RDC: le deuxième coup d’Etat blanc de Kabila ne fait plus rire

Il est tout de même consternant de voir un spécialiste de la RD Congo, en l’occurrence, un journaliste de France 24, refuser l’évidence, c’est-à-dire, reconnaître face caméra que la tentative de changement de la loi électorale en RDC est au moins aussi grave que celle qui a causé la chute de Blaise Compaoré; d’autant plus que Kabila n’en est pas à son coup d’essai. Le fils du héros national Laurent Désiré Kabila est passé maître dans l’art du coup d’Etat blanc.

En 2010, rappelez-vous, la loi électorale avait déjà été modifiée, substantiellement, il faut le préciser. Car plus de 100 articles furent changés, notamment celui qui fixait l’organisation de l’élection présidentielle en deux tours si aucun des candidats n’atteignait la majorité des voix, soit 50 % plus une voix.

Dès cette année-là, un peu dans le silence et l’incompréhension générale, puisque c’est ainsi qu’opèrent les voies impénétrables du kabilisme, les élections furent truquées avant même le coup d’envoi.

Et là, je laisse ce débat aux juristes qui sauront mieux que moi établir la légalité d’une telle victoire, même si en 2011 l’opposition « avait marché » et accepté de participer à une élection anti-constitutionnelle, non sans aucune pression de l’Occident, fatigué de « dépenser » de l’argent pour la RDC.

La méthode était innovante. Après tout, Kabila et ses conseillers n’avaient pas touché à la Constitution, mais à la loi électorale. Une démarche a priori sans conséquences, si ce n’est que le prochain président congolais serait élu sans la majorité des voix nécessaires définies par la Constitution…

Le principe démocratique était sacrifié d’avance dans un contexte politique où la vanité de Vital Kamerhe et Ethienne Tshisekedi les empêchait de faire front commun contre Joseph Kabila. Divisée, l’opposition partait tout droit vers sa perte. Kabila réélu avec une trentaine de voix. Sacrée démocratie !

Les observateurs reconnaissaient de « graves problèmes » dans l’organisation des élections, mais rien de déterminant au point que cela justifia l’annulation des résultats. Encore une fois, le fond du problème était ailleurs.

J’écrivais en 2012 dans mon mémoire de recherche que « l’opération de Kabila » consistait en une espèce de coup d’Etat blanc. A l’époque, peu de gens faisaient la même analyse que moi. Or, aujourd’hui, cette thèse tend à être majoritairement admise, d’autant plus qu’elle est à la base des manifestations publiques qui ont débuté à Kinshasa et ailleurs en RD Congo depuis le 19 janvier 2015.

On notera d’ailleurs que les dates festives de nos héros (Lumumba et L.D. Kabila) ont été salies par la mort de près d’une centaine de manifestants dont des étudiants.

Le coup d’Etat blanc est une méthode bonapartiste qui a fait ses preuves, on le sait depuis le 18 Brumaire de Bonaparte écrit par Karl Marx. L’oeuvre est un classique en science politique, mais pas auprès du grand public. Voilà qui est malheureux. Aucune goutte de sang n’est versée, mais le coup asséné à la démocratie est tout aussi fatal. Sauf qu’aujourd’hui du sang vient justement d’être répandu sur Kinshasa.

Tôt ou tard, cette stratégie allait se heurter à une résistance populaire. Mais au Congo, la résistance populaire n’a que peu d’effet, on le sait. C’est pourquoi j’observe avec une certaine jubilation le fait que plusieurs députés et hommes politiques liés à la majorité présidentielle lâchent peu à peu Kabila.

La modification de la loi électorale nous a été fatale en 2010, pas en 2015. Mais, c’est peut-être le moment idéal pour changer les choses. Le Burkina Faso nous a montré que le peuple reste maître de son destin et qu’il peut le revendiquer quand il le désire.

Que ceux qui ont appris les leçons du « pays des hommes intègres » agissent en conséquence.

P.S : Internet est toujours coupé en RDC.

Article initialement publié sur mon blog dédié à la RD Congo

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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5 Commentaires

  1. S’inspirer du cas Burkinabé serait intéressant, combien n’ont pas espéré que ce cas provoquerait un « vent » en Afrique.
    Je dois dire que cette affaire me laisse un très sale gout dans la bouche, surtout quant au deux poids deux mesures et du traitement de faveur dont jouis le pouvoir congolais. La soi disant communauté internationale ferme (encore plus) les yeux là dessus, c’est tout bonnement révoltant. Mais j’aime à penser que le sang n’aura pas coulé en vain.

  2. Serges, je crois que Kabila s’est mieux préparé que Compaoré. Si les congolais veulent suivre l’exemple du pays des hommes intègres, ils doivent d’abord penser à l’union et être conscient que l’intérêt d’une telle action est commun.

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