Télévision : l’Africain idiot, on voudrait rire, mais…

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Maasa Marai warriors jumping – crédit photo: JaviC | Flickr.com

Au Brésil, on considère qu’un Haïtien est un Africain. N’y voyez pas une espèce de prise de conscience post-colonialiste mixée de l’idéologie de la négritude. Non, c’est par pure ignorance. Un état de fait qui se ressent surtout dans les médias. L’Africain est une généralité, une banalité sans nom, sans identité, hybride et grotesque. Une émission de la chaîne de télévision Band cristallise tous les clichés sur l’homme noir et l’Africain. Mais, il paraît que cela doit nous faire rire.

Il y aurait beaucoup à dire ici. Doit-on encadrer l’humour ? Les Haïtiens victimes d’une tentative d’assassinat à São Paulo, etc. Tout cela en dit long sur le statut des Noirs au Brésil. Je me souviens bien de ce jour où en sortant du Carrefour une femme arrête sa voiture à ma hauteur pour me demander si j’étais Haïtien… J’imaginais bien qu’elle souhaitait témoigner sa solidarité envers le peuple haïtien, d’où cette interpellation plutôt maladroite à laquelle je n’ai d’ailleurs pas répondu.

Néanmoins, ce geste est aussi la preuve d’une ignorance sans bornes. S’il faut arrêter tous les Noirs dans le pays sous prétexte qu’ils ressemblent aux Haïtiens, nous ne sommes pas sortis de l’auberge… Notez bien qu’ici, « Haïtien » prend curieusement un nouveau sens, il acquiert le statut d’une race.

Pour en revenir à l’humour et donc à l’objet de cette note, je vous soumets tout de suite la vidéo qui crée la polémique.

Il s’agit d’une tranche de l’émission Pánico na Band – Panique sur Band TV – à l’humour très franchement douteux. Sur un tout autre registre, il convient de dire que l’émission est un condensé de machisme et de sexisme; les femmes y étant exposées comme de la chair fraîche tout juste bonne à se trémousser le derrière. Le cadrage du caméraman, très subjectif, n’hésite pas à se focaliser sur une paire de fesses bourrées de silicone. Bon appétit !

On y voit ensuite un jeune homme assez maigre (premier cliché sur les Noirs au Brésil, et surtout les criminels… pas les politiques, hein!) descendre d’une Mercedes blanche. Le sujet n’a pas de nom. Pas besoin, le seul adjectif africano suffira. On retiendra qu’il est blanc et que pour représenter un jeune Africain, il a recouvert sa peau d’une peinture noire. Ça ne vous rappelle rien?

A partir de là, tout est permis. On nous présente un personnage grotesque, caricatural, frisant la folie; car, tenez-vous bien, il mange des cigarettes… Une petite concession lui est faite. Il aura droit à un deuxième nom, moins général mais tout aussi troublant. On l’appellera aussi Zulu. Tiens donc, on évolue. Il y a quelques années, on l’aurait appelé angolano.

Lorsqu’on lui demande de parler, on atteint le summum du racisme déguisé en humour. L’africano hurle dans un langage qui fait qu’on lui devine une parenté avec le Chewie du Star Wars ou, pour les plus jeunes, avec le Groot de Guardians of the Galaxy, la nouvelle franchise de « Marvel ».

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Chewbacca, un personnage de la saga Star Wars – crédit photo: Eva Rinaldi | wikimedia commons

Voilà à quoi se résume le divertissement à la télévision brésilienne. On y ridiculise chaque jour une catégorie de personnes que déjà l’histoire de ce pays n’a pas épargnée. Quotidiennement, les Afro-Brésiliens, les Africains et maintenant les Haïtiens doivent vivre avec cette représentation caricaturale, raciste et soit-disant humoristique produite par les médias.

Et gare à vous si vous ne la trouvez pas drôle!

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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16 Commentaires

  1. Ah! Heureusement ce genre de conneries n’est pas prêt d’être exporté à travers le monde comme le sont les telenovelas. Cela est bon pour amuser les suprématistes blancs du pays des cariocas.

    1. Ils luttent comme ils peuvent, le mouvement de la conscience noire au Brésil n’est pas aussi puissant qu’au USA, mais y a du boulot. Aujourd’hui par exemple , je discutais avec une amie qui donne cours aux policiers sur les questions raciales. C’est une avancée…

  2. l’ Aigle de Meaux,

     » Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes  »
    Bossuet (Jacques-Bénigne) 1627-1704 aprés Jésus de Nazareth.

