Eike Batista: comment fondre sous le soleil de Rio

http://www.flickr.com/photos/governo_de_minas_gerais/6120974553/sizes/m/in/photostream/

A droite, Eike Batista (Governo de Minas Gerais/Flickr)

On ne voulait pas le croire. Eike Batista a fait faillite et avec lui le rêve d’un pays semble s’éloigner. Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’un homme riche, très riche, septième homme le plus riche de la planète, perde près de 30 milliards en une année, au point d’être la risée des médias occidentaux. Je ne saurais répondre à cette question, mais je peux fournir quelques éléments de réponses d’ordre culturel pour certains et aussi structurel en ce qui concerne le modèle économique brésilien.

Cela tombe bien en fait car je lisais justement un article intéressant de Jean-Joseph Boilot sur la Chindiafrique [avec quelques erreurs de jugements tout de même pour ce qui est de sa conception du panafricanisme], quand j’ai lu l’information sur le déclin de l’empire d’Eike Batista. Dans cet article, on apprend de l’économiste que le modèle brésilien est un échec du point de vue de l’innovation et de la recherche scientifique, ce sur quoi je suis assez d’accord, et je vois là l’une des raisons de la chute de Eike Batista. Le 30 octobre, son entreprise a présenté un plan de sauvetage à la justice qui a surpris le monde des affaires.

Eike Batista a demandé une mise en tutelle de son groupe OGX par la justice brésilienne afin d’éviter une faillite totale de son empire. Une manière assez peu scrupuleuse de « profiter du système » pour sauver sa peau… pour gagner du temps…

De toute évidence, « l’empire Batista » coule : « s’il n’est pas très bon en pétrole, on peut dire qu’il est doué en cuisine », s’amuse un journaliste carioca proche de l’ex-milliardaire:

 

Homme d’affaires et play-boy

Comment j’ai connu l’homme d’affaires ? A travers un portrait réalisé par une télévision et ensuite grâce à une interview [devenue célèbre] du milliardaire. Ce qui frappait de prime abord, c’était l’assurance d’Eike Batista; l’homme voulant devenir le plus riche de la planète en l’espace de 5 ans. Il serait le premier à atteindre les 100 milliards, un rêve, une obsession qui transparaissait dans toute son arrogance. Un peu comme la ville de Brasília, construite en cinq ans, l’utopie du milliardaire Eike Batista a vieilli trop vite, et mal.

Autre fait marquant sur le personnage, c’était une certaine image de virilité qu’il souhaitait transmettre, on le notait dans les noms de ses entreprises OGX, EBX, MMX, REX, LLX, IMX, etc. Mais aussi dans les noms de ses enfants, comme Thor Batista [fils d’un dieu mythologique] impliqué dans un accident de voiture qui tua un homme à Rio de Janeiro (excès de vitesse au volant).

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Eike Batista/ JulianaCoutinho/Wikimedia Commons

Je me souviens aussi d’une phrase d’Eike Batista affirmant que le « trio gagnant » pour l’avenir du Brésil était formé par Dilma Rousseff, le gouverneur de Rio de Janeiro Sergio Cabral et lui-même.

Ce dernier a fait faillite, le deuxième est dans la tourmente depuis les manifestations de Rio, il serait déprimé selon les rumeurs…

Certaines personnes préfèrent travailler sans aucune pression, dans ce cas, sortir des listes Forbes ou Bloomberg des hommes les plus riches du monde lui fera peut être un grand bien:

 

A quoi tient le rêve brésilien? 

Il faut bien répondre à cette question. Comme je l’ai dit dans un article précédent, les Brésiliens profitent en ce moment du boom économique porté par une nouvelle classe moyenne [vivant dans une semi-précarité] mais ne pensent pas suffisamment au futur. Eike Batista en est le symbole. Je ne prétends pas qu’avec la chute de l’OGX, toute l’économie brésilienne va sombrer dans une grande dépression. Elle semble avoir assez bien absorbé la mauvaise nouvelle. Mais tout de même, il y a des choses à revoir.

Prenons l’exemple de Petrobras. Dernièrement, le gouvernement a organisé un appel d’offres pour explorer le gisements pétroliers présalifères découverts au Brésil, aux termes duquel deux entreprises chinoises, un français, un germano-hollandais ont pris de grosses parts alors que le géant brésilien sera minoritaire. Si l’entreprise – ou le gouvernement – avait investit dans l’innovation, la technologie elle n’en serait pas là non plus.

La chute d’Eike Batista cache peut être un mal plus profond qui gangrène le modèle économique brésilien:

 

D’où le reproche de Jean-Joseph Boilot cité plus haut, qui déplore que l’économie brésilienne ne se soit pas industrialisée au cours de ces dix dernières années et en soit encore à dépendre de la rente pétrolière ou de sa production alimentaire: un piège dans lequel il ne faut justement pas tomber.

La conclusion qu’on peut tirer de tout ceci est que la personnalité d’Eike Batista a largement contribué à sa chute, il est probable que s’il avait été aussi sobre (ou modeste) qu’un Bill Gate, ses entreprises ne seraient pas sur la sellette aujourd’hui. Il y a une dimension psychologique dans l’explication du déclin de monsieur Batista.

En même temps, on ne peut pas négliger le modèle sur lequel repose la croissance brésilienne: une économie de services et de consommation, peu investissements dans l’industrie et la technologie… Les politiques misent tout sur la rente pétrolière (au Venezuela, cela ne tient plus) alors qu’ils devraient développer leur industrie, créer plus d’emploi, investir dans l’innovation, favoriser l’immigration des élites internationales qualifiées en attendant de récupérer le retard sur le plan de l’éducation nationale.

A vouloir monter trop haut, les ailes d’Eike Batista ont fondu au soleil comme celles d’Icare.

Portrait d’Eike Batista réalisé il y a un an par The Economist à écouter en anglais:

 Pour en savoir plus: Sur LeMonde.fr

Ici, les enchères,
le rôle de Total ou sur l’analyse du Financial Times.

A propos d’Eike Batista, lire son portrait sur Lefigaro.fr ; pour comprendre son drame, aller sur The Economist.

Lire aussi ce portrait (en portugais).

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

6 Commentaires

  1. Eh bien, quel billet intéressant sur un homme à qui on pourrait sans nul doute consacré un livre, vu que son histoire permet d’abord beaucoup de « facettes » du Brésil. J’ai aussi apprécié tes liens.
    La personnalité de cet homme, une des multiples explications de sa « chute », je veux bien le croire, même si d’autres hommes d’affaires fantasques, arrogants et autres, ont su conserver leur fortune, voire l’augmenter, en dépit de leur « ego »…

    1. Merci Mylène, les brésiliens en ont un peu honte en ce moment… Oui, la personnalité n’explique pas tout, mais dans le cas de notre ami Eike c’est tout à fait édifiant.
      Et c’est vrai qu’il y en a des plus excentriques 😉

  2. bel article qui relance le débat sur la durabilité du modèle de croissance des pays du BRICS dans leur ensemble. de toutes les analyses on se demande si ce n’est pas le début de la fin?

    1. oui, mais je ne pense pas que ce soit la fin de quelque chose. tout au plus, celle de l’euphorie sur les brics qui doivent maintenant essayer de moderniser leur économie
      merci pour le commentaire

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