Fuite d’écoutes téléphoniques : quelle utilité pour la démocratie ?

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N’en doute pas cher lecteur, c’est bien une question philosophique que je te propose aujourd’hui. Oui, oui. Une question si sérieuse que même le grand Kant a dû y répondre dans son article sur « l’histoire universelle du point de vue cosmopolitique ». Le philosophe allemand avait compris que la paix dans le monde (et dans nos pays) dépend du fait que certaines informations, même d’intérêt public, doivent être maintenues secrètes.

Or, nous vivons à une époque où tout fuite, pour le meilleur et pour le pire. Nous vivons à l’ère des GAFA, ces corporations qui contrôleront le monde dans un futur pas si lointain, si ce n’est déjà le cas (GAFA, est l’acronyme constitué des géants américains Google, Apple, Facebook, Amazon). Ce n’est plus un secret pour personne, nos vies sont pratiquement « sous écoutes ». Le délire libéral nous a conduit à la matérialisation d’un scénario que même la