Baco Exu, le blues du Brésil

Baco Exu do Blues, rappeur brésilien

Couverture de l’album « Bluesman » de Baco Exu do Blues

Le rappeur brésilien de 22 ans, Baco Exu do Blues, originaire de Bahia, lance son deuxième album, Bluesman, un an après sa consécration sur le devant de la scène du rap nacional. Ce grand bonhomme qui fait bien plus que son âge avait déjà frappé les esprits avec un morceau dévastateur qui s’en prenait directement à l’axe hégémonique du rap brésilien, à savoir Rio-São Paulo.

Dans Sulicídio, il révendiquait avec une violence inouïe le droit du rap du Nordeste brésilien, région pauvre du pays, de figurer sur le haut de l’échiquier musical urbain.

Après quoi, il avait confirmé dans l’album Esú, un ovni du point de vue de sa création rythmique, mais surtout de son écriture. Je devais à mes lecteurs un article sur ce bijou aussi bien artistique que politique car, avant toute chose, Baco Exu do Blues porte un message politique. Mes occupations m’ont empêché de vous en parler, chers lecteurs, et je m’en excuse…

Baco Exu do Blues est décidément un cas à part. On se demande d’où il sort une telle maturité à 22 ans, tant sa musique pue le génie à des milliers de kilomètres.

Je vous parlais de politique, mais en quoi consiste-t-elle ici?

Baco Exu do Blues, surnom mystique

Diogo Alvaro Ferreira Moncorvo, difficile d’avoir du succès avec un tel nom qui semble tiré d’une bande dessinée d’Hugo Pratt. Mais de là à opter pour Baco Exu do Blues, c’est pour le moins la démonstration que le jeune rappeur n’a pas peur de porter ses couilles… pardon du mot.

La première fois que j’ai envoyé l’album Esú à une amie brésilienne qui n’est pourtant pas une fervente pratiquante du christianisme, elle a crié au scandale. En effet, Exu désigne dans les religions afro-brésiliennes un esprit souvent invoqué lors des séances de prière typique du Candomblés. Toutefois, la domination coloniale et l’imposition du christianisme l’ont vite assimilé à l’image du diable, voire même à un démon.

Cependant, depuis quelques années, les mouvements noirs ont revendiqué l’héritage historique de ces religions qui jouissent dorénavant d’une certaine réhabilitation dans la société, tout comme dans les milieux académiques et artistiques. Ils sont de plus en plus nombreux, les stars qui revendiquent ces « religions de matrice africaine ».

Il s’agissait donc bel et bien d’un acte politique pour le rappeur Baco Exu do Blues d’adopter ce nom artistique qui en dit autant sur sa condition en tant que noir que sur le fait d’être un ressortissant du Nordeste.

Le rap, une nouvelle citoyenneté?

Il ne serait pas exagéré d’affirmer que pour son premier essaie, Baco Exu do Blues avait peut-être réalisé l’un des albums les plus aboutis de toute l’histoire de la musique urbaine brésilienne.

Et si Baco Exu do Blues racontait tout simplement par ses états d’âme des moments clés par lesquels est passée la société brésilienne, notamment pendant ces deux dernières années.

Je me risque ici à une théorie personnelle, car le rappeur lui-même affirme dans une récente interview qu’il ne parle que de ses sentiments, ses moments intérieurs, ses souffrances – on apprend aussi qu’il essaye de sortir d’une profonde dépression.

Mais revenons donc à cette théorie. Dans un livre devenu un best-seller dans les milieux académiques brésilien, l’anthropologue américain James Holston explique que les différentes expressions musicales issues des favelas, comme le funk, le rap, sont en fait une nouvelle forme d’appropriation de la citoyenneté.

Les classes les plus démunies et marginalisées tout au long de l’histoire du Brésil affirment haut et fort: « Nous sommes là et nous n’allons pas changer, nous sommes comme nous sommes, cette culture est la nôtre et nous ne voulons pas devenir comme vous.« . Or, cette forme d’expression au Brésil est perçue par les classes d’en haut comme un crime de lèse-majesté.

Bluesman est un album incroyable qui en dit autant que les meilleurs livres de la sociologie brésilienne.

Esú, une société en ébullition

Cet état d’esprit est représenté par des jeunes artistes rebelles tels que Anitta, Valesca Popozuda – figure incontestable d’un nouveau féminisme des périphéries ayant fait l’objet d’une thèse de master -, Mc Carol, Ludmilla et autres Dj dont la musique bousculent les codes sociaux.

Le succès de ces artistes coïncide avec la montée du fondamentalisme évangélique dont le rôle dans la destitution de la présidente Dilma Rousseff ne peut-être contesté. 2017, l’année du lancement d’Esú aura donc été une année trouble, celle du conflit idéologique et sociétal entre des valeurs de l’élite blanche et celles de la périphérie noire et métissée…

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le sens de l’album Esú dont les différents titres sonnent comme des provocations, des attaques frontales à la domination blanche. Comme un rappel de l’histoire de l’esclavage qui ne peut-être oubliée. D’une certaine façon, Esú parlait de l’année 2017, une année de doute; l’année du président Temer dont la légitimité était contestée, une année d’affrontement culturel.