    La ségrégation « ethno-raciale » est une pure création de l’élite dominante (chef/économique) ce que l’on nomme le petit nombre et ces privilèges sur le grand nombre la populace.(« Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. »)
    L’élite blanche(dominante) aspire aux mêmes droits que l’élite noire (minoritaire) et l’ingénierie sociale permettent la mise en concurrence économique ou en conflit des prolétaires blancs contre les prolétaires noirs.
    Les élites économique (blanche, noire, arabe, perse, indienne et asiatique)ne doivent leurs survies, qu’uniquement grâce a la fragmentation de leurs populations civiles et leurs sociétés civiles vivent qu’à coups de « réglages »ou de«creation de mythe» entre les différentes composantes de la vie sociale, de l’économie, de la politique, de la culture, mais aussi à coup « d’arbitrages » entre l’intégration et l’exclusion, entre l’État protecteur et les marchés destructeur des groupes militaro-industriels et agro-alimentaire ou l’organisation de famine ou de pandémie médical ou encore à coups de « compromis » entre les décisions prises « en haut » et leur mise en œuvre « en bas », entre la subordination et la volonté d’y déroger par affirmation de son autonomie en faisant face parfois au pouvoir coercitif…

    « La rivalité mimétique identitaire (n°66 de « Rébellion « )

    La première question qui se pose à l’ingénierie du conflit triangulé est : comment créer un conflit à partir de rien ? Comment amorcer un conflit sans raisons ? Comment mettre en place un conflit qui n’a pas de raisons objectives de se produire, c’est-à-dire qui n’a pas de « bonnes raisons » de se produire ? Pour répondre à cette question, analysons le phénomène des « mauvaises raisons de se battre ». Décrivons comment implémenter une rivalité mimétique identitaire pour lancer artificiellement une mécanique conflictuelle, puis la naturaliser et l’automatiser dans la mesure du possible.

    La notion de rivalité mimétique chez René Girard définit un mode de construction identitaire culminant dans l’affirmation volontariste de sa supériorité sur autrui. Un objet convoité en commun donne naissance à une compétition qui fait passer l’objet au second plan, derrière une rivalité de prestige entre deux sujets, deux egos. Girard dit ceci dans Des choses cachées depuis la fondation du monde :

    « Dans l’univers radicalement concurrentiel des doubles, il n’y a pas de rapports neutres. Il n’y a que des dominants et des dominés, (…) Le rapport à l’autre ressemble à une balançoire où l’un des joueurs est au plus haut quand l’autre est au plus bas, et réciproquement. » (Grasset, 1978, p. 406)

    Approche polémologique de la question identitaire

    L’idée d’une ingénierie possible du conflit identitaire s’inscrit dans le cadre de la polémologie, ou science de la guerre, discipline fondée par le sociologue Gaston Bouthoul (1896-1980) après la Deuxième Guerre mondiale. Que ce soit en Intelligence économique ou dans le renseignement militaire, la science de la guerre se consacre à la modélisation des conflits, et en particulier des facteurs sources de conflits, ou facteurs polémogènes et dissolvants. C’est précisément à ce niveau que se situe notre étude, un peu en amont du conflit proprement dit, puisqu’il s’agit de modéliser la production stratégique de conflit. Modéliser l’action de « dissoudre pour régner ».

    La méthode classique pour garder le contrôle d’un groupe consiste à augmenter la visibilité de ses différences internes, souligner ses contradictions, de sorte à amplifier ses clivages latents et à paralyser son organisation. Vieille comme le monde, appliquée par les Romains contre les tribus gauloises ou de nos jours dans ce qui s’appelle la « doctrine Kitson », cette méthode est plus que jamais d’actualité, à l’heure où des « minorités agissantes », services spéciaux d’État ou organisations diverses, travaillent à élaborer en France, en Syrie, en Irak, en Ukraine, des tensions diverses à visées dissolvantes (coups d’État, guerres, terrorisme, communautarismes) en jouant la carte des « identités ». Du point de vue identitaire, les identités ethniques ou culturelles sont considérées comme un référentiel authentique, une terre dans laquelle s’enraciner en toute confiance car elle ne ment jamais. Mais à y regarder de plus près, on voit que les identités, même les plus traditionnelles et enracinées, n’échappent pas aux manipulations et qu’il est possible, en appliquant certaines techniques, de les faire mentir après les avoir littéralement « piratées ».

    La thèse ici défendue est que la production de conflit s’appuie sur l’exacerbation des rivalités identitaires. Le concept de « rivalité identitaire » est largement inspiré de celui de « rivalité mimétique » que René Girard, anthropologue et membre de l’Académie française, a mis à l’honneur. La nuance apportée par un autre adjectif sert simplement à préciser que toute rivalité mimétique est en fait une rivalité mimétique identitaire, en ce que le phénomène de la rivalité mobilise les processus d’identification des rivaux. En outre, nous souhaiterions faire fonctionner ce concept dans un champ un peu différent de celui de Girard. Trois catégories de personnes s’intéressent à la question identitaire :

    1) les militants de l’identité, individus et groupes politiques ou associatifs,
    2) les analystes de l’identité, chercheurs en sciences humaines, sociales et cognitives,
    3) les ingénieurs de l’identité, dans le « consulting » et le renseignement politique, commercial ou militaire (guerre psychologique).

    Ce que les analystes décrivent objectivement mais sans y toucher, les consultants n’hésitent pas à le pirater, pour le retravailler et le reconfigurer dans une optique stratégique de management des perceptions afin d’influencer les militants au moyen d’opérations psychologiques. Ainsi, ce que René Girard décrit comme une structure anthropologique universelle peut également faire l’objet d’un façonnage et d’une instrumentalisation à des fins d’ingénierie sociale. Voyons maintenant ce qu’est une rivalité identitaire et comment elle peut être utilisée en termes de production stratégique de conflit. »source extrait du n°66 de Rébellion  »

    Saïd Bouamama,

    Les « nouveaux discours » sur l’égalité des chances, la promotion d’une élite méritante, la mixité sociale, ou encore la cohésion sociale sont les nouveaux masques idéologiques de la domination. De la marche pour l’égalité en 1983 aux sans-papiers aujourd’hui, de multiples combats ont mis en avant la fonction sociale de l’inégalité raciste de traitement : organiser une concurrence ethnique entre force de travail pour maximiser les profits. Mener ces combats efficacement suppose de s’attaquer aux racines de l’inégalité.
    Les discriminations racistes : une arme de division massive(L’Harmattan, 2011)

    Saïd Bouamama fait tout d’abord la critique du culturalisme, « courant de pensée absolutisant le facteur culturel, le construisant sous le seul angle de l’héritage et (le) posant comme seule cause des comportements individuels et collectifs ». Pour les culturalistes, les inégalités ne sont pas liées au système social mais à l’incapacité de certains individus à s’y adapter, autrement dit à s’intégrer du fait de leur us et coutumes. Cela les amène à mettre en avant les personnalités qui, par leur réussite sociale, témoignent que l’intégration est avant tout une affaire de volonté individuelle. Mais Saïd Bouamama, en homme d’expérience, souligne à juste titre que « les héros et héroïnes de l’intégration qui se prêtent au jeu de la médiatisation, soit ont intériorisé cette évacuation des conditions sociales déterminantes, soit instrumentalisent le processus en tenant le discours attendu dans l’espoir dans retirer des bénéfices matériels leur permettant de sortir de leur condition. » Les arrivistes se reconnaîtront…

    « Saïd Bouamama s’en prend également à ce qu’il appelle la grille de lecture « ouvriériste ». Par crainte que les dominés se divisent au profit des dominants, ceux qui portent ce discours mettent sous le boisseau la fragmentation « raciale » de la classe ouvrière, oubliant que dans le monde du travail, les immigré(e)s et leurs rejetons sont soumis à davantage de précarité et de discriminations1, et que dans les périodes de chômage de masse, les classes populaires entrent inévitablement en lutte pour capter les rares emplois disponibles. Les « ouvriéristes » voient dans le racisme une arme manipulée par les dominants pour diviser les exploités et non une « production sociale » dont l’une des sources est le passé colonial français : « l’erreur de la logique ouvriériste, écrit Saïd Bouamama, est de nier cet antagonisme réel et de ne prendre en compte que l’instrumentalisation idéologique par la classe dominante d’une division réelle. »

    Dans la troisième partie de son ouvrage, il dénonce avec virulence ces « masques idéologiques » cherchant à nous faire oublier que la « question raciale est toujours en définitive une question sociale ». Parmi ces masques, citons l’éternelle et toujours fumeuse égalité des chances qui est un pendant de la méritocratie, la mixité sociale qui sous-entend que les « quartiers populaires (sont) des espaces pathologiques », ou le concept en vogue de diversité qui, pour reprendre les mots de Walter Benn Michaels, n’est pas un « moyen d’instaurer l’égalité (mais) une méthode de gestion de l’inégalité. »
    Pour Saïd Bouamama, « les discriminations systémiques ne sont pas des réalités abstraites, elles s’incarnent dans une multitude de processus, de fonctionnements, d’organisations. Ce sont ceux-ci qu’il s’agit de débusquer, de dénoncer et de transformer. » Il a raison, en encore plus en ajoutant que c’est aux groupes sociaux victimes de discriminations de porter ce combat et d’imposer qu’il se livre.

