La malédiction du gardien noir au Brésil

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Moacir Barbosa, en 1950, crédit photo : sconosciuto on Wikimedia Commons.

Nouvelle partie de la chronique du Mondial initiée il y a quelques mois sur ce blog. Cette fois-ci je voudrais vous parler d’une malédiction, d’un mythe qui, d’une certaine manière, trouve ses racines dans le racisme historiquement ancré dans la société brésilienne.

J’étais surpris au départ lorsqu’un ami m’a dit en 2008, « : Tu sais, chaque fois qu’un gardien noir est dans les buts du Brésil, la Seleção ne gagne jamais une Coupe du Monde. C’est une malédiction ! ».

Sérieusement ? Je n’avais pas compris. Après tout, qui comprendrait une telle mythologie à la brésilienne avec seulement quelques deux, trois mois de contact avec les codes culturels de cette même société?

Pour qu’une telle conclusion soit tirée, selon laquelle les gardiens noirs portaient la malédiction de l’échec, il devait y avoir au moins dix, voire quinze faits capables d’ancrer cette malheureuse statistique dans l’imaginaire et l’inconscient national.

C’était donc assez normal de chercher à savoir combien de fois le Brésil avait participé à une Coupe du Monde en ayant un gardien de but noir dans ses buts.

Pas tant que ça en fait. Seulement, les défaites sont arrivées aux mauvais moments… le hasard qui contribuait à la reproduction des préjugés contre les Noirs.

Tout commence en 1950, au Maracanã, le Brésil affronte la céleste, fantastique sélection d’Uruguay arrivée sans gloire à Rio de Janeiro lors de cette première Coupe du Monde post-Guerre Mondiale. Pourtant, l’équipe nationale d’Uruguay crée la surprise en remportant une finale inédite face à un Brésil de rêve. J’en ai parlé ici, de ce Maracanaço.

Bien qu’en 1950 plusieurs idoles du football brésilien étaient noires, comme Didi ou Léonidas da Silva, la société était encore marquée par le racisme, presque une ségrégation façon apartheid. Chacun savait où était sa place, en gros.

http://www.flickr.com/photos/esportecotidiano/6858696242/sizes/m/in/photolist-bs5Bru-8nzzYJ-fnF8ir-fnVn5m-82CtKc-dQ98Tk-fc2FwD-fc2Fk2-fcgXby-ekdHJC-ekdHTd-ek7XLk-ekdHNo-ekdHFb-e5S4WX-e5S52D-e5XHgb-dSAo8k-dSAnYR-dSAo5Z-dSAobF-dSAo2R-cGqakY-cGq6GJ-dMXwfj-cGq5WN-cGqcoq-dMXx2C-dxxoqo-e5i1hw-ejbiKk-ejh31G-ejgY2m-ejh3c1-ejh1ZA-ejbhwZ-ejh1d9-ejpEgt-ejbiwD-ejgZth-ekkBZN-egSjUN-bUmrb7-bUmnrU-bUmoqS-egLzfP-dT8coN-en2b8i-dKztPE-g4oSDY-aUkuHD/

Le gardien de Botafogo et de la Seleção, Jefferson, crédit photo: ESCOT-Photos

Et si d’aventure, on représentait la Seleção en Coupe du Monde il fallait bien le faire. On dit souvent que le poste du gardien est le plus ingrat dans le football. Dans le cas des gardiens noirs au Brésil, l’hypothèse se confirme dramatiquement.

Au moment de cette défaite brésilienne en 1950, et donc de la victoire de l’Uruguay, c’est un gardien noir qui gardait les cages de la Seleção, Moacir Barbosa Nascimento. Toute la responsabilité de l’échec fut reportée sur le pauvre homme et sur tous ceux de sa race qui viendraient après.

Le deuxième fait historique marquant qui viendra confirmer cette « malédiction sociologique »est beaucoup plus proche de nous, précisément en 2006 à Frankfurt. La France de Zinedine Zidane battait, de cette belle manière que l’on sait, le Brésil de Dida, tient. Ce mythique gardien du Milan AC porterait lui aussi le chapeau alors que Roberto Carlos était beaucoup plus fautif sur le coup que lui. Voyez la vidéo ci-dessous pour vous en convaincre.

http://www.youtube.com/watch?v=3NKvKOSOYrU

Mais c’était pour les Brésiliens, la fois de trop. La malédiction qu’on soupçonnait à peine se confirmait. Même avec une équipe de rêve, peut-être supérieure (sur le papier) à celle de 1950, portée par ses “quatre fantastiques” perdait (encore…) à cause d’un gardien noir.

Il valait mieux en tirer les conclusions qui s’imposaient, apprendre avec les « erreurs » du passé et ne plus tenter le diable.

Plus de gardien noir, pour faire court!

http://www.flickr.com/photos/botafogooficial/8739463472/sizes/m/in/photostream/

Jefferson – crédit photo : Botafogo Oficial.

Mais si vous avez regardé les derniers matchs du Brésil, vous avez sans doute remarqué que la doublure de Júlio César (Queens Park Rangers) est noire. Jefferson est plus qu’un grand gardien. Dans un autre pays, moins enclin au racisme, le portier de Botafogo – où évolue Seedorf – devancerait logiquement Júlio dans la hiérarchie… si seulement les critères restaient purement objectifs. Car Júlio César joue la D2 anglaise.

Techniquement, il est aussi fort que Júlio César, plus rapide à mon avis, meilleure détente… il lui manque peut-être l’assurance qui viendrait avec la confiance du coach… et du peuple.

En tous les cas, devant les caméras, Felipe Scolari défend le talent de Jefferson, justifiant sa position de “numéro 2”, ce qui prépare ce dernier à protéger les cages du Brésil en 2014 en cas de forfait d’un Júlio César toujours blessé.

