Boko Haram : une histoire comme une autre en Afrique

https://www.flickr.com/photos/athiel/4509132174/sizes/o/"J'ai été enlevée, violée de multiples fois, mon mari m'a rejetée et je vous regarde dans les yeux" par andré thiel | Flickr.com

En 1996, j’ai entendu pour la première fois le son d’une kalachnikov. J’avais 10 ans. A l’époque ma famille vivait dans une grande maison en étage dans la commune de Ngaliema à Kinshasa. Mon père était alors cadre dans l’une des plus importantes entreprises d’Etat dans l’ancien Zaïre qui allait bientôt s’appeler République démocratique du Congo. L. D. Kabila venait de renverser Mobutu. Mais, dans un dernier sursaut de vanité, quelques militaires essayaient de résister à l’inévitable chute du régime de Mobutu.

Je me souviens vaguement de cette époque, sinon que pendant au moins cinq jours, toute ma famille était cachée dans l’un des couloirs que comptait la maison. Il fallait à tout prix se mettre entre deux ou trois murs pour éviter les balles perdues. Pendant toute la semaine, nous étions donc allongés sur le sol : femmes, enfants, filles et garçons, une tante, ma belle-mère, et des cousins… mon père était le seul qui osait se lever. Probablement qu’étant le seul homme de la maison, il éprouvait le besoin de se montrer vaillant et courageux.

Pas question non plus d’aller acheter des vivres. Pendant toute cette semaine, nous nous sommes alimentés de riz et de l’huile de palme. C’était en 1996.

Dans de telles conditions, on ne sait jamais si notre vie s’arrêtera dans une ou deux semaines. Tout ce que je savais à cet âge-là, c’est que les rebelles venaient de l’est du pays, du Kivu (la province de mes parents), une région que j’avais visitée une année auparavant, car papa tenait à ce que nous connaissions nos grands-parents. On se disait donc que peut-être qu’avec l’arrivée de ces nouveaux hommes forts du pays, nous serions épargnés. Après tout, ils étaient swahiliphones.

Je me souviens aussi qu’au Kivu, j’avais rencontré pour la première fois la petite soeur de mon père, c’était sa meilleure amie aussi. Son mari était un homme plutôt riche qui travaillait également pour le gouvernement. Pendant que les « troubles » de l’AFDL commençaient, il avait décidé d’envoyer sa femme et ses enfants auprès de mon père à Kinshasa pensant que la rébellion n’arriverait jamais à la capitale.

Un an plus tard, il fut assassiné sur la route de l’aéroport de Bukavu alors qu’il essayait de rejoindre sa famille à Kinshasa. C’est cette tante qui était couchée avec nous dans ce petit couloir de notre maison de Ngaliema…

Enfin, la « semaine de la libération » passa. La vie devait continuer comme souvent en Afrique. Peu après cela, nous avions déménagé dans une nouvelle maison que mon père avait construite dans un quartier plus tranquille. Le pays se transformait, tout doucement, au rythme du kabilisme et de sa chasse aux sorcières.

C’est ainsi qu’un beau matin, je vis débarquer chez nous une famille entière dont le père fuyait les représailles du nouveau régime puisqu’il avait soi-disant collaboré avec le régime de Mobutu. Cette famille de sept personnes s’était réfugiée chez nous. Je me souviens être tombé amoureux de la cadette des filles, Joëlle… elle était très belle et j’aimais faire les courses avec elle.

Ils passèrent un mois à la maison, puis s’en allèrent. Je me souviendrai toujours des larmes qui coulaient sur le visage de Joëlle alors que la voiture qui l’emmenait s’éloignait lentement. Elle me regardait par le rétroviseur. Quelques mois plus tard, son père décédait, puis sa mère. J’étais trop jeune pour aller à l’enterrement. J’ai revu Joëlle une seule fois, près de dix ans après; exactement une semaine avant de venir vivre au Brésil, puis j’ai perdu sa trace. Elle avait changé. Elle n’était plus la petite fille toute joyeuse que j’avais connue même si sa beauté était restée intacte. Elle venait d’avoir un enfant avec un homme qu’elle n’aimait pas. La mort faisait désormais partie d’elle. J’espère la revoir un jour.

