Charlie Hebdo et le « spectacle »

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:2011-11-02_Incendie_%C3%A0_Charlie_Hebdo_-_Charb_-_01.jpgIncendie à Charlie Hebdo | crédit photo: Coyau | wikimedia commons

Nous avons tous été indignés par l’image atroce de ce policier lâchement abattu par un homme cagoulé dans une rue de Paris. Personnellement, j’ai vu ces images au réveil encore dans mon lit. Imaginez ce que c’est que de commencer une journée par un tel spectacle. Ensuite, nous avons tous été emportés par un tourbillon d’émotions exprimées notamment sur les réseaux sociaux. Bref, nous sommes bien des hommes de notre époque…

Je lis depuis quelques jours l’indignation de quelques amis africains, la majorité de mes amis à vrai dire, indignés par « l’hypocrisie des occidentaux et des blancs ». « On s’indigne parce que 12 personnes ont été assassinées sur Paris pendant que les mêmes médias sont restés indifférents aux nouveaux massacres de Béni en RDC en fin de 2014″, s’indignent-ils. Je les comprends aussi.

Mais, j’essaye aussi de comprendre le pourquoi de cette mobilisation médiatique capturée par les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Aujourd’hui, il semble de plus en plus évident que la valeur d’un évènement n’est plus mesurée que par sa répercussion sur les réseaux sociaux Facebbok et Twitter. Triste époque.

Le jeu pervers du Buzz divise, indigne et détourne l’attention sur ce qui importe vraiment: c’est à dire, la violence qui nous entoure un peu partout.

J’ai retenu quelques éléments que peut-être certains d’entre vous contesteront, mais je donne mon opinion d’observateur et de chercheur qui s’occupe de « ces choses de la vie » que nous appellons les sciences humaines…

« C’est un attentat terroriste, il n’y a pas de doute »

1. Premièrement, la réaction de François Hollande sur le lieu du crime m’a frappé. Car pendant le deuxième semestre de 2014 j’ai donné un cours en tant que professeur assistant sur les mouvements sociaux et les réseaux sociaux. L’un de nos thèmes de travail portait sur le concept Frame, d’abord utilisé par les sociologues américains.

Cela veut dire en gros un « cadre d’interprétation ». C’est la façon dont on définit un événement dans le but – très souvent – de lui donner une portée politique ou du moins d’en orienter le sens dans les médias.

J’ai donc été perturbé en écoutant François Hollande qualifier ce crime barbare d' »attentat terroriste », comme si un attentat se définissait par décret présidentiel:

Plusieurs attentats terroristes avaient été déjoués ces dernières semaines. Nous sommes un pays menacé. C’est un attentat terroriste, il n’y a pas de doute

Pour moi, c’était la matérialisation de quelque chose que j’abordais avec des étudiants quelques semaines plus tôt.

Tout est image ou rien du tout

2. Deuxièmement, c’est la violence de l’acte en soit qui m’a interpellé. Et pour me comprendre, il faut bien savoir que les images ont une force dix fois supérieure à celle des mots. Les plus vieilles théories de la communication le disent: « les médias fonctionnent comme un piqûre hypodermique« .

Voir un homme masqué tirer sur un policier blessé comme écraserait une mouche, puis s’en aller sans regarder derrière, n’est pas quelque chose que l’on voit tous les jours. Il y a un côté spectaculaire dans cette vidéo qui a vite circulé sur les résaux sociaux. Personne (je dis bien personne) ne peut rester indifférent face à une telle barbarie. Et l’unique réaction possible face à une telle image, c’est la colère et la mobilisation immédiate des masses. Y compris la mobilisation de nos émotions.

Je me suis dit après qu’on avait d’ailleurs eu de la « chance » que personne n’ait filmé le carnage dans la rédaction.

Nous vivons malheureusement à une époque de la surenchère imagétique. Si mes amis africains s’indignent face à ce traitement partiel de « Charlie Hebdo », c’est qu’ils n’ont pas compris (comme beaucoup d’ailleurs) l’enjeu politique de l’image.

