La crise humanitaire des Haïtiens de São Paulo

Ici, des Haïtiens au Acre avant d'être transférés à São Paulo - crédit photo: Luciano Pontes / Secom | wikimedia commons

Ici, des Haïtiens à l’Acre avant d’être transférés à São Paulo – crédit photo: Luciano Pontes / Secom | wikimedia commons

Chers lecteurs, je reviens enfin de mon court séjour dans la capitale économique du Brésil, São Paulo, où j’avais des démarches personnelles à mener. J’en ai profité pour porter un nouveau regard sur ce Brésil et essayer de comprendre ce pays du point de vue « des gens du Sud ». Lors de mes passages au centre de São Paulo ou sur l’Avenida Paulista, deux points incontournables de l’immense métropole, je n’ai pu m’empêcher de constater l’extrême pauvreté dans laquelle vivent nos amis et frères Haïtiens. Si je dis « amis et frères », c’est que j’en connais personnellement beaucoup qui vivent à João Pessoa et j’en compte parmi mes amis. Ce sont les personnes les plus éduquées que j’ai rencontrées de ma vie.

Le gouvernement brésilien est connu pour son ouverture et son grand sens d’humanisme. Dans un effort humanitaire et de partage, le Brésil a décidé d’accorder un visa de permanence à tout Haïtien se trouvant sur son sol. Peu importe le niveau scolaire ou social, tous les Haïtiens peuvent désormais être résidents permanents au Brésil. Combien de gens payeraient cher pour ce privilège?

Mais, le Brésil est-il seulement préparé pour ça?

La conséquence d’une telle mesure de « solidarité panaméricaine » est que la frontière du Brésil dans l’Etat de l’Acre subit une forte affluence d’immigrants haïtiens illégaux à la recherche d’une vie meilleure. Qui pourrait les blâmer? N’est-ce pas dans Les Misérables que l’on lit cette phrase lourde de sens: « Mais monsieur le juge, des hommes qui ont  tout perdu, ça existe »?

Et, ils ont vraiment tout perdu en Haïti. Je me souviendrai toujours de ce que m’a dit un jour le vice-consul du Brésil en RD Congo : « Serge, tout homme a le droit de chercher une vie meilleure, même s’il doit le faire en étant un clandestin… » Il faut du courage pour dire ces mots à un jeune Congolais.

J’imagine donc ce qui anime ces Haïtiens qui viennent par milliers au Brésil, ils voudraient sûrement aller aux Etats-Unis, mais l’oncle Sam a fermé ses portes… Ils se contenteront donc du Brésil, faute de mieux. Mais, le problème c’est qu’ils sont loin de se douter que la vie à São Paulo n’est pas faite pour tout le monde. Un vieux dicton brésilien dit : « O Brasil não é para amadores » [Le Brésil n’est pas fait pour les amateurs]. Il faut une certaine pratique, une manière d’être typique,  um jogo de cintura comme ont dit ici.

Une coïncidence du calendrier a voulu que mon séjour à São Paulo tombe justement pendant la semaine où la mairie de São Paulo communique son refus de recevoir plus d’Haïtiens parce que n’ayant pas les structures nécessaires pour recevoir 1000 immigrés en quinze jours.

J’ai donc vu la détresse de ces hommes et ces femmes de tous âges. Un ami congolais me faisait remarquer qu’un Africain décide d’immigrer à un certain âge, disons jusqu’à ses trente ans parce qu’après, il est difficile de recommencer. « Mais un Haïtien vient au Brésil à cinquante ans, des vieilles dames et des vieux messieurs… » m’a-t-il dit.

Ben oui, puisqu’ils ont tout perdu. Mais, malgré tout, rien ne les prépare à ce qu’ils vont voir une fois arrivés au Brésil et particulièrement à São Paulo. Normalement, quand qu’ils sont transférés de l’Acre vers São Paulo, ils restent dans des pensionnats ou dans une paroisse qui les reçoit par centaines. « La cour de l’église est transformée en un salon de coiffure », disait un reportage de la chaîne de télévision Globo. Les filles étalent leurs vêtements sur les mûrs qui encerclent le bâtiment.