Les années ont vite passé. Peu après la proclamation des résultats de l’élection présidentielle de 2006, j’étais en troisième année de journalisme dans l’une des meilleures écoles du pays. Je me souviendrai toujours de cette folle journée où j’ai vu pour la première fois le visage de la mort.

Jean-Pierre Bemba, le perdant de cette élection face à Joseph Kabila, n’avait pas accepté les résultats et dénonçait une fraude électorale. Je ne me rappelle pas exactement le jour ni la date, mais je sais qu’il devait être entre 11 heures et 14 heures. Je marchais tranquillement dans le centre-ville de Kinshasa à Gombe lorsque j’aperçus des hommes en jupes fabriquées en raphia, bandanas rouges attachés sur le front, les yeux rouges comme s’ils avaient consommé une drogue très puissante, ils chantaient et dansaient tenant à leurs mains des fusils kalachnikov et aussi des lance-roquettes… une scène horrible. Ce n’était pas des hommes.

Ces hommes-là ressemblaient à l’image qu’on a aujourd’hui d’un terroriste de Boko Haram. Je les voyais dans la capitale et me demandais d’où ils pouvaient bien venir. On nous apprendra plus tard que Bemba avait un petit camp militaire près de sa résidence de Gombe

Face à cette scène horrible, chacun comprenait que quelque chose de grave allait se produire. Je me précipitai dans un taxi qui allait en direction de mon quartier. A peine,  avions-nous parcouru quatre ou cinq kilomètres que les coups de feu retentirent… c’était le début de la folle semaine qui a connu des affrontement entre les forces gouvernementales et les troupes de Bemba dans la ville de Kinshasa.

Si je n’avais pas un peu d’argent sur moi, et si j’avais hésité cinq secondes à prendre un taxi, je serais probablement mort. Cette semaine, ma tante la passa dans l’immeuble de la Banque centrale du Congo. Elle n’avait pas su que les troupes de Bemba étaient dans la rue et à l’époque les téléphones portables et Internet n’étaient pas accessibles à tous pour relayer les informations urgentes.

Si j’ai raconté cette histoire, c’est pour vous dire comment on vit en Afrique. On est habitué à la violence. Elle peut aussi nous surprendre comme en cette après-midi que je viens de vous décrire, mais elle ne nous est pas étrangère.

Aujourd’hui le Nigeria affronte Boko Haram dans l’indifférence mondiale, et même l’indifférence des propres Africains. Mais si les Africains semblent ne pas s’indigner « comme il faut » face à ces massacres, c’est probablement parce qu’ils sont habitués à en voir tous les jours. Quant à ceux qui vivent à l’étranger, ils savent que cela ne changera pas.

Le Cameroun vit dans la crainte et la tension d’une explosion imminente, mais les Camerounais ne réagissent pas. Pourquoi ? Parce qu’ils savent inconsciemment que des appels à l’aide n’y changeront rien. L’histoire est déjà en marche et on ne l’arrêtera pas.

Il y a quelques années, avant les élections de 2006 en RDC, j’avais demandé à ma tante dont le mari avait été tué par les forces kabilistes pour la libération du Congo, pour qui elle voterait. Elle m’avait répondu qu’aucun des candidats ne ramènerait son mari à la vie. J’ai voulu lui répondre, « vote pour l’avenir de tes enfants alors », mais je n’en ai pas eu la force.

C’est ça l’Afrique. Les dirigeants se succèdent et le peuple continue de mourir. Ceux qui survivent ne pensent qu’à immigrer en Occident pendant qu’il est encore temps, car il y a un âge pour tout. Il y a un  âge pour survivre, il y a un âge pour immigrer et un âge pour mourir… il ne faut pas perdre le train de la vie.

C’est pour toutes ces raisons-là et pour d’autres que les Africains n’ont pas le temps de s’indigner face à l’horreur Boko Haram.

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P.S: Je commence ma septième année au Brésil et j’ai l’impression d’avoir perdu mon pays… Bonne année à tous !