Jésus, c’est le blues!

Pour sa part, Bluesman parle de 2018. Cet album raconte une société qui vient d’élire un président d’extrême droite dont le discours est une succession de mots blessants et dégradants envers les noirs, les homosexuels, les femmes et autres minorités. C’est l’histoire d’une nation en crise dans laquelle les noirs ne trouvent plus leur place :

« Jérusalem peut aller se faire foutre; je suis à la recherche du Wakanda. »

Bien que relevant de l’anticipation, cette phrase que l’on retrouve dans le titre Bluesman fait référence à la volonté du futur président, Jair Bolsonaro, de délocaliser l’ambassade du Brésil à Jérusalem. Il prouve la lucidité de Baco Exu do Blues qui arrive à lire son époque. S’il y a dans l’idée de Bolsonaro un réel projet de rapprochement avec Israel, les dernières années ont aussi révélé une ferme volonté des dirigeants de s’affranchir de l’héritage africain du Brésil.

Il y a également dans ce titre une révolte contre la dictature des apparences qui en général n’en définit qu’une seule comme étant l’idéale :

« Tout ce qui était noir fut considéré comme démoniaque

Et une fois devenu blanc a été accepté, représente le Blues.

C’est ça, tu comprends? Jésus, c’est le Blues ! »

La résilience par le blues

La couverture de l’album en elle-même est un programme. Baco Exu do Blues a choisi une photographie de João Wainer, ancien journaliste de Folha de São Paulo. En 1998, ce dernier réalise une série de reportages photos dans le plus grand centre pénitencier d’Amérique Latine : la fameuse prison de Carandiru, lieu tragique du massacre de 111 détenus six ans auparavant. « Cette image d’un détenu jouant de la guitare représente bien l’idée du blues », affirme le rappeur dans un entretien accordé à Vice.

Pour lui, le blues est cet esprit qui pousse les opprimés à reconnaître leur condition en même temps qu’ils décident d’en échapper. Une forme de résilience, en somme.

Questionner la masculinité

Ce nouvel album parle d’identité. Plus que jamais, il est question pour cette jeunesse issue des périphéries d’affirmer sa négritude. Plus ils sont rejetés par la société, plus ces jeunes veulent affirmer leurs racines africaines. Dans le titre Me Desculpa Jaz-Z*, l’artiste se montre encore plus sincère, plus fragile. Il exprime ses rêves et ses craintes, la peur de l’échec surtout. C’est un appel au secours. Mais le monde néolibéral rend les hommes sourds à la détresse d’autrui. Ce cri du cœur est donc téméraire, dans un sens.

Cette sensibilité que l’on sent dès le début du morceau brouille toute de même les pistes : mensonge ou vérité ? Ici, rien n’est certain. Baco Exu do Blues confesse qu’il se ment à lui-même et donc ne saurait être vrai avec autrui. Et pourtant, il y révèle sa dépressionMe Desculpa Jay-Z est, en définitive, un questionnement sur la masculinité.

Règlement de comptes

La vie est une contradiction. Baco Exu do Blues le sait mieux que quiconque. Il ne cache pas son admiration pour Kanye West, électeur de Trump. Il admire surtout le fort caractère de cet homme noir qui refuse d’obéir à la norme et donc, appartient à la longue tradition du blues…

« Je ne baisse pas la tête, je n’obéirai pas ! »

C’est donc cela que représente Kanye West ? Une forte tête, un noir qui se révolte contre les attentes.

« Je ne veux pas être un ‘noir intelligent’, un ‘noir plutôt mignon’, un ‘noir éduqué’

Vos stéréotypes n’atteignent pas ma poésie. »

Comment ne pas penser à « Je ne suis pas votre nègre« , le poignant documentaire de Raoul Peck ? En gros, il y a moult façons d’être noir, dont celle de Kanye West.

Enracinement

Bluesman ne cache pas une volonté d’affirmer ses appartenances : à l’histoire de l’Afrique d’abord, à la grande histoire de l’Amérique ensuite. Celle des peuples noirs du Nord et du Sud qui luttent pour la mémoire. C’est un bel hommage que le jeune rappeur rend ici aux différentes sources du blues ainsi qu’à B.B. King, ce mythe du jazz.

B.B. King a apporté une contribution fondamentale à l’estime de soi des noirs d’Amérique. Le nom de l’immense musicien du blues donne son titre à une des chansons les plus attachantes de l’album. Le rappeur y fait référence à l’année 1903 : un tournant pour les noirs-américains, une année décisive où tout commença pour eux. Pour une fois, l’homme noir cessait d’être une bête, grâce au blues. Art, visibilité et humanisation sont des concepts qu’on ne pourrait séparer…

 

*Pardonne-moi Jay-Z

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

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