Serge

Les sondages à l’heure du buzz

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crédit : Rock1997 / Wikimedia Commons

Il fallait du courage pour admettre publiquement l’erreur de l’une des plus importantes institutions de sondage du Brésil. Et Marcelo Neri en a eu. L’actuel président de l’IPEA, encore plus célèbre après la publication d’un sondage révélant que 65 % des Brésiliens étaient d’accord avec le viol des femmes légèrement vêtues, a donné une interview annonçant que le sondage était truffé d’erreurs. En réalité, seulement 25 % des Brésiliens pensent que certaines femmes méritent d’être violées…

Pas mieux, me diriez-vous. Mais la différence entre 65 % et 25 % est énorme tout de même… ça change tout à l’heure d’Internet.

C’est au Panamá qu’il apprend l’existence d’erreurs dans ce fameux sondage qui a déclenché la campagne #NaoMereçoSerEstuprada – je ne mérite pas d’être violé – sur les réseaux sociaux, comptant notamment sur l’appui de Dilma Rousseff, présidente du Brésil.

J’avais écrit sur ce blog que l’authenticité d’un tel sondage était à prouver et je ne me suis pas trompé. Dès l’instant où j’ai pris connaissance de ces chiffres, je me suis demandé: « où sont donc ces personnes qui pensent ainsi? Je n’en connais pas une seule en six de vie au Brésil… les Brésiliens seraient-ils aussi cyniques que cela? « 

Selon Marcelo Neri qui a donné une interview au journal « O Globo« , l’IPEA (Institut de recherche économique appliquée) serait « victime d’un complot de la part des personnes qui veulent nuire à son institution », et d’ajouter « qu’après la publication des premiers chiffres, l’institution a été victime du buzz provoqué par l’absurdité d’une telle conclusion sur la culture du viol au Brésil ». Ça n’a donc pas été facile d’admettre publiquement son erreur (commise en son absence, il faut le signaler). Des têtes sont d’ores et déjà tombées…

En outre, Marcelo Neri a informé qu’il s’est excusé auprès de la présidente Dilma Rousseff qui s’est personnellement engagée dans cette affaire, notamment sur… Twitter, naturellement !

En tout cas, cette information rappelle l’importance de vérifier les informations en journalisme et même, d’aller plus loin, en remettant en question certains sondages. D’où par exemple la pertinence du Fact Checking et de la rubrique décodeur du Monde.fr.

C’est vrai que le journalisme a toujours été une forme de Fact- checking, mais avec l’émergence d’Internet, il faut redoubler d’efforts dans ce sens.

Pour ma part, j’utilise la maxime cartésienne du doute. Depuis ma formation à Dakar, l’année dernière, j’ai pris une nouvelle conscience de la vérification des faits, surtout à l’heure du buzz… même si c’est vrai que le buzz a un côté addictif

Je me rappelle aussi de cette vidéo publicitaire qui avait fait le buzz au Brésil, il y a un an. A l’époque j’y avais cru… c’est vrai, mais les faits étaient moins graves.

Une autre question se pose maintenant : qui a voulu provoqué cette polémique et dans quel but ? Le contexte actuel du Brésil étant assez morose et proche de l’explosion, la Coupe du Monde qui pointe à l’horizon et l’élection présidentielle qui se précise également

 


Afghanistan, à jamais du tiers-monde

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Crédit : United States Marine Corps Official Page/ Flickr.com

Un peu de fatalisme ne fait pas de mal. D’ailleurs, moi, je m’en sers pour surmonter les épreuves. Allez, essayez, vous verrez, ça marche… Enfin, pas pour tout le monde. Il se passe quand même un événement important en Afghanistan, des élections présidentielles. Et le monde regarde, s’interroge sur le futur de ce pays au destin chaotique. A l’autre bout du monde, qu’en pensent les intellectuels américains?

J’ouvre donc une exception sur ce blog dédié au Brésil, mon pays d’accueil, pour vous parler, très rapidement d’un livre que j’ai lu pendant mes études de sciences politiques.

Le livre dont je parle est intitulé State-Building: Governance and World Order in the 21st Century, il est signé par Francis Fukuyama. Au Brésil, il a été publié aux éditions Rocco.