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
Serge

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28 Commentaires

  1. Bonjour,
    Est-ce à dire qu’il faut accepter ces violences et les souffrances des diverses populations ou y aurait-il quelque chose à faire? Nous avons vu cette dernière semaine des millions de gens dans la rue face à la menace terroriste, appelant à la liberté sous toutes ses formes. Pourrait-on imaginer un mouvement global, hors politiques et organisations, en faveur du calme dans les régions les plus touchées du globe? Que souhaitent ces populations en danger? Qu’attendraient-elles d’un mouvement extérieur? J’aimerais beaucoup pouvoir communiquer avec vous sur le sujet.

    Bien cordialement, Ingrid.

    1. Je considère que nous africains devons apprendre avec l’occident certaines valeurs comme celle de la justice et du droit.. apres, on peut dire que l’Europe a quelque part perdu ses valeurs, mais peut être que c’est à nous de les récupérer. Pour ma part, j’ai beaucoup appris en vivant à l’étranger.
      Je ne sais pas quelle réponse apporter à toutes vos questions, mais le mouvment vu à Paris nous donne le signal qu’une mobilisation massive de cette ampleur peut « terroriser les terroristes »…

  2. Triste. Il est vrai que nous avons tous eu, toutes proportions gardées, notre lot de violence. C’est terrible de le réaliser.
    Au vu de la situation, la désespérance s’impose presque. Mais je me refuse à croire que les choses ne bougeront jamais. Ces atrocités sont intolérables et nous ne saurions en souffrir davantage… reste à savoir quand viendra ce changement, combien de sang coulera encore d’ici là, et combien de sang le renouveau nous coutera. La nuit est longue mais le jour vient, nous le tirerons à bout de bras, quoi qu’il nous en coute.

  3. Mon frère ce que tu dis là je crois qu’il n y a plus rien à ajouter. Nous vivons vraiment dans la peur ici au Cameroun. Boko Haram progresse sans rencontrer de résistance du côté du Nigeria qui a pourtant une armée plus nombreuse et mieux équipée que la notre. Il n y aucune synergie des forces . Dernièrement, les médias ont dénoncé de ce manque de collaboration entre les deux pays pourtant indispensables.
    Mais le plus inquiétant c’est que les mobiles de cette violence restent inconnus. Que veut Boko Haram? Pourquoi diriger sa haine vers ces proposer frères si c’est vraiment l’occident qui est leur cible? Pourquoi tant de haine ? Qui fiancent Boko Harm? Chez qui la secte achète-t-elle ses armes ? Il y a tellement de questions sans réponses. J
    je crois que cette violence surtout la violence politique pourra prendre fin quand le peuple africain comprendra enfin que c’est lui et lui seul qui détient le véritable pouvoir. On ne peut pas te faire souffrir aussi longtemps si tu ne dis pas : Non assez ! Ça suffit comme ça !

    1. Très bonnes questions… pour ma part, je suggère quelques réponses pour ce qui est de l’argent: Qatar, Arabie Saudite, Emirats Arabes Unis, on sait que ces pays se livrent une guerre d’influence sans merci dans le monde entier et spécialement en Afrique (voir Egypte et Lybie, etc.).
      Maintenant pour ce qui est des armes, depuis la fin de la guerre froide, il y a beaucoup d’armes vendues au marché noir… il faut bien liquider la marchandise quelque part…

  4. « Quant à ceux qui vivent à l’étranger, ils savent que cela ne changera pas. »
    Bel article, vraiment. Très poignant et il a quelque chose de vaguement mélancolique qui nous aggripe les tripes du premier mot au dernier. (Je suis une grande fan des billets à connotation triste, ils sont si réalistes)

    Mais je ne suis pas d’avis avec cette phrase. Que veut-elle dire vraiment? Tu fais allusion à la diaspora africaine? Aux occidentaux eux-mêmes ? Dans les deux cas tu parles à la place de ces gens.
    Moi je vis à l’étranger et je sais que ça changera. Ça prendra le temps qu’il faudra mais ça changera.

    Encore bravo, la cadence des mots est bien entretenue et l’on est transporté dans un scénario qu’on le veuille ou non.

