Pourquoi parler de l’esclavage?

Crédit photo: www.assemblee-nationale.fr/ Wikimedia Commons
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Hollywood n’a pas fait dans la dentelle cette année en lançant coup sur coup trois blockbusters sur l’esclavage en Amérique. Et comme on pouvait s’y attendre, cela soulève le débat sur l’opportunité de parler de cette sombre période de l’histoire de l’humanité. D’autres s’interrogent sur l’angle abordé par ces films. Y a-il une façon adéquate de parler de l’esclavage? Faut-il en parler tout le temps, à jamais?

Premièrement, je me permets de dire qu’on ne peut pas définir les contours de l’art. Chaque réalisateur a la liberté de filmer la violence de l’esclavage comme il l’entend, quoiqu’à Hollywood on peut se heurter à la censure. Si bien aussi que dans son dernier film Django Unchained, Tarantino a abusé de la licence poétique en filmant l’esclavage avec un humour décalé qui n’a pas plu pas à tout le monde.

D’autres affirment qu’Hollywood en fait trop avec cette pléthore de films sur l’esclavage. Rien de plus faux. En réalité, Hollywood a souvent boycotté l’histoire des Noirs d’Amérique comme l’expliquait récemment Steve McQueen. Les rares fois où des réalisateurs ont traité de ce thème, ce fut pour montrer de sporadiques cas de réussite d’un Afro-américain : dans Something the lord Made par exemple.

Lorsque Steven Spielberg s’est attaqué au sujet dans Amistad, on a vu le réalisateur américain peindre une image complaisante de John Quincy Adams… je vous livre ci-dessous un extrait de la critique des Inrocks par Olivier Père:

Si Spielberg n’a jamais été un très bon cinéaste, Amistad entérine les indices de sénilité précoce de l’ex-wonder boy du cinéma américain des années 70, qui a désormais besoin de grands sujets ­ ou d’effets spéciaux de pointe ­ pour camoufler la nullité de ses mises en scène

Paralysé par la solennité et la prudence, Amistad bénéficie de la caution politiquement correcte et de l’approbation morale de Spike Lee, qui a accepté que le film soit réalisé par un metteur en scène blanc après lecture du scénario. Nul dérapage dans la représentation des esclaves noirs : ils sont constamment dignes dans leur humiliation.

Mais on peut aussi analyser ces productions cinématographiques par rapport à l’impact de l’esclavage dans l’histoire des Amériques, notamment celle du Brésil et des Etats-Unis.

Quand j’ai vu Django Unchained pour la première fois, je me suis dit: « enfin un film qui aborde avec un certain courage l’histoire de l’esclavage ». L’humour de Tarantino n’est qu’un prétexte, mais l’essentiel pour lui est de rappeler à la mémoire de tous que rien, ni même l’art le plus audacieux ne peut représenter les méfaits de cette période en terme de drame humanitaire. Ça m’a fait penser à la polémique de La passion du Christ de Mel Gibson, parce que le cinéaste avait osé rendre une version réaliste de la passion du Christ.

Ceux qui ont déjà visité le Brésil savent que les Noirs d’ici marchent la tête baissée, c’est sans caricature de ma part. Des siècles d’esclavage les ont brisés dans l’âme, le succès de Pelé et Ronaldinho ne sont que des gouttes d’eau. L’émergence de Joaquim Barbosa dans la politique a une valeur symbolique supérieure, à mon avis.

Les gouvernements Lula da Silva et Dilma Rousseff essayent tant bien que mal de réparer une injustice historique contre les Noirs : enseigner l’histoire des Noirs dans les écoles est devenu obligatoire, huit volumes de l’Histoitre générale de l’Afrique, étude commandée par l’Unesco sont distribués gratuitement.

Je pense que c’est aussi dans cette démarche que Steve McQueen (12 Years Slave), Lee Daniels (The Butler, 2014) et Tarantino ont produit leurs films, chacun à sa manière et de belle manière, je dois l’avouer.

L’art n’a pas de limites, donc, il me semble que réclamer de l’angle abordé par ces cinéastes-auteurs, c’est faire fausse route.

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

11 Commentaires

  1. Ne pas parler de l’esclavage, serait a mon avis, accepter de cautionner consciemment cette bêtise, ce crime contre l’humanité. Donc, peu importe l’angle choisi, mieux vaut d’en parler au lieu de se taire. « Des deux cotés, le mal est infini », dirait donc le sage.