Un homme d’une cinquantaine d’années éclate en sanglots en se rendant compte que sa vie ne changera pas au Brésil. Il vient de voir comment vivent ceux qui sont arrivés avant lui.  La ville de São Paulo est devenue leur tombe. Parce que les Haïtiens de São Paulo ne vivent pas comme des êtres humains, ils ne vivent pas comme vous et moi… ce sont des zombies invisibles. Ils errent la journée sans objectifs précis dans le centre de la ville. Il y a une partie de São Paulo qui s’est transformée en un camp de réfugiés.

Mais alors, quand allons-nous appeler un chat un chat ? La situation des Haïtiens de São Paulo a atteint le stade d’une crise humanitaire. Et de mon humble avis, le Brésil n’est plus en mesure de s’en occuper. Il serait temps, à mon avis, d’impliquer les organismes internationaux compétents.

Ce n’est pas l’idée la plus récente de les envoyer à Curitiba, Florianópolis ou Porto Alegre qui changera radicalement les choses. La situation est grave. Très grave. A mon niveau, je ne peux qu’écrire sur ce que j’ai vu. J’espère que ce texte atteindra les personnes compétentes, celles qui sont capables de faire évoluer la situation, ne serait-ce qu’en informant les Haïtiens qui veulent venir au Brésil, attirés par une promesse de réussite. De toute façon même à Rio de Janeiro, ils dorment dans le métro…

Informons-le ! Qu’ils sachent dans quoi ils se mettent. Que ceux qui pourront aider le fassent chacun à son niveau.

Je répète ce que je sais des Haïtiens en général, même si on ne peut pas généraliser : ce sont les personnes les plus charmantes que j’ai rencontrées. Mais la vie ne les a jamais épargnés…

A São Paulo, la population regarde cette triste situation avec une certaine indifférence. Certains Brésiliens commencent à manifester leur ras-le-bol.

Pour me suivre sur Twitter, c’est par ici: @sk_serge

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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19 Commentaires

  1. J’ai failli de ne pas terminer la lecture de l’article, tant que j’ai le coeur déchiqueté par cette description lamentable que tu as pris le soin de camper de cette immigration mortelle des Haïtiens vers le Brésil. J’ai déjà lu quelques reportages sur sujet mais jamais aussi touché par l’ampleur de la chose. Puisse cette réflexion soit un cri de plus dans les oreilles des concernés.

    1. c’était mon cas aussi, j’avais déjà lu des choses à ce sujet, mais voir cela de près change … Je pense que les gens ne considère pas encore la gravité de la situation.

      1. Bonjour Serge
        J’ai lu ton article merci pour ce coup de main envers les haïtiens j’ai transféré ce texte a beaucoup de personnes y compris mon frère qui voulait atteindre le Brésil après avoir fini ses études de droit juridique l’année dernière que Dieu vous bénisse merci encore.

        1. Eh ben, si cela peut éviter une tragédie humanitaire, j’en suis ravi… 🙂
          Cela dit, s’il tient vraiment à venir, qu’il essaye un programme de Post-Graduation (PEC-PG), s’informer à l’ambassade. C’est plus sûr et avec un diplôme brésilien il pourra facilement s’adapter.