Pour ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas, une petite contextualisation se fait nécessaire. Francis Fukuyama est l’auteur de la très célèbre Fin de l’histoire [Lien important], traité théorico-politique sur le triomphe du libéralisme démocratique. L’adjectif est d’une importance capitale, car il s’agit du triomphe de l’idéologie libérale et non pas celui du libéralisme économique. Quoique…

En fait, Fukuyama avance qu’avec la fin de l’Union Soviétique, l’humanité serait arrivée « à la fin de son histoire », entendue comme la fin des antagonismes politiques et idéologiques (lecture hégelienne) . Dans cette vision téléologique, les valeurs libérales triomphent définitivement sur toutes les autres croyances politiques (socialisme, communisme, islamisme politique?, etc).

Le livre a évidemment créé la polémique puisqu’on l’a souvent interprété  comme la fameuse formule de Margareth Thatcher « There is no alternative« , ce qui n’est pas tout à fait correct. Mais, passons…

Rappelons simplement que Francis Fukuyama, qui est aussi professeur à la Johns Hopkins University fut l’un des conseillers des présidents républicains Donald Reagan et George W. Bush. Sur ce lien, vous trouverez une liste de ses publications, notamment cette analyse sur les classes moyennes dans les pays émergeants, parmi lesquels… le Brésil.

Pour revenir enfin à l’objet de ce billet, Fukuyama publie au milieu des années 2000 ce livre plutôt banal sur la « construction des Etats ». Et dans les premières pages on est frappé par une phrase qui sonne comme une promesse: « l’Afghanistan fait parti de ces pays condamnés à appartenir au groupe du  tiers-monde… »

Cette même phrase, si elle est prononcée par vous, cher lecteur, ou par moi-même n’aurait pas d’importance. Vous pensez bien que nous n’avons pas tellement d’importance dans la « marche du monde ». Mais dans la bouche de Fukuyama, elle est lourde de conséquence, surtout quand on sait qu’on est, à l’époque de sa parition, au coeur de la guerre d’Afghanistan.

Je vous laisse imaginer ce qu’il pouvait bien souffler dans l’oreille de monsieur Bush… Moi quand je lis des trucs comme ça, je vous confesse que j’ai du mal à fermer l’oeil de la nuit… Alors, bonne chance aux afghans? hmmm, autant rêver.


Au Brésil, le viol des femmes divise les réseaux sociaux

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Deux femmes, Crédit : Agência Senado / Flickr.com

Attention ! Ceci n’est pas un poisson d’avril ! Tous les faits rapportés ici sont véridiques… pour notre plus grande peine, hélas. La semaine a commencé très forte avec la publication des résultats d’une enquête menée par l’IPEA, Institut de recherche économique appliquée, une institution hautement crédible, tant est que nous le citons très souvent dans nos propres projets académiques. Cette semaine, donc, l’IPEA publie les résultats d’un sondage qui révèle que 65 % des Brésiliens pensent que les femmes qui s’habillent légèrement méritent d’être violées. Eh oui, Cunisie, il n’y a pas que chez toi que le viol autorisé est un problème culturel.

Ma première réaction face à un tel sondage est le doute. Descartes n’a-t-il pas averti que la science commence par le doute ?

J’ai donc dit à mes amis que ce sondage pouvait aussi bien être le résultat d’une grossière manipulation. Après tout, il y a une différence entre être machiste (ce que sont les Brésiliens) et « penser que les femmes méritent d’être violées ».

Celle qui n’a pas hésité ni douté, c’est la journaliste Nana Queiroz qui a vite lancé une campagne sur Internet avec le mot-dièse #EuNãoMereçoSerEstuprada (je ne mérite pas d’être violée). Succès immédiat et mobilisation générale sur Facebook et Twitter où de nombreuses femmes postent des photos à moitié nues pour dénoncer le machisme des Brésiliens, avec justement ce mot-dièse en lettre majuscule sur la photo.