    (Didier Fassin) »Comment peut-on savoir sans savoir ? Comment une réalité connue mais douloureuse peut-elle faire l’objet d’un enfouissement collectif aboutissant à sa non-reconnaissance publique ? Quelles sont les logiques par lesquelles on nie l’évidence de ce qu’on ne veut pas voir, on discrédite ceux qui tentent de le montrer, on requalifie ce qu’on ne parvient plus à taire, et finalement on justifie l’injustifiable ?… »

    « Ceux qui peuvent vous faire croire en des absurdités pourront vous faire commettre des atrocités » – Voltaire

    1. Et dans tout cela, où situerais-tu l’humoriste Eduardo Sterblich puisque c’est de lui qu’il s’agit. Il n’est ni prolétaire, ni membre de l’élite blanche dominante (bien qu’il en ait incorporé l’habitus). Et où me situer? Je ne suis pas un problétaire non plus, dans le sens classique du terme, bien je ressente les souffrance de cette classe par rapport à l’exploration de ma force de travail (intellectuel).
      Je l’impresssion que tu places tout le monde dans des catégories qui sont loin d’englober la diversité d’expériences sociales et culturelles. Comment ignorer ces differences dÈs lors qu’elles sont ressenties?

      Je comprends l’argument et lui donne raison jusqu’À un certain point. Justement ce point à partir du quel certaines personnes commencent à ressentir les effets pervers du racisme entre prolétaires (ou professionnels libéraux) blancs et prolétaires (professionels libéraux noirs).

  3. « Et dans tout cela, où situerais-tu l’humoriste Eduardo Sterblich puisque c’est de lui qu’il s’agit. »
    C’est de l’humour (en me basant sur ton billet) bête et méchant pouvant être blessant ou ayant pour but d’être rabaissant a l’égard d’un groupe d’individus… Maintenant qu’elle est le but de ceux et celles qui le programment et le diffuse sur un média ayant la puissance qu’offre la télévision ?
    Qu’elle est le rôle sociétal des médias (press,radio,télé,web)? Sont ils libres ou ordres ? De qui ?
    Les médias capables d’atteindre et d’influencer une très large audience sont-ils neutres ? Ont ils vocation a un devoir d’impartialité ? Racial ? Social ?

    1. Les médias brésiliens n’ont aucune notion du « sens public » ou du « devoir public ». Enfin, l’humoriste obéit à un programme pré-établit… c’est dommage !

      1. Encore faut-il définir ce qu’est « le sens public » ou le « devoir public » d’un média de masse dans un système marchand capitalistique… C’est dommage de ne pas vouloir offrir un traitemant moins superficiel et en reprenant les interrogations de Didier Fassin… « Comment peut-on savoir sans savoir ? Comment une réalité connue mais douloureuse peut-elle faire l’objet d’un enfouissement collectif aboutissant à sa non-reconnaissance publique ? Quelles sont les logiques par lesquelles on nie l’évidence de ce qu’on ne veut pas voir, on discrédite ceux qui tentent de le montrer, on requalifie ce qu’on ne parvient plus à taire, et finalement on justifie l’injustifiable ?…  »
        Le pouvoir de destruction ne se situe pas au niveau de cette humoriste raciste contrairement a ce que l’on voudrait nous démontrer, mais de ceux et celles qui instrumentalisent, cristallisent et exacerbent les différences raciales ou ethniques et cela finit à un moment ou un autre par l’usage de la violence.

        J’invite les lecteurs a lire « Les discriminations racistes : une arme de division massive Saïd Bouamama (L’Harmattan, 2011)

  4. Excellent, comme toujours.

    J’aime bien tes articles là qui sortent du temps, et qui gardent leur pertinence même longtemps après leur écriture (fort malheureusement d’ailleurs, vu le sujet abordé)

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