    Amitiés.

    1. Alors on aime les billets tristes hein? :p
      Heu, c’est vrai, je parle de la diaspora et tu as raison, je parle pour eux… je me trompe peut être, mais c’est ce que je ressens et je ne dois pas Être le seul heim… 😉
      Amitiés, amitiés, hummm !

  5. A ta place je traveserai l’océan pour la (Joëlle) retrouver. Elle avait vraiment besoin de toi. lol bref, par ailleurs, est-ce que tu crois que le mal de l’Afrique a quelque choses à voir avec son passé et notamment la colonisation?

  6. cette question de boko haram preocupe particulierement les populations camerounaises, on attend maintenant la premiere attaque suicide dans l’histoire du Cameroun si rien n’est fait.

    1. Houlala, espérons quand même que cela n’arrivera pas. On voit bien que Boko Haram est une invention étrangère, mais bientôt les médias diront que le terrorisme est un modus operandi africain … à suivre !

  7. Sacrée lecture! Merci pour ce récit et ces expériences Serge. Je me doutais bien qu’ayant grandi en RDC, tu as du vivre des événements particulièrement horribles, de près ou de loin. Mais je n’imaginais pas que tu avais vu de si près des choses aussi terrifiantes. Pourtant, il y a tellement de gens formidables en Afrique! Tous ceux que je connais, par exemple, notamment les Mondoblogueurs. Je ne peux que croire que les choses iront de mieux en mieux. Ça prendra beaucoup de temps bien sûr…
    Bon après, il n’y a pas de « fatalité africaine » en matière de guerres et de barbarie. Je suis assez vieux pour me souvenir de la guerre de Bosnie, et là aussi il y a eu un grand nombre d’atrocités envers les civils. Maintenant il y a l’Ukraine…
    Tiens, écoute ça, quand tu auras un moment: http://www.tv7.com/point-de-vue-de-boris-cyrulnik-neuropsychiatre_3979593465001.php
    En tout cas bravo pour ce texte, je l’ai partagé sur mon Facebook, ce que je ne fais presque jamais avec les billets Mondoblog…

    1. Merci ami pour lien…
      Tu sais, j’ai quelques souvenirs, mais j’essaye de ne pas les faire remonter à la surface. Beaucoup de gens font ça quite à perdre la mémoire… on ne peut que souhaiter un grand changement en Afrique et je crois que notre génération a son rôle à jouer…

  8. Je suis bien content de ne m’être pas précipité pour lire ce billet. Il fallait du temps pour le savourer. Surtout que l’analyse est pertinente autant que cette triste histoire qui résume bien la situation déplorable de l’Afrique.
    Mais comme l’ont dit Dieretou, Renaudoss et plusieurs autres personnes, les choses changeront. Notre génération est sans aucun doute celle qui apportera ce changement. D’ailleurs, des billets comme celui-ci participent à une prise de conscience qui peut être source de changement.

  9. Le récit est très captivant. C’est un récit à la première personne.

    Cependant vivant en Afrique depuis que je suis né – et jusqu’à présent si je peux me permettre la redite – je reste persuadé que « les Africains n’ont pas le temps de s’indigner face l’horreur ». Nous ne serions plus alors des humains. Nous vivons dans la souffrance et la douleur, c’est vrai. Mais nous continuons à ressentir la brûlure dans notre chair quand un des notres meurt. Je peux te concéder que nos hommes politiques – ceux qui sont actuellement au pouvoir – savent se montrer insensibles. Mais le peuple… lui est resté humain. Il ne faut pas lui enlever cette dignité. C’est la seule chose qui lui reste.

  10. Bel article Serge. Au moins, l’équipe de la République Démocratique du Congo est qualifiée aux quatrièmes de finale de la CAN 2015. Félicitations à tous les Congolais. Tunisie 1-1 RD Congo.

  11. Je crois toujours que les responsabilités qui incombent à notre génération sont importantes. J’ai cependant l’impression que nous n’en sommes pas conscients. Heureusement qu’il y a des témoignages comme celui ci pour toucher les âmes les plus dures et les conscientiser. Joli billet Serges. Merci.

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