11 décembre 2014

L’Amérique qui célèbre Malala malmène Snowden

Nous vivons décidément dans un monde fou. La journée d’hier mercredi 10 décembre 2014 a été marquée, du moins de mon côté, par un événement, le live proposé par plusieurs médias français pendant lequel on pouvait entendre Edward Snowden exposer ses idées sur les libertés démocratiques dans un monde de plus en plus surveillé. Avant d’aller plus loin, je vous invite à faire un petit exercice mental : sur cette photo dans le bureau ovale, remplacez Malala par Snowden et pensez fort à cet instant magique, ainsi vous comprendrez le sens de ce billet.

Le numérique engagé pour nos libertés

Le live pouvait être suivi sur Twitter à travers le hashtag #10jourspoursigner. Malgré la piètre qualité de ma connexion, j’ai quand même pu suivre une partie de la retransmission sur Internet grâce à un tweet de Ziad Maalouf (@ziadmaalouf).

Sur les réseaux sociaux, on pouvait voir que la « communauté du numérique français » était bien impliquée sur le très sérieux problème des libertés individuelles mises à mal notamment par la CIA et la NSA. Vous remarquerez par exemple, sur cette photo , l’un des pionniers du data-journalisme en France, Jean-Marc Manach du blog Bug Brother en arrière-plan (il porte le chapeau préféré des communistes , attention), ainsi que certains acteurs du net tout aussi importants, mais cependant moins connus… (clin d’oeil spécial pour le mec en jaune…)

Bref, la journée était spéciale pour les journalistes, les blogueurs, les ex-journalistes comme moi-même, et tous ceux qui s’intéressent aux droits de l’Homme.

Si vous avez perdu le direct organisé ce mercredi par Amnesty France (@AmnestyFrance), pas de panique. Il y a eu assez d’émissions de radio (désolé pour ceux qui ont du mal à se concentrer sans une référence visuelle) dont voici quelques liens:

ou celui-ci:

 

Hier mercredi toujours, on a longuement discuté sur les médias internationaux (CNN, Globo, etc.) sur un rapport du Sénat américain qui révèle les tortures utilisées par les Etats-Unis pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Curieusement, au Brésil, la présidente Dilma Rousseff recevait le premier rapport de la Commission vérité (CNV) créée au début de son premier mandat pour faire la lumière sur les violations des droits de l’homme pendant la dictature. On apprend donc que près de 500 personnes ont disparu au Brésil entre 1964 et 1986.

Le prix Nobel pour Malala, l’exil pour Snowden

Il se peut que dans 200 ans, les historiens définissent cette différence de traitement entre Malala et Snowden comme la grande contradiction de notre époque. Comment la même civilisation fut-elle capable de célébrer deux grands activistes des droits de l’homme récompensant l’un par le prix Nobel de la paix et l’autre par l’exil, se demanderont-ils.

Comprenez bien une chose : Snowden aussi est célébré; il devient même une espèce de gourou de la liberté. Cependant, il existe contre sa personne un veto tabou qui interdit que tout éloge soit fait en sa faveur à la télévision.

Le contraste est frappant. Alors que j’attendais une mention à Snowden sur CNN (la chaîne de télévision que je reçois grâce à un abonnement au câble) et Globo (géant de l’audiovisuel au Brésil), j’ai pu constater l’absence totale du lanceur d’alertes sur ces deux chaînes de télévision.  Aucune mention.

NadaOn aurait cru à une consigne passée aux journalistes leur interdisant de parler du sale traître réfugié en Russie, sacrilège! Même le site de CNN boycottait l’américain.

Malala, quant à elle faisait la Une un peu partout. Il est bien vrai que la nouvelle star des défenseurs des droits de l’homme a ce petit côté attachant, ce n’est pas moi qui vais en douter. Elle a effectivement une « bonne histoire à raconter », elle représente une mine d’or pour médias qui raffolent des histoires « adaptables » au cinéma. Cela vend. Pour autant, est-il justifié qu’elle éclipse à ce point Edward Snowden dans l’imaginaire collectif?

Les femmes insultées à Brasília

Pendant ce temps-là, du côté de Brasília, le député conservateur lié au mouvement des évangélistes, Jair Bolsonaro, fait des vagues après ses déclarations plus que douteuses : « Si je ne te viole pas, c’est parce que tu ne le mérites pas… « , a-t-il déclaré à l’encontre d’une collègue députée en pleine session parlementaire.

Traduction, au cas où vous n’auriez pas complété le syllogisme: certaines femmes méritent bien d’être violées. Ce qui n’a pas manqué de créer une sacrée polémique, vous vous en doutez. Quatre partis politiques ont demandé la cassation de son mandat, mais autant rêver et souhaiter le retour du Christ pour ce Noël…

Difficile de comprendre notre époque en effet…

Pour suivre la conférence d’Edward Snowden en anglais, c’est par ici:

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Commentaires

Stéphane Huët
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Sacré monde de fou, ouais.

Serge Katembera
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Ah ah ... :)

renaudoss
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Contradiction maximale comme tu dis... ça va mal se finir tout ça. (Il vont se pisser de rire, les gosses en cours d'histoire, dans 200 ou 300 ans)

Fotso Fonkam
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J'avoue que tu soulèves un aspect auquel je n'ai jamais pensé. On pourrait en effet considérer Snowden comme un défenseur des droits de l'homme et de la liberté d'expression. Son malheur c'est certainement d'avoir dénoncé les tout-puissants Américains.

Serge Katembera
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L'administration Obama sait parfaitement qu'un Snowden mériterait le prix Nobel de la paix, seulement pour l'opinion publique, ce serait un prix trop cher payé... il faut donc sauver les apparences.

Aboudramane koné
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Non je crois que son malheur c'est d'être américain. Et ça c'est une traitrise pour l'américain lambda. Mais Snowden n'a pas besoin d'un prix Nobel de la paix, qui le dévaloriserait à cours sûr. Quand un obama qui n'a rien fait l'a eu autant ne plus l'avoir.gbès est mieux que dra. Merci serges pour l'article.

Serge Katembera
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oh mais de rien... :)

gilbertbukeyeneza
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C'est vraiment fou. Il faut être approuvé par "les grands" pour être appelle "grand". Le monde est ainsi fait...

Ulrich Tadajeu
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Bon, Serge, l'effort de documentation et d'archivage qui se fait aujourd'hui leur permettra de répondre à cette question. J'espère seulement que certains ne détruiront pas d'ici à là certaines sources d'information.