Cypherpunks de Julian Assange: « Internet, c’est comme avoir un soldat sous son lit »

Le livre de Juliane Assange "Cypherpunks paru au Brésil chez Boitempo, crédit photo: Serge Katembera
Le livre de Juliane Assange "Cypherpunks paru au Brésil chez Boitempo, crédit photo: Serge Katembera

Le livre de Julian Assange « Cypherpunks paru au Brésil chez Boitempo, crédit photo: Serge Katembera

Ce rêve obscur de Jeremy Bentham, ce panoptique dont parlait Foucault de façon si conséquente dans son livre Surveiller et punir, Naissance de la prison publié chez Gallimard est devenu notre pire cauchemar. C’est en tout cas ce que suggère la lecture du nouveau livre de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks.

Michel Foucault avait détaillé dans ce fameux livre la généalogie du pouvoir, celle du contrôle et pour ce, il utilisa l’image du panoptique pour décrire l’ultime forme du pouvoir absolu. Ce pouvoir invisible mais que l’on sait présent. La particularité du panoptique est qu’il s’agit avant tout d’exercer sa domination sur la psychologie de l’individu. S’il est impossible d’être certain qu’on est surveillé à un moment donné, on sait par contre que cela est tout à fait possible car toute une architecture de la surveillance est mise en place.

On est également dans un cadre orwellien, celui où le Big Brother nous voit et sait tout. Je me demande qui fait preuve de naïveté entre les indignés du scandale Snowden et un Benoît Raphael plutôt résigné face au contrôle qui peut exister sur internet. Mais, soyons juste, ce dernier est bien conscient des défis et enjeux qu’implique le futur du web.

« Un soldat sous son lit », un espace militarisé

Le livre est une transcription révisée et enrichie d’une interview que Julian Assange et ses collègues de WikiLeaks – Jacob Appelbaum, Andy Muller-Maguhn et Jérémie Zimmermann, tous des activistes cypherpunks – on accordé à la chaîne de TV russe WT. Le constat du groupe est amère:

les télécommunucations, l’internet et téléphone sont désormais des domaines militarisés, puisque l’armée a accès à tout le trafic de données. Que ce soit, les conversations d’affaires ou des informations intimes que nous partageons avec nos proches, tout est fouillé. C’est comme avoir un soldat sous son lit.

L’espace virtuel est donc devenu un espace militarisé.

Assange qui réside encore à l’ambassade de l’Equateur à Londres s’est fait connaitre grâce au fameux « Cablegate« , lorsqu’il publia sur son site plusieurs documents secrets concernant la sale guerre américaine en Afghanistan, une guerre aussi sale que celle du Vietnam.

La « philosophie » du cypherpunk est d’opérer sur internet dans le plus grand secret contre un pouvoir – crypto-pouvoir – lui-même secret. Il s’agit donc, selon lui, d’une « terrible guerre dans laquelle la société toute entière est engagée, même si beaucoup de gens l’ignorent ».

Privacité pour les faibles, transparence pour les puissants; […] l’information veut être libre. La logique du cypherpunks est combinée aux nobles ambitions du hacking.

Pour ceux d’entre vous qui aiment se torturer l’esprit, lisez ce texte édifiant de Jean-Marc Manach ou Big Browser.

Internet et politique 

Dans ce nouveau contexte où internet révèle tout son potentiel politique, les Etats les plus faibles sont eux aussi appelés à utiliser les techniques de cryptage, quitte à demander les services des cypherpunks. C’est bien la recommandation de Julian Assange qui prévient que les « hardwares sécurisés » vendus aux pays pauvres sont « volontairement faillibles« . On voit donc ici le rôle destiné de ces nouveaux chevaliers du web. L’Iran est le parfait exemple d’un pays vulnérable aux attaques cybernétiques en provenance du gouvernement US.

Par ailleurs, Assange alerte contre la montée de la Chine qui se spécialise également dans la vente de ces hardwares pour sécuriser l’infrastructure informatique des pays africains, néanmoins on ne saurait ignorer les ambitions de superpuissances du géant asiatique. Il faut être conscient du caractère ambivalent de l’internet:

l’internet, notre meilleur outil d’émancipation, devient le plus grand facilitateur du totalitarisme que nous ayons jamais vu. L’internet est une menace à la civilisation humaine.

