramique en plongé) de « Jersey Boys » n’est pas sans rappeler l’ouverture de Changeling – un travelling vertical en plongé qui évoque l’entrée dans une communauté -. Comme si Clint Eastwood nous invitait à poursuivre cette intropection de l’Amérique profonde esquissée dans Changeling et J. Edgar et qu’il ne cesse d’exploiter. Ce n’est en effet pas la première fois que le cinéaste s’attaque à l’Amérique des années 1930-1960.

Clint Eastwwod est obssédé par l’Amérique traditionnelle, protestante mais paradoxalement fragile, elle ne tient qu’à un fil. Les valeurs familiales reviennent aussi dans un schéma social fait de tensions: le capitalisme joue son rôle…

« Papy » Eastwood fait de l’humour aussi, car dans « Jersey Boys », on rit. Et pas qu’un peu. Les dialogues sont bien écrits et joués de façon crédible par des acteurs qui n’en font pas trop. Morceau choisi:

– « We do everything together »
– Really? How old are you? 
– « Together or separated? »

Même le parrain de la mafia ici a un côté bon enfant qui nous fait penser à un Marlon Brando sur le déclin. Dommage que le personnage ne soit pas plus étoffé…

Les plus familiers de l’oeuvre de Clint Eastwood – n’ayons plus peur d’employer ce terme – retrouveront dans « Jersey Boys » l’une des plus grandes passions de l’acteur-cinéaste: la musique (son fils Kyle est un musicien réconnu).

Après Bird, le voici donc embarqué dans un projet non moins ambitieux, accompagner l’ascension de Frankie Valli. Nous sommes dans les années 60.

Justement, Frankie Valli – que je ne connaissais pas, mais ses chansons on les connait – est l’une des raisons d’aller voir le film. Son entourage familial est, de mon point de vue, une claire référence à Ragging Bull (Robert de Niro dans le premier rôle) de Martin Scorsese. Il possède une voix tellement atypique qu’on se demande pourquoi il n’a pas connu un destin plus glorieux.

Le casting est intéressant aussi. On retrouve Vincent Piazza, jeune acteur qu’on a vu dans Boardwalk Empire (encore Scorsese), qui vole complètement la vedette aux autres acteurs. L’intérêt de ce film est aussi qu’on en sort avec une folle envie d’écouter des hits des Four Seasons sur Youtube.

Bref, j’adore Clint Eastwood pour plusieurs raisons (la passion pour le jazz en fait partie), au point de ne pas m’importer de le voir se ridiculiser dans un dialogue bizarre avec Obama – on lui pardonne volontier ses péchés de vieillesse.

Quand on le voit réaliser un film de cette portée, on a juste envie qu’il ne s’arrête jamais. Longue vie donc, « Dirty » Clint !

 


Marina Silva change sa politique… et son look

 

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Neca_Setubal_e_Marina_Silva.jpg
Marina Silva et la milliardaire Neca Setubal / Cacá Meirelles/ Wikimedia Commons

Marina Silva a-t-elle finalement compris pourquoi elle perd les élections présidentielles? Celle qui aime tant surfer sur son image d’amazone, de « femme de la forêt » par qui la synthèse ville-forêt arrivera sur Brasília,  s’incline finalement face aux lois de la modernité médiatique… 

C’est une Marina Silva rajeunie de vingt ans qui est apparue lors d’un meeting avec le candidat aux élections présidentielles, Aécio Neves [PHOTOS], fort de sa haute performance pendant le deuxième débat face à Dilma Rousseff. Un débat organisé par le chaîne de télévion SBT. Marina Silva arborait un incroyable chignon façon collégienne, chemise (ou blouse, je ne suis pas spécialiste en la matière) verte aux manches franchement seventies (le Funk des années 1970, c’était beau aussi), un patalon en pattes d’éléphant… le pouvoir donne des ailes… ou plutôt, d’énormes pattes.

Elle était belle, élégante et semblait un moment avoir oublié sa défaite. L’excellent débat d’Aécio Neves face à Dilma avait de quoi la réjouir. C’est pas tous les jours que sa pire ennemie se fait bastonner en direct… Dilma Rousseff en est ressortie K.O, littéralement. Petit quota de bisarrerie d’une campagne électorale où l’on aura franchement tout vu…


Dilma passa mal após debate no SBT por thevideos11

Marina Silva a donc changé son look. A une époque où l’image est reine on ne peut pas longtemps se passer des avantages de la communication. Surtout quand on sait que dans ces élections présidentielles, ce sont les jeunes qui feront la différence. Machiavel n’avait-il pas dit « qu’en politique il faut avant tout paraître et non pas être », comprenne qui pourra.

Certains médias n’ont pas pû s’empêcher de glisser de petites blagues sur le nouveau look de la championne des écologistes brésiliens: « Marina Silva troque sa ‘Nouvelle Politique’ pour de nouveaux cheveux ». Et si elle avait tout simplement compris (enfin) son époque?