  2. Milles mercis Serge pour ce reportage. Je suis très attristé par cette peinture, mais pas d u tout surpris. On m’appellera prophète de malheur, mais j’avais toujours ma petite idée sur la vie qui attendrait la plupart de mes compatriotes haïtiens voulant se rendre au Brésil en si grand nombre et a tout prix. Je ne sais pas pourquoi, mais une fois arriver a l’étranger, on (veut bien) laisse(r) croire que la vie est meilleure, même si elle est pire. De toute façon, on te croirait pas si tu avouais que c’est pire. Cet article devrait aider d’autres haïtiens à revoir leur intention de tout lâcher pour se rendre dans le paradis brésilien. Je connais personnellement des amis, assez bien établi en Haiti, qui payeraient n’importe quel prix pour un visa Brésilien. Ma voix ne suffit pas pour leur faire entendre raison. Surtout que je vis moi-même a l’étranger. Quand tu vis a l’étranger, tu ne peux pas déconseiller a un autre de partir, c’est visiblement de l’égoïsme. Tout le monde devrait pouvoir faire eux-même l’expérience de vivre ailleurs, mais parfois, et dans certains cas, il est trop tard pour revenir sur sa décision. Je suis tellement désolé!

    1. Merci pour ton commentaire. C’est vrai, comment dire à une personne qui vit dans des conditions extrêmes que le Brésil n’est pas une option? De plus, si c’est pour étudier ou travailler dans quelque chose de clair , ok ! Mais si l’intention est d’aller à l’aventure, l’adaptation est très très difficile.
      J’espère avoir aidé au moins à faire remonter cette histoire préocupante…

    2. Moncher, tu as tout dit en quelques mots. C’est ainsi même que les Haitiens pensent « Pays étranger=Paradis. Et comme tu dis, quando on est à l’étranger, on ne peut pas déconseiller les autres de partir. Parfois, mes amis me questionnent: lá bas est bon de vivre, de travailler? Je les ai toujours dit, je ne fais qu’étudier maintenant et pour cela je ne sais pas t’informer. Je sais bien que, si je les dis que la situation n’est pas agréable, ils vont me dire que c’est égoiste de ma part puisque je suis déjà au pays..

  3. C’est assez tragique tout ce qui se passe en Haïti et tout ce qui arrive aux frères Haïtiens. J’ai été assez affligé de lire tout ça, les malheurs semblent ne pas en avoir fini avec « Hispaniola ». Comme tu dis, on ne peut qu’en parler, en attendant de pouvoir faire plus!

  4. Salut Serge,

    Merci d’avoir ecrit cet article. Mon frere vit actuellement au Bresil. Il m’avait fait comprendre que la situation la-bas n’est pas ideale mais n’a jamais voulu m’expliquer. Il dit simplement: c’est dur. Alors je te demande Serge, comment faire pour ameliorer son niveau de vie la-bas? Cote emploi? Education? Est-ce que le gouvernement va vraiment octroyer la residence permanente aux haitiens? Quels seront les avantages pour eux? Quel est le programme post-secondaire que tu as mentionne? Merci de me repondre. J’aimerais vraiment avoir l’avis de quelqu’un objectif qui vit au Bresil et j’apprecierais communiquer par courriel. A+

  5. Mon cher Serge,
    Te remercie pour la qualité de ton article. Je suis haïtien, mais je viens, a plus de 55 ans, de quitter mon pays pour vivre au Congo Brazzaville. C’est te dire que je sais pas trop bien, du point de pratique, ce que peut être de vivre et d’exister ailleurs. Je n’en suis pas fiers. Car étant haïtien, je dois admettre que je proviens de cette grande hémorragie de l’Afrique des 16, 17, 18 et 19 em siècle. Sans oublier que depuis plus de 40 ans, des masses haïtiennes se font dévorer dans les hautes mers de l’Atlantique, simplement a la recherche d’une vie meilleure, chez l’ONCLE SAM. Hélas! Aujourd’hui, suite a l’occupation onusienne des années 2000, voila le Brésil, une nouvelle route pour la fuite des cerveaux haïtiens. Une nouvelle route, tortueuse et illusoire, vers cette Amérique qui se réduit encore, malgré tout, aux USA. Que faire?

    1. Merci pour ce témoignage, je sais bien que c’est difficile d’écrire quelque chose d’aussi personnel. Je ne peux que vous souhaiter bonne chance, et le Congo est un joli pays. Si vous avez le temps, visitez Kinshasa 🙂

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