[…] les institutions universitaires ont été averties que les étudiants qui souhaiter avoir une carrière dans la fonction publique devaient éviter le contenu divulgué par WikiLeaks durant leurs recherches et leurs activités sur internet.*

 

Il n’y a rien de plus démentiel que ces dernières lignes. Les risques pour la démocraties n’ont jamais été aussi grande, surtout que tout se passe avec le consentement général des populations.

Evidemment, il est impossible aux gouvernants de tout contrôler; les mouvements politiques de masses dans le monde arabe le montrent, on ne peut pas prévoir quand et comment les gens sortiront dans la rue pour manifester. Le Brésil aussi en a donné la preuve récemment. « Une fois que les gens sont dans la rue, ils sont dans la rue », affirmerait Assange.

Assange "Cypherpunks paru au Brésil chez Boitempo, crédit photo: Serge Katembera

Assange « Cypherpunks » paru au Brésil chez Boitempo (crédit photo: Serge Katembera)

La surveillance sur le web peut aussi aboutir en une forme d’autocensure, une forme de mesure dissuasive, notamment pour les journalistes. Nos tendances politiques sont désormais connues, nos préférences littéraires, religieuses, etc.

Dénonciation ou délation?

Evidemment, il faudra aussi analyser les conséquences à long termes de la culture du cypherpunk. Si dans une société les gens ont la possibilité de devenir des whistleblowers** c’est à se demander jusqu’où ira la liberté dont parle Assange. C’est un peu le problème de Watchmen: « qui surveille les gardiens? ». On se souviendra de la répugnante tactique utilisée par la Gestapo (ou par la Stasi en Allemagne orientale) pendant l’occupation des nazis qui consistait à la délation des français par d’autres français. Anne Franck, en Allemagne est le symbole de cette abomination politique.

Il est donc question ici de l’avenir même de la démocratie. Dans les deux cas, les extrêmes sont dangereux. On ne peut accepter que la liberté et la privacité des individus soient absolument piétinées par les grandes puissances, pour autant il serait dangereux de sacraliser les whistleblowers. 

Trouver l’équilibre entre ces deux extrêmes est le défi des ceux qui défendent les libertés individuelles.

*Traduction libre

**« lanceurs d’alerte »

The following two tabs change content below.
Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

8 Commentaires

  1. Julian ASSANGE,un visage d’ange.C’est un véritable génie des temps modernes.Les révélations de Wikileaks ont fait trembler la planète entière.A propos de son dernier ouvrage,si je me base sur ton compte-rendu,je peux dire qu’il a su décrypter les moyens de communications actuelles et nous en expliquer le fonctionnement.Ces mises en gardes doivent etre prises aux sérieux.J’accorde du crédit à tous ces propos.Ces controles ou ces surveillances sont une atteinte à la liberté individuelle de chaque citoyen.J’espère que les autorités anglaises arreteront de le traquer pour de bon.Euh,internet outil d’émancipation mais de décadence aussi à mon avis.A chacun de préserver sa vie sur la toile…et non l’exposer sur la place publique…

    1. Je accorde ce crédit également. Je le lis depuis un moment déjà, c’est pourquoi l’affaire Snowden ne m’a même pas surpris. Il est assez naif de croire que l’on peut avoir une privacité sur le web, et même une auto-discipline ne nous épargne pas. Je crois cela n’est plus de notre ressort, il ne reste plus qu’à faire ces malheureux constats.

  2. Serge tu sais, avec ce texte, je comprends pourquoi Julian Assange est si craint par la grde puissance, les Etats Unis. Internet, c’est plus qu’un petit soldat tu sais. Il peut détruire tout un pays en quelques heures. Beau billet. J’adore hummmm!

  3. Super résumé de ce livre parlant d’une personne que j’admire tant. Tu sais serge, les gens qui refusent le mensonge et l’injustice se retrouvent souvent dans des situations délicates. C’est cela qui est arrivé à Assange, sinon il n’a rien commis de répréhensible.

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *