Au Brésil, Rincon Sapiência ou la vitalité du « rap nacional »

Au cours d’une conversation récente avec une amie, j’ai eu l’intuition que certaines expériences sont inaccessibles au discours sociologique et c’est exactement pour ça que nous avons besoin de l’art.

Du cinéma, de la peinture, de la musique classique ou urbaine, culte ou du ghetto. Rincon Sapiência, ce rapper né à São Paulo représente cette frontière inaccessible au sociologue, au journaliste et à l’intellectuel. Cette frontière qui tient de l’écrivitescrevivência – dont l’écrivaine Conceição Evaristo est devenue le symbole.

L’escrevivência, c’est ce discours transversal qui nait à l’intersection de l’écrit et du vécu du subalterne, c’est-à-dire, une expérience de l’exclusion et de la lutte qui se veut revancharde. « L’écriture est aussi une forme de vengeance », disait Conceição Evaristo lors de sa conférence à la Fondation Jean Jaurès à Paris. Le rap de Rincon Sapiência connu également sous le nom de « Manicongo » s’inscrit entièrement dans cette démarche.

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Rincon Sapiência – crédit photo: Andreh Santos

« L’écrivit »…

Il ne m’a pas échappé que lors de cette même conférence, Conceição Evaristo considère la musique comme un art mineur par rapport à la littérature. Elle n’est pas la seule. Mais je serais tenté de dire qu’en ce qui concerne Rincon Sapiência, il est tout à fait possible de faire une exception.

Car il y a quelque chose de fondamental dans ces rimes. Prenons par exemple « Ponta de lança (verso livre) » le titre le plus impressionnant de son premier album. Rincon Sapiência s’en prend frontalement à la culture blanche hégémonique au Brésil et aux nombreux stéréotypes qu’elle véhicule.

Mémoire sélective

D’entrée de jeu, il pousse un cri contre cette classe moyenne à la mémoire sélective qui aujourd’hui s’érige en garant de la morale politique: « Batemos tambores, eles panelas », traduire: « Nous jouons du tambour, eux font du bruit avec leurs casseroles ». Une référence directe aux nombreuses manifestations des classes moyennes et des élites pendant la longue période qui a précédé l’impeachment de Dilma Rousseff.

Curieusement, les bruits de casseroles ont cessé de resonner dans ces mêmes immeubles de riches lorsque les scandales ont commencé à toucher les membres du gouverment Temer ou des cadres de l’opposition comme Aécio Neves. Mémoire sélective, donc…

Rincon Sapiência, l’autre colère noire

… Mais aussi, une frontière culturelle qui transparaît dans le choix d’un artefact, de l’outil de protestation politique. Une radicale séparation entre les privilégiés et les subalternes qui ne veulent plus l’être. Cette frontière se veut également comme une démarche de renouveau de l’imaginaire brésilien… « Faço questão de botar no meu texto que pretas e pretos estão se amando »[Je me fais un point d’honneur de dire dans mes textes que les noires/nègres aussi s’aiment].

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Rincon Sapiência – crédit photo: maissoma /wikimedia commons

Ce texte d’une incroyable brutalité n’est pas sans rappeler « Une colère noire: lettre à mon fils », l’ouvrage autobiographique de Ta-Nehisi Coates devenu culte. Il provoque le même choc émotionnel que le livre du journaliste américain.


On y est placé face à la même remise en question des clichés portés contre les noirs, des préjugés sur leur incapacité d’aimer leurs femmes et aussi cette impossibilité d’être représentés dans les médias et le cinéma autrement que par la violence. Ici, les noirs prennent la parole et exaltent la culture du ghetto, l’amour authentique entre hommes et femmes de couleur, n’en déplaise aux « novelistes » de la TV Globo. Le rap nacional vit !


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# Traduction du tweet: « Je me rends compte d’une chose à présent: écouter Rincon Sapiência produit le même choc que la lecture de Ta-Nehisi Coates ».

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

2 Commentaires

  1. Merci pour la découverte. J’adore le flow du mec et ce type d’artiste engagé qui me rappelle Fela. Il y en a plus assez et donc quand on en découvre un nouveau, c’est qu’un bonheur. En lisant le passage sur la « mémoire sélective », tu me rappelles quand on parlait du putsch de la bourgeoisie contre Dilma à l’époques. Et là, sur les derniers scandales de corruption, bien sûr qu’ils n’ont rien vu. Si ce ne sont pas leurs potes, ce sont eux mêmes.
    Zèdétiquement

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