Le lendemain de la mobilisation, Nana Queiroz est menacée par des extrémistes et reçoit l’appui de la présidente Dilma Rousseff qui se manifeste sur… Twitter, évidemment:

« Nana Queiroz mérite toute ma solidarité et mon respect »

Mais les salauds ne vont pas s’arrêter pour si peu. Non seulement Nana Queiroz est menacée de viol, mais en plus, plusieurs profils Facebook sont créés dans les jours qui suivent récupérant les photos des indignées pour les utiliser à des fins pornographiques. C’est le cas de ce profil où l’auteur affirme collectionner les photos des indignées et s’en servira pour… se masturber

Toute cette histoire m’a fait réfléchir sur la radicalisation des débats sur les réseaux sociaux comme le souligne ce blogueur :

« Aujourd’hui, TV, radio, internet, réseaux sociaux, mobile… L’information est permanente, on n’y échappe pas. Pourtant Il faut être aveugle pour ne pas voir les tensions séparatistes qui traversent la société française. On les observe à travers des mouvements aussi variés qu’hétérogènes : les bonnets rouges, les Dieudonnistes (et son cortège “d’anti-systèmes”), les partisans du mariage pour tous, les frondeurs anti NDDL, les ouvriers frontistes… »

Au-delà de cet aspect, ce qui me dérangeait dès le départ avec la mobilisation des femmes, c’était cette espèce de « suivisme moutonnier » comme on dit, où plusieurs ont posté des photos d’elles-mêmes sans trop se poser la question de leur future utilisation et de la récupération dont elles s’exposaient.

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Crédit : Enoc vt / Wikimedia Commons

Facebook n’est que Facebook chères amies. Et Twitter n’est que Twitter. Il faut évidemment se mobiliser, manifester, mais jusqu’où faut-il aller? Je ne condamne pas l’acte en soi qui est d’un courage incomparable. Mais je demande à ce que nous puissions débattre sur les limites et les risques d’une grande exposition sur les réseaux sociaux.

Ce qui encore plus choquant c’est de voir la facilité avec laquelle certaines personnes peuvent nuire sur Internet. Les limites de la législation sur Internet apparaissent clairement – je prépare un billet sur cette question. Cliquez sur ce lien pour voir comment une photo peut être utilisée par des imbéciles et des fascistes et apprenez à vous protéger.

La bonne nouvelle dans tout ça, c’est que la police fédérale a été actionnée pour retrouver le responsable de cette page Facebook qui ne cesse d’avoir des nouveaux abonnés.


Dame de fer, non ! Juste femme !

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Margareth Thatcher, dite « la dame de fer », crédit : cseeman/ Flickr.com

C’est normalement une femme qui aurait dû écrire ce billet. Mais après avoir constaté le silence de mes amies « mondoblogueuses » sur cette question ô combien importante j’ai décidé de m’attaquer à ce que je considère comme une « bêtise journalistique » élevée au statut de « mythe » en terme d’écriture. Avez-vous remarqué qu’à chaque fois qu’une femme remporte une élection, les plus grands journaux du monde titrent quelque chose comme « Une dame de fer dans un monde de brutes » (Allô, Le Monde.fr) ? Que nous révèle cette tendance dans les meilleures rédactions du monde?

Premièrement, laissez-moi vous dire que ce titre ne veut absolument rien dire ! Si vous voyez cette formule « dame de fer », fuyez ! Cela veut dire en gros que le journaliste qui a écrit le texte ne connaît rien au sujet traité ou qu’il est relativement paresseux.

Deuxièmement, ce titre revient à dire que les électeurs (hommes et femmes) votent essentiellement à la recherche de la rigueur, de l’austérité, de la masculinité ou encore de l’autorité… mais dites-moi: d’où nos amis journalistes tiennent-il cela?

Ensuite, cela signifie que « dans la tête de notre ami journaliste », en votant pour une femme, les électeurs voteraient en fait pour… un homme. Houla ! Là, il devient urgent d’appeler Freud. Parce que, chers lecteurs, comprenez bien le sens de cette formule, « dame de fer ». Elle renvoie à une certaine bestialité, la femme aussi serait un animal politique dans le genre Jacques Chirac, Richard Nixon ou Winston Churchill… une bête sans état d’âme, épargnée par la maternité et peut-être, finalement castrée, asexuée…

Car, selon « ce qui se raconte » dans les grandes rédactions du monde, la première des ces « dames de fer » était probablement asexuée… si, si, Margareth Thatcher (HuffingtonPost.ca) n’avait rien d’une femme… et même que c’est pour ça qu’elle a changé le monde…

Vous avez compris ? Pour qu’une femme change le monde, il faut donc qu’elle cesse d’être une femme, selon nos amis journalistes.

L’autre erreur que renferme ce titre réside dans le fait que les femmes y sont considérées sans distinctions politiques, elles seraient toutes des « dames en pantalon », ni de gauche, ni de droite, ni vert, ni d’extrême droite… bref, juste des « dames en pantalon ».

Si, donc, vous lisez « Dame de fer », sachez d’avance que pour le journaliste responsable de l’article, Angela Merkel égale Anne Hidalgo qui est égale à Ségolène Royal, qui est égale à Dilma Rousseff qui est égale à Michelle Bachelet (lien important) qui est égale à Catherine Samba Panza. Facile, n’est-ce pas, cette mathématique à deux balles?

Quoique pour cette dernière qui revendiquait, lors de son élection, sa particularité justement féminine, cela aurait été mal vu de la qualifier de « dame de fer »… il est vrai que la Centre Afrique n’a pas besoin de « fer » en ce moment

Enfin, disons simplement que la formule « dame de fer » dénote tout simplement le fait que les rédactions en général sont encore très machistes, voire sexistes, et qu’en définitive, elles considèrent que la politique est la chasse gardée des hommes… donc, mes « dames de fer », gare à vous !

 


Rodrigo Amarante: une comète hors du temps

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Rodrigo Amarante, crédit: y.caradec/ Flickr.com

J’ai découvert son album solo en deux temps, pour être franc. Une première fois en parcourant la rubrique culturelle du Monde.fr qui dresse un joli un portrait du guitariste et compositeur carioca; une autre fois en écoutant une émission de radio. Rodrigo Amarante [se lit amarantshi] est surtout connu pour être l’un des vocalistes du groupe Los Hermanos, très populaire chez les jeunes, notamment.

Los Hermanos est un groupe de Rock Pop très distingué en Amérique Latine, quoique personnellement, je l’ai toujours un peu évité même quand ils venaient dans ma ville… forcément avec le label « Rock ».

« Anna Júlia« , L’un des tubes les plus importants du groupe a par ailleurs été repris par Jim Capaldi et George Harrison (oui, celui-là même) dans une version anglophone, mais le résultat est fabuleux. C’est dire l’importance du groupe carioca dans les années 90 et début 2000.

Avec cet album, Rodrigo Amarante s’engage dans un style plus ésotérique, et par conséquent moins « grand public ». Il chemine hors du temps à la recherche du vide… On sent dès les premières notes de « O Cometa » une touche personnelle voulue (et recherchée) par Rodrigo. On est pas très loin de la voix mélancolique qui fut la marque de « La fille d’Ipanema » – A garota do Ipanema.

Le flirt avec la Bossa Nova est assumé… et réussi.

Il est non seulement à la recherche de lui-même mais aussi d’un public érudit et sûr de lui. La démarche philosophique est périlleuse, diront certains. Et pourtant l’artiste touche le fond de notre âme dans cet album sur l’exile, car il vit désormais à Los Angeles:

« Je ne suis pas en train de peindre quelque chose pour que les gens soient tristes comme moi. C’est le contraire, je suis enchanté par cet exercice de prospection intérieure. » [Interview à Folha de São Paulo]

Dans le titre, « Mon Nom », Rodrigo Amarante assume définitivement son idée initiale de parler de l’exile. Enrégistré en français (carrément), cette chanson est une tentative de créer des liens entre l’étranger et le monde. C’est le titre le plus universel de l’album. Rodrigo Amarante est donc un bâtisseur de ponts.

Laissez-vous bercer !

>> Retrouver l‘intégralité de son concert au Café de la Danse, sur Arte.

>> Le clip exclusif du titre « Maná »… et la belle critique des Inrocks.com.


