Brésil: seuls 35 députés sont connus de leurs électeurs

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Une plénière du Parlment brésilien | crédit photo: José Cruz/ABr | wikimedia commons

Après l’indiscutable défaite de Dilma Rousseff au Parlement, le Brésil s’interroge. Qui a vraiment gagné lors de l’interminable session parlémentaire qui a validé la procédure de destitution de la présidente Rousseff? Même les adversaires les plus féroces de la présidente de gauche ont du mal à fêter  leur victoire. Un éditorialiste du site internet d’El País affirme que le nouveau président sera lui aussi otage de l’agenda conservateur du Parlement. Les marchés qu’on disait favorables au départ de Dilma Rousseff ont travaillé en baisse toute la journée de lundi 18 avril. Les motifs présentés par les députés pour justifier leurs votes étaient de part et d’autres absurdes, injurieux, criminels, machistes, vulgaires, racistes, odieux ou hors sujet.

La nuit avançait et le malaise grandissait. Certains, n’en pouvant plus, ont éteint leurs postes de télévisions tant le spectacle vu par des millions de brésiliens était déplorable. « Je vote oui au nom de ma petite nièce », « Pour la paix à Jérusalem, je vote oui! » (et pourquoi pas pour la Palestine?); « Pour une famille composée d’un homme et d’une femme, je vote oui! »; « Pour Dieu, je vote oui! ». Même un ancien tortionnaire de la dictature des militaires a eu droit à sa dédicace. Un député, ayant oublié de citer son fils, revient éploré :« Président, président, j’ai oublié de citer mon fils. Lucas, bise… », puis il disparaît dans la masse.

A ce moment là, la population n’en peut plus de ce spectacle, mais il faut tenir car, pour la première fois de leur vie, beaucoup de brésiliens découvrent avec effarement le visage de leurs députés. Miroir, mon beau miroir, dis-moi si je suis le plus beau. C’est raté. Le visage du Brésil est celui d’un grand monstre déformé.

El País explique que si l’on s’en tient à la justification des députés, c’est Dieu lui-même qui aura eu raison de Dilma. Un internaute a d’ailleurs su l’expliquer à l’aide d’un graphique:

Ce même média révèle les résultats d’une étude de l’Université de Brasília (UnB) selon laquelle la moitié des députés brésiliens appartiennent à des familles dont le pouvoir remonte à l’époque coloniale. Est-ce tard de le souligner seulement maintenant? C’est assez symptomatique d’une presse fonctionnant à rebours. Pour les correspondants étrangers, le spectacle est désolant. Personne ne parle véritablement des vrais motifs de la destitution de Dilma Rousseff. Si. En fait, deux députés ont évoqué le sujet.

Pour le journal allemand Der Spiegel, nous avons tout simplement assisté à « l’insurrection des hypocrites ».

L’euphorie initiale des médias internationaux laisse désormais la place à une profonde déception. C’est que nous n’étions pas nombreux à dénoncer la mascarade.

« Même si vous détestez Dilma, je ne vois pas comment vous pouvez être fière de ce qui s’est passé hier. Le pire du Brésil mis en évidence! », affirme ce journaliste étranger. Journaliste indépendante à São Paulo, Adeline Haverland décrit le sentiment des habitants de cette métropole pourtant si majoritairement favorable à la destitution de Dilma Rousseff…

Reste-t-il aujourd’hui des gens heureux au Brésil? C’est la question que je me pose depuis deux jours. Les brésiliens paient un lourd tribut. Beaucoup découvrent comme ce correspond français en Amérique Latine le vrai visage du Brésil: une mentalité rurale, conservatrice, qui prône des valeurs familiales avant celles de la démocratie, leurs intérêts personnels (classistes, aussi) avant les intérêts du pays, une élite patrimonialiste qui rit au nez du peuple.

Mes lecteurs savent depuis des années à quoi s’en tenir. Je n’ai jamais masqué les faits, ni présenté une version publicitaire du Brésil. « Ce Parlement est ce qu’il est et on fait avec », C’est étrangement, la conclusion d’une présentatrice de Globo News Tv pourtant farouchement opposée au gouvernement. J’ai volontairement provoqué mes « amis » sur le réseau social Facebook en leur demandant si ce dimanche la volonté du peuple avait été respectée. Brésil vote impeachment

Nous sommes en face d’une impasse philosophique. Le peuple a élu Dilma Rousseff. Le peuple a élu ce Parlement. Le congrès retire Dilma du Pouvoir. Est-ce bien la volonté du peuple que nous voyons? 

Un long débat et des témoignages s’en sont suivis. L’un d’entre eux est particulièrement instructif tant il renseigne sur la fracture entre les électeurs et leurs représentants:

« Dans mon Etat d’origine, le Rio Grande do Norte (RN), où vit la majeure partie de ma famille, Dilma Rousseff a remporté les élections de 2014 – et de manière expressive. Dans les 167 municipalités de l’État, tous les sondages indiquent que la destitution de Dilma Rousseff n’est pas appuyée par la plupart des potiguares (habitants du Rio Grande do Norte). Mais des 8 députés RN, 7 ont voté en faveur du coup d’Etat et une seule, Mme Zénaïde Maia, était contre. Et le spectacle se poursuit avec une classe politique de plus en plus éloignée de la population et plus proche de ses intérêts particuliers « .

La crise politique brésilienne est en fait dû à une autre crise, bien plus profonde et significative: une crise de la représentation. En réalité, seuls 35 députés des 513 qui composent le Parlement ont été directement élus par leurs électeurs, rapporte le site internet Congresso em Foco.

Pendant tout le premier semestre de 2016, je donne un cours à l’université (en tant qu’assistant) sur les modèles de démocratie. Il y a de cela trois semaine, le sujet d’une leçon était justement le système électoral du point de vue de la politique comparée. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’aucun modèle n’est réellement meilleur qu’un autre en termes de représentativité et d’efficience.

En revanche, ce qui fait souvent la différence, c’est la qualité de l’opposition qui fait face au gouvernement. Ainsi, dans des pays comme le Brésil ou la Belgique, où l’opposition est assez souvent irresponsable – on l’a également vu avec le cas du shutdown au congrès américain – , il y a un grand risque de blocage. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la procédure de destitution de Dilma Rousseff. Un cas de figure opposé à ceux de la Belgique et du Brésil serait évidemment le Système de Westminster, avec une opposition responsable qui prend très au sérieux son rôle.

Ce n’est certainement pas ce Parlement qui appliquera une réforme politique qui mettrait un point final au présidentialisme de coalition qui gangrène la vie sociale brésilienne et incite aux alliances contre-nature. Toutefois, s’il faut noter une avancée dans le système politique de Brasília, c’est bien la fin du financement privé des campagnes électorales.

 

Toujours est-il qu’aujourd’hui, la plupart des brésiliens se sont réveillés avec une étrange gueule de bois parfaitement illustrée par l’image ci-dessous:

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

2 Commentaires

  1. Les derniers développements de cette saga politicienne (poursuite du processus au sénat malgré l’annulation du vote des députés, recours de Dilma à la cour suprême) rendent bien compte de la fracture entre les électeurs et leurs représentants qui baisent le jeu politique par leurs intérêts particuliers. Advienne que pourra!

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