Cette malédiction n’est pas sans rapport avec l’autre grand tabou du football brésilien qui empêche les plus grands clubs nationaux d’avoir des entraîneurs noirs. Andrade (ami de Zico et idôle du Flamengo) s’était retrouvé au chômage après avoir aidé son club à remporter son dernier titre national en 2009 avec notamment un Adriano des grandes époques. Dernier entraîneur à avoir tiré le meilleur de l’attaquant brésilien, Andrade dénonce à ce jour le racisme dans le milieu du football qui l’empêche de travailler malgré le fait qu’il ait largement fait ses preuves.

Si Jefferson est titulaire en 2014, le Brésil a intérêt à gagner cette Coupe du Monde pour le bien non seulement du palmarès, mais surtout, j’ai envie de dire, pour le bien de toute une race…

 

Bonus : l’extraordinaire commentaire de Claude Makelele après le Mondial allemand de 2006. J’en ris des masses…

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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18 Commentaires

  1. Mon cher Serge, je ne sais pas si je dois te contredire ou non, seulement je ne peux me baser sur deux faits pour arriver à une conclusion si forte. On ne peut pas, bien sur, nier le racisme au Brésil, mais nous devons reconnaitre que le football brésilien a vraiment combattu le racisme (coup de chapeau, en passant, à l’équipe de Vasco da Gama, première à accepter un joueur noir) à tel point que nous ne sentons pas, peut être en coulisse, ce fait triste. Mon cher, si tu as suivi, dimanche écoulé, globo Espectacular sur la vie de Jefferson (qui a souffert aussi le racisme au début de sa carrière), tu concordera avec moi que Filipão, l’actuel coach da  » Seleção », fut simplement un ange qui, a du confronter la direction de « Cruzeiro » (à l’époque) pour faire de Jefferson titulaire dans son équipe, fait lança ce dernier sur le marché nacional e internacional. Aujourd’hui tous les brésiliens, du « Botafogo » ou não, savent du talent de Jefferson, avec ou san lui comme titulaire, si le Brésil ne gagnai pas la coupe 2014, je ne pense pas que le coupable sera le racisme,

    1. j’ai plutot dit qu’il y a un risque que certains puissent le prendre pour responsable d’un éventuel échec. en outre, felipão l’appui beaucoup et c’est bien. tu vas aussi remarquer que je parle plus de l’imaginaire collectif concernant le « gardien noir au Brésil ». cela circule plus dans les blagues, tu as dû entendre ça un jour non? et on sait que certaines blagues cachent des préjugés…

  2. Je croyais que le Brésil était vraiment une grande nation du football. mais avec ces préjugés, on pourra pas peut-être savourer tous les talents de Jefferson. a sa place, je ne jouerais pas cette coupe du monde, surtout avec un grand Messi, cette malédiction durera encore pour toujours.

    1. Quel défaitisme, je vois la coupe aller en Europe plutôt. Mais comme je le dis dans un autre commentaire, ce racisme là opère surtout dans l’imaginaire et l’inconscient. un cas freudien!

  3. C’est quoi cette histoire de Malediction du gardien noir mm??? je suis entrain de me facher de trop. A la place de Jeferson je n’irais pas a la coupe 2014, au grand jamais. par erreur si on ne remportait pas la coupe ils diraont qu’ils ont la confirmation maintenant. Alors qu’ils aillent eux les blancs jouer leur coup

  4. Encore cette même histoire. Devoir faire mieux que les autres pour prétendre détruire un préjugé (oh non, je suis trop optimiste), pour être une exception au coeur d’une communauté tatoué aux préjugés. Subordonner la victoire d’un mondial à celle d’une communauté me semble illusoire et c’est prendre le taureau par la mauvaise corne (encore faudrait-il qu’il se laisse prendre). Merci pour ce billet pertinent surtout aux yeux du non-adepte de foot

    1. merci Limoune, mais bon, on doit reconnaitre les efforts qui sont faits pour reduire le racisme dans le football ici. mais cette histoire de l’entraineur noir me gène au plus haut point…

  5. Mais serge l’allusion que tu fais à Duda et à l’échec de la Selecao en 2006 me parait injuste, à la décharge de l’imaginaire populaire brésilien. On a tous compris que cette équipe de 2006 regorgeait d’énormes talents mais ne produisait pas un jeu cohérent d’équipe quoi! Triste de savoir que dans ce pays bigarré qu’encore aujourd’hui le racisme prévale.

  6. Tu y vas un peu fort. En effet, l’affaire de la malédiction du gardien noir a bien couru au brésil, mais ça n’est jamais resté que dans le cadre des dires populaires ou, tout au plus, secrètement dans le coeur de certains dirigeants du football.

    Mais ca n’a jamais été plus loin. Quand un gardien noir est en bonne condition il n’en tient qu’au sélectionneur de le convoquer ou non. Ton commentaire sur « Jefferson  » m’a fait tomber des nue 🙂 je ne veux pas être méchant, mais ne serait-ce pas un peu ridicule que de croire que Julio lui a été préféré juste parce que le selectionneur ne veut pas mettre de gardien noir sur le terrain, alors que ca peut facilement arriver qu’il soit obligé de remplacé le titulaire. Si ca tenait vraiment la route, n’aurait-il pas simplement convoqué que des gardiens blancs?

    Et puis honnêtement, il faut rappeler que le Brésil a perdu plus de coupe du monde avec un portier blanc qu’avec un portier noir, alors…

    1. effectivement ils ont joué bcp de coupe du monde avec des gardiens blancs, mais contre ces derniers, il n’ya jamais eu de racisme. En fait, si tu remarques bien, mon article parle d’un mythe, de l’imaginaire. je ne dis en aucun cas que c’est une réalité

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