C’est la société du spectacle que décrivait Guy Debord. Rien n’est blanc ou noir ici, bleu ou rose. Tout est image ou rien du tout.

Dans ce contexte, la violence se situe sur deux niveaux. Elle est d’abord physique et matérielle: c’est le carnage de Charlie Hebdo. Elle est ensuite symbolique et n’épargne personne: c’est le traitement spectaculaire de l’affaire.

La répercussion sur les réseaux sociaux et les télévisions mondiales génère un « sentiment du deux poids deux mesures » et l’indignation chez les « autres victimes ». Les victimes camerounaises et nigériannes de Boko Haram, les victimes conglaises dans le Kivu – des millions de morts oubliés. J’y ai ma propre famille.

Ce n’est pas une question de couleur de peau ou de race. Il s’agit juste de savoir qui tient un smartphone à sa main et où? Et souvent, c’est la position économique qui définit ses choses là.

C’est aussi là, la grande leçon de Charlie Hebdo.
https://www.youtube.com/watch?v=IaHMgToJIjA

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

7 Commentaires

  1. une analyse tout en finesse, qui révèle pour moi la cruelle nécessité pour nos nations de se renforcer dans ces domaines, ne serait-ce que pour Se prémunir un tant soit peu. Aujourd’hui les médias sont considérés comme des « armes de guerre de quatrième génération », c’est rien de le dire. on en a déjà vu les applications en IRAK, LIBYE, COTE D’IVOIRE et j’en passe… le « jesuischarlisme » n’est qu’une application de la formule

  2. Je le dis toujours: le monde est comme cette mère de trois garçons. Le plus opportuniste de ses fils réussit plus que le plus intelligent. Le plus rusé et bête devient le plus riche de la famille. C’est selon! Et pourquoi? Parce que ces enfants bêtes et opportunistes profitent de tout et y mettent de tout. Le plus souvent, ils sont les plus aimés de la famille, du village, du quartier et même de la ville. Un peu comme cette société occidentale. Loin de moi l’idée de dire ou de croire qu’elles sont toutes bêtes et rusées. Elles ont tout simplement la maitrise de leur image. Comme le décrivait Guy Debord (petite parenthèse: merci Serge, j’ai r(e)ouvert « La Société du spectacle » que j’avais lancé quelque part), rien n’est blanc ou noir ici, bleu ou rose. Tout est image ou rien du tout.
    @Ulrich a raison sur le fait que notre société africaine doit travailler cette image. Mais, n’oublions pas que si nous avons des smart-phones, I-pad et ordinateurs connectés 24h/24, la majorité de la population n’en a pas.
    Il y a donc beaucoup à faire. Il faut aussi maîtriser notre « qualification » même de ce qui doit être « imagé ». Notre société peut-elle maîtriser cette image avec les problèmes tribaux dont nous faisons souvent face? Prenons un exemple. Dans les conflits qui divisent et ont divisé des pays comme la Côte d’Ivoire, le Rwanda, Rca… combien de ressortissants de ces pays, mieux, d’africains, ont mis l’intérêt de la nation entière en avant, avant les velléités tribales du genre: « ce sont les gens de…? ».
    Voilà un frein immense à la gestion de notre image. Qu’est ce qui a divisé la Côte d’Ivoire? Le Rwanda? La Rca?… Il faut résoudre ces problèmes superficiels pour gérer notre image.
    @jesuischarlie? Il ne faut pas juger des personnes qui le disent chez nous. Qui sont-ils et pourquoi le disent-ils? (c’est la question à se poser) En tant que journaliste, je condamnerai et je condamne cet acte de la plus « grande » des manières, quitte à dire #JesuisCharlie. C’est la liberté d’expression qui est en jeu.
    Merci Serge pour ce billet qui m’a changé les pensées!

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