Décodeur : le Venezuela et l’Amérique du Sud

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Crédit photo : chavezcandanga/Flickr

Nicolas Maduro a le choix entre manger de la merde et… manger de la merde. Ok, la métaphore n’est pas facile à avaler. Je l’ai piquée dans la série américaine « The Wire » où l’exercice du pouvoir est assimilé à cet acte surréel qui consiste à bouffer des excréments. Qui veut s’aventurer?

Depuis le décès de l’ancien président Hugo Chávez, le Venezuela vit dans le doute quant à son avenir politique. Le climat social s’est radicalisé au-delà même de ce pays jusqu’à soulever des vagues dans le continent sud-américain et même en Europe.

La gauche européenne, particulièrement celle de France est divisée entre un parti pris pour l’actuel président Nicolas Maduro et son principal opposant Henrique Capriles, centre gauche et membre de l’Internationale socialiste.

Mais parlons-en justement, de l’Internationale socialiste. Si l’on en croit l’historien Vincent Duclert, « l’Internationale socialiste représente dès ses débuts un modèle politique et économique d’obédience allemande, celle du SPD ». Sur son site officiel, on peut remarquer que ce réseau politique de gauche est essentiellement hétéroclite dans la mesure où il réunit aussi bien les sociaux-démocrates, les socialistes et même les Verts…

En Amérique latine, par exemple, on y retrouve aussi bien le Parti des travailleurs de Lula que les sociaux-démocrates de Fernando Henrique Cardoso (réformiste prolibéral des années 90-2000 au Brésil) et Henrique Capriles du Venezuela.

En résumé: appartenir à l’Internationale socialiste ne fait pas qu’un parti soit nécessairement de gauche, surtout dans la configuration économique mondiale qui est la nôtre.

Le site de l’Internationale se limite à dire que le réseau réunit les partis « progressistes » du monde : rien de plus flou. On peut mettre dans ce panier aussi bien Joseph Kabila, Tony Blair que Hugo Chávez… et Capriles, bien entendu. Lire ICI le beau papier du Courrier international sur François Hollande et la social-démocratie.

Or, dans dans une récente émission de radioRénée Fregosi, politologue, directrice de recherche à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, s’attaque, sur un ton personnel, à la politique de Nicolas Maduro, affirmant que même « l’Internationale socialiste défend son opposant Capriles ». Et d’ajouter que « plusieurs partis de gauche en Amérique latine ont manifesté leur soutien au candidat malheureux de la dernière élection présidentielle au Venezuela », elle cite dans son argument d’autorité l’ancien président brésilien Fernando Henrique Cardoso.

Madame Fregosi est libre de penser que FHC soit « de gauche » (sur le lien, 4 min 38″), mais avec un peu plus de contact avec la société brésilienne elle saurait que le PSDB, Parti social-démocrate brésilien est un parti de droite ultra-sécuritaire, voire austère en matière économique.

Il en ressort que Nicolas Maduro qui est bien un homme de gauche – avec tous ses défauts – a tout intérêt à être proche de Lula ou de Dilma Rousseff plutôt que d’un F.H Cardoso.

Mon collègue mondoblogueur Dania essayait il y a quelques semaines de présenter le problème vénézuélien qui selon lui se résumerait à ceci :

 » L’inflation. Les prix grimpent parce que le gouvernement avait décidé d’investir ses pétrodollars dans des programmes sociaux et dans des projets de lutte contre la pauvreté. A la base, Hugo Chavez voulait permettre que les revenus du pétrole profitent à la grande majorité de la population. Malheureusement, la hausse des prix est fille d’une consommation plus galopante que la production. Voilà la maladie vénézuélienne. »

Pour autant, le problème est bien plus compliqué que cela. D’abord, il faut comprendre qu’au Brésil aussi la redistribution des richesses a été faite, mais on est loin, ici, de la situation dramatique que nous décrit Dania.

Il ajoute :   » Les Vénézuéliens n’ont pas passé des années à dormir sur les lauriers de leur manne pétrolière ? Et pourquoi n’ont-ils pas imité l’exemple du Qatar ? «  De quel exemple du Qatar parle-t-on ? De ce pays autoritaire qui ne compte plus les morts qui s’entassent sur les chantiers du Mondial 2022 ? Contrairement au Qatar, le Venezuela est une démocratie.

Mon collègue tire une autre conclusion discutable :  » La politique du refus du capitalisme a conduit le Venezuela à vouloir contrôler le taux d’échange au profit de l’achat des dollars qui ne profitent qu’à des classes plus munies. «  En dépit de leurs discordes, il faut savoir, comme l’écrit Le Parisien que les Etats-Unis sont les premiers acheteurs du pétrole vénézuélien. Donc, non. Le Venezuela ne s’inscrit pas dans une logique du refus du capitalisme, pas plus que la Chine d’ailleurs.

De mon point de vue, au-delà, bien sûr, d’une mauvaise gestion économique de la part de Maduro, son régime comme celui de Dilma Rousseff (PT) et de Cristina Kirchner souffre de l’usure. Car hormis la Colombie et le Chili, dans la quasi-totalité, les pays de la sous-région n’ont pas eu de véritable alternance au pouvoir depuis dix ou douze ans. Et cela, à mon avis, constitue le talon d’Achille de la gauche sud-américaine : faute d’une véritable alternance politique, ces pays peuvent rapidement basculer à droite. C’est aussi l‘avis de plusieurs spécialistes brésiliens, par exemple.

Le problème, c’est qu’en Amérique latine, la population a horreur de la droite – il faut penser à la dictature militaire des années 1960-80 pour comprendre.

C’est là tout le paradoxe politique de ce continent. Dans tout autre pays européen ou africain, le gouvernement Dilma n’aurait pas survécu aux manifestations de juin. La réalité sociopolitique est différente au Brésil comme au Venezuela où les pro-Capriles devront encore attendre avant de voir leur champion se hisser au pouvoir.

Pour continuer sur ce thème, cliquez ici et . Mais attention aux explications trop noires ou trop blanches…

 


En Chine ou au Brésil, émerger dans le sang

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Crédit : FreeVerse Photography/Flickr.com

Le parallèle est terrifiant. La Chine est le symbole des pays émergents avec le Brésil. Ces deux nouvelles puissances ont bien plus en commun que la seule attractivité de leurs économies respectives. C’est en tout cas ce que suggère A Touch of Sin, le dernier film de Jia Zhang-Ke que j’ai eu la chance de visionner cette semaine. A Rio comme à Guangzhou, on voit, plus que toute autre chose, deux géants émerger dans la sueur et le sang.

Ceux qui ont lu mon billet de début d’année sur le film de Kléber Mendonça Filho savent que le boom économique au Brésil ces dernières s’est réalisé au prix du sang et de la violence. L’aura de Lula da Silva n’a pas empêché ce beau pays de s’engouffrer dans une dynamique sociale très conflictuelle.

Il faudrait vraiment suivre de près le mouvement culturel en marche tant en Chine qu’au Brésil, car dans ces deux écosystèmes assez particuliers l’émergence économique semble insuffler une vision pessimiste aux artistes.

Déjà, dans Tropa de Elite de José Padilha, désormais star à Hollywood, on voyait se définir l’une des problématiques des pays du Brics à savoir la violence de leur société. Dans ce premier film de Padilha, on retrouvait les forces de l’ordre incarnant l’ambivalence morale qui encercle l’exercice du métier de policier.

Ensuite, on a vu dans Les Bruits de Récife que c’est toute la société brésilienne, spécialement la classe moyenne qui est affectée par l’absurde omniprésence du crime, de la suspicion et de l’ennui.

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Scène de A Touch of Sin de Jia Zhang-Ke, crédit: Eye Steel Film/Flickr.com

On sait désormais, grâce à Jia Zhang-Ke, que le mal est général au sein des Brics. Pas même l’autoritaire (et austère) PC chinois n’arrive à contrôler les élans assassins de son peuple.

La discipline du Parti communiste chinois est défiée par le déséquilibre sociétal, conséquence du progrès économique très mal vécu dans les campagnes.

On est pas loin de ce que l’on voit de ce côté de l’Atlantique avec par exemple, le conflit du barrage de Belo Monte entre les Indios et le gouvernement fédéral. Le mouvement des sans-terres (MST) est là aussi pour nous rappeler que le développement n’arrive pas sans en écraser quelques-uns. Si le Brésil scrute tout ce qui se passe en Chine – faut-il le rappeler, ce pays est le premier partenaire économique du Brésil – l’image qui lui est renvoyée n’est pas du genre à plaire.

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Scène de A Touch of Sin – Crédit : Eye Steel Film/Flickr.com

Dans ce film trouble et chaotique de Jia Zhang-Ke, les hommes ne sont pas toujours coupables.

L’émergence économique au XXIe siècle semble apporter une nouvelle forme de modernité : déséquilibrée, désenchantée, désincarnée… et radicalement nouvelle.


La retraite d’un autre roi

https://imortaisdofutebol.com/2013/08/18/selecoes-imortais-turquia-2002-2003/
Simulation de Rivaldo contre la Turquie au Mondial de 2002

Encore une « Chronique du Mondial » sur Carioca Plus. Et pour ce jour, on s’intéresse à un personnage qui a certainement marqué l’histoire de la Coupe du Monde. Rivaldo, le « roi de Récife » a annoncé sa retraite à 41 ans. Une vie marquée par une passion: le football. C’est donc une boucle qui se referme sur la seleção brasileira comme un passage de témoin générationnel, la lignée des « Ro-Ro-Ri » peut enfin laisser la place aux Neymar et Lucas.

Ils ne sont pas nombreux à pouvoir se vanter d’avoir joué comme professionnel avec leur fils. C’est un autre exploi réalisé par ce natif du Pernanbouc, jusqu’á très récemment joueur et président du club Moji Miri de São Paulo.

Il s’y est illustré récemment en débarquant son entraineur sur Instaram: une première mondiale…

Rivaldo est considéré comme un roi dans l’était du Pernambuco, nordeste du Brésil, où il débuta sa carrière à 19 ans dans le club de Santa Cruz habitué à la deuxième division, mais qui a la particularité d’être le champion du remplissage des stades année apès année: ce club qui compte des millions de suporters fanatiques est celui qui bat  les recors des publics toutes divisions confondues. Une anomalie dans le football brésilien, mais qui révèle tout de même que dans ce pays de l’improvisation, la passion pour ce sport dépasse toute logique capitaliste.

Son passage dans le club de Palameiras reste un moment marquant de sa carrière, car au milieu des années 1990 il forma une armada invincible aux côtés des Roberto Carlos et Edmundo « l’animal », tout cela grâce aux millions du groupe italien Parmalat.

Dans l’histoire de la Coupe du Monde, Rivaldo est surtout « LE » grand numéro 10 de la Seleção depuis Zico, au moins, car ni Ronaldinho, ni Kaka n’ont eu le même rendement avec l’équipe nationale qu’en Club.

https://www.dailymail.co.uk/sport/football/article-1026105/EXCLUSIVE-What-superstars-say-Scolari.html

Rivaldo a porté le Brésil en 1998, en France, mais surtout en Corée du Sud et au Japon. 2002, le mondial asiatique où Ronaldo s’illustra avec une coiffure futuriste, où le Sénégal de Fadiga et Diouf faisait des paris « intéressants » dans les magasins de Séoul… mais c’est bien Rivaldo qui fut l’architecte de la victoire des hommes de Felipe Scolari. 5 buts marqués et  un leadership indiscutable: Rivaldo est bien le roi du mundial 2002 et pas Ronaldo.

Mais de l’avis d’Anterro Greco, spécialiste et commentateur de ESPN Brasil, Rivaldo n’avait pas la tête du métier: « plusieurs fois, Rivaldo n’a pas fait la Une des journaux parce qu’il était laid », rappelle-t-il. Ce n’est pas moi qui vais en douter.

On raconte aussi que parce qu’il était originaire du Pernambuco, région assez marginalisée sur l’échiquier national, Rivaldo n’a pas eu les honneurs qu’ils méritait comme son ami Ronaldo pour qui la fédération a organisé un match d’adieu…

On rappelera enfin, son passage de presque deux ans dans un club africain, en Angola où il est allé vivre une dernière fois sa passion pour le football.

https://www.youtube.com/watch?v=JXwZzHrRPxo