    1. Je suis d’accord sur la liberté du choix de l’angle. Quant à en parler, avant même de le voir comme une caution, je pense plutot que ne pas en parler est une faute grave par rapport aux jeunes…

  2. 400 ans d’esclavages ne peuvent s’effaçer en un Coup de Baguette Magique.Je pense que l’angle le plus Réaliste sera forcément le bon pour un film sur l’esclavage.C’est un Sujet tellement difficile à aborder au Cinéma que je suis indulgente sur les Grands Cinéastes qui ont eu le courage d’aborder ce thème. Je n’ai pas encore vu 12 years Slave de Steve Mc Queen qui est à l’Affiche.

  3. Je trouve toujours incroyable que l’on puisse dire, en ce qui concerne un pan de l’Histoire de l’humanité, quel qu’il soit, « on en fait trop »… alors qu’en parallèle, le moindre fait (même mineur) politique, sociétal, est commenté, décortiqué, sondé, analysé, représenté, filmé, documenté, des centaines, voire des milliers, de fois, à de multiples échelles. Et en plus, si on parle de cinéma (cela pourrait s’appliquer à la littérature, à la peinture, ou autre), la multiplicité des visions et des interprétations fait qu’un pan de l’Histoire, je redis quel qu’il soit, sera toujours inépuisable. Ensuite, libre à chacun d’aller voir ou pas, d’apprécier ou pas… ça c’est une autre histoire.
    D’autre part, j’ai relevé cette remarque « les noirs d’ici marchent la tête baissée ». Ce n’est pas la première fois que je lis cela, sur ton blog et ailleurs, et cela m’interpelle à chaque fois et me donne envie d’en savoir plus sur le « fonctionnement » de la société brésilienne.

    1. « Les noirs marchent la tête baissée », cela a une relation avec la manière dont ils ont été discriminés pendant toutes ces années, confinés dans les favelas, sans emploi et donc livrés à la violence. Je pense qu’un film peut choquer, c’est le rôle de l’art et même celui de la philosophie comme le disait Niesztche (?) …

  4. Ouh la, les Inrocks avaient balancé dur sur Spielberg! ça m’avait échappé, cet article. Mais je dois dire que je suis assez d’accord, même si je ne l’aurais pas formulé ainsi.
    J’ai beaucoup apprécié ton billet. Cela m’a toujours étonnée et agacée de voir à quel point cela fait toujours débat cette question de l’esclavage dans l’art et dans la sphère publique, alors qu’on n’hésite jamais à faire des tonnes sur d’autres souffrances de l’Humanité. Cette course à la mémoire la plus digne me scie !

  5. Il faut bien sûr parler de cette question. L’humanité doit assumer son histoire. Je pense qu’aujourd’hui, on a pris conscience et c’est bien sûr cela qui est en train d’être corrigé. Concernant le film Django Unchained, j’ai apprécié le film mais au fond, j’ai eu un arrière-goût amère parce que je trouve qu’il manque de réalisme, d’objectivité. L’homme blanc n’accepte pas totalement son histoire. Dans ce film, on a voulu nous dire qu’il y a eu des bons et des gentils. C’est normal de la part du réalisateur. Pour le profane qui regarde ce film, il a une idée tronquée sur l’histoire de l’esclavage. Mais, je comprends le genre donc de l’auteur.
    En plus, je constate que le cinéma américain notamment est en train de mettre en avant les Noirs dans les séries surtout. De plus en plus, ils ne jouent pas le rôle de rigolo mais contribuent mais on les voit à Président, conseiller de Président, héros. Ce qu’on ne voyait pas il y a quelques années. Quelque soit la façon que l’on aborde l’esclavage, l’essentiel aujourd’hui, c’est d’en parler dans les films. C’est un début et à la longue, l’humanité assumera totalement son histoire. Sinon quand les Lions n’auront pas leurs historiens, les récits de chasse seront à la gloire du chasseur.

  6. Le cinéma est certainement (avec la BD) la forme de création artistique qui puise le plus dans l’histoire. En ce sens, il est logique que le 7eme art traite aussi d’une sinistre pratique étalée sur plusieurs siècles et dont les séquelles se perçoivent encore aujourd’hui. Il est même surprenant que le sujet n’ait pas été plus aborde plus souvent jusqu’à récemment.
    Peut importe l’angle, l’esclavage doit être traite encore et toujours pour ne pas tomber dans les oubliettes de l’humanité.

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