Brésil: une journée dans un hôpital public

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Le carnaval a commencé d’une étrange manière pour moi. J’ai passé toute la journée de lundi aux urgences parce qu’un des mes plus proches amis a souffert un accident de voiture, renversé par un jeune homme aux environs d’une université fréquentée par la classe moyenne. Cela fut surtout l’occasion pour moi d’observer in situ les contradictions de la société brésilienne; misère de la classe la plus pauvre, opulence d’une élite blanche représentée par ses médecins aux dents aussi blanches que la neige. Dans cet hôpital brésilien, le portrait d’une société dont la stratification s’est alors dressé sous mes yeux, surtout en cet instant où je suis entré dans une salle où s’entassaient quatre-vingts corps souffrants. Pendant un instant, j’ai pensé à cette scène d’un film de Michael Cimino, The Deer Hunter: corps nus et déchiquetés, agonisant dans la poisse et les odeurs nauséabondes. Le vrai visage de la neuvième puissance économique mondiale !

Rien ne présageait que cette journée serait aussi révélatrice des problèmes structurels qui gangrènent la société brésilienne, et ce, sur plusieurs aspects. Tout commence par un appel que je reçois m’annonçant que cet ami que j’appelerai ici Pascal (pour le préserver) est interné aux urgences: « il a eu un accident de route, percuté par une voiture ». Un film m’a traversé l’esprit. Ce n’est pas tout à fait le genre de nouvelles auxquelles on s’attend en un lundi de carnaval.

J’arrête tout ce que je faisait et décide de prendre une douche et sortir pour le retrouver à l’hôpital. En 15 minutes, je sors rapidement de mon appartement, direction le supermarché Carrefour (à deux minutes de chez moi), je sais que j’y trouverai assez vite un taxi. Cinq minutes plus tard je roule à toute vitesse en direction du centre de la ville où se trouvent les urgences. Les taximen brésiliens, souvent bavards vous assomment de questions en temps normal, celui-ci est curieusement silencieux. Est-il intimidé par la destination que je lui ai indiquée? « Hospital de trauma! » ai-je annoncé en attachant ma ceinture. Il sait bien ce qu’on y trouve. Et c’est une forme de courage que d’écouter le malheur des autres…

Et cette fois encore, j’aurai mon compte pour ce qui est de tragédie brésilienne. Il roule à toute allure. Étonnant, quand on sait qu’ils économisent souvent en vitesse dans le but de soutirer quelques reais* de plus aux clients. Un silence de mort règne. Nous arrivons rapidement. Je règle la course une fois arrivé et me dirige vers la sécurité. Première chose étonnante, plusieures chaînes de télévision font un « sit-in » devant l’entrée des urgences: « un bébé a réçu une balle dans la tête », m’explique un cameraman. On saura plus tard que la victime avait en fait 9 ans. Rien de surprenant quand on connaît les statistiques d’accident à l’arme à feu, même au sein des forces de l’ordre comme le montrait, dimanche soir, un reportage de la télévision Globo.

Aucune importance. Le fait est qu’encore une fois, un enfant est la victime tragique de la violence au Brésil. En cette journée, j’allais avoir la synthèse de plusieurs problèmes dont souffre le Brésil. On m’indique donc l’endroit exacte où Pascal est installé, une infirmière m’y accompagne. Il faut savoir que c’est ici aux urgences que toutes les victimes tragiques de violence ou d’accidents routiers sont conduits. Je m’attends donc au pire. J’ai toujours eu une peur glaciale des hôpitaux.

Pascal est installé dans une vaste salle au milieu du premier bâtiment de l’hôpital. Sur le lit d’à côté, une jeune femme est étendue. Comme j’allais l’apprendre plus tard aux infos, elle aura été poignardé par son ex-compagnon qui n’acceptait pas la fin de leur relation. Un autre drame brésilien qui n’en finit pas d’horrifier le pays. Chaque jour au Brésil, 405 femmes sont victimes de violence conjugale; les cas où l’homme n’acceptait pas la fin de la relation occupent une place importante de cette statistique.

Le système de santé au Brésil étant universel, mon ami Pascal ne tarde pas à passer des examens, une radiographie complète permet au moins de savoir qu’il n’a aucun problème sérieux, à part une rotule disloquée qui sera vite remise en place. Pourtant, cette gratuité des soins ne garantit pas un traitement décent. L’honnêteté m’oblige à dire que pour certains examens passés ici gratuitement, il faudrait payer une fortune en Afrique.

Seulement, quand un service public est gratuit dans un contexte social corrompu, les choses se détériorent à rythme accéléré. Mais, à quoi bon avoir un tel système de santé si l’Etat perd des milliards en raison d’un déficit structurel de salubrité publique?

Trois heures plus tard lorsque mon ami est transféré dans le secteur « Laranja »* où les visites sont autorisées, je me rends compte des conditions déplorables auxquelles les patients sont soumis dans les hôpitaux publics brésiliens. J’hésite à franchir la porte de la salle où sont entassés des dizaines de corps malades qu’on aperçoit à travers le hublot de la porte à double battant…

Avant cela, j’ai eu l’occasion de constater, encore une fois, le niveau d’instruction du brésilien moyen. Alors que je m’identifie à la réception du secteur Laranja, la secrétaire, interloquée par mon nom étranger me demande tout de suite si je suis cubain… un moment auparavant, une jeune serveuse du restaurant-bar de l’hôpital avait dit « connaître les gens de mon pays ». « De quel pays? » lui avais-je démandé… « De Colombie… », avait-elle répondu… ainsi va le Brésil.

Une journée aux urgences est une bonne opportunité de constater que le système unifié de santé publique (SUS) est surtout utilisé par les plus pauvres, dont une bonne partie de la population est noire. En revanche, un passage au restaurant de l’hôpital permet de constater que l’équipe des médecins est à 98 % composée de blancs. C’est une copie des facultés de médecine au Brésil, où à peine 2,7 % d’effectif étudiants sont noirs. Un véritable apartheid éducationnel.

Il est presque 20 heures lorsqu’on s’apprête à quitter l’hôpital quand le journal commence avec comme faits majeurs « Un enfant (de 9 ans) reçoit un tir dans la tête, sa soeur lui a tiré dessus par accident ». « Une jeune femme est admise aux urgences après avoir été poignardée par un homme qu’elle voulait quitter ». Je revois toute ma journée défiler aux infos de 20 heures…

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* La monnaie brésilienne

* Orange

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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4 Commentaires

  1. J’ai passé cette triste journée avec toi, et malheureusement cela me ramène à notre hôpital général ici où tout est gratuit. Mais les plus avertis le savent pour y survivre, il vaut mieux payer. L’humain est cruel, on le sent dans sa façon de traître son prochain. Ne dit-on pas que « quand quelque chose est gratuit, c’est toi le produit. »
    Merci Serge le Cubain ou le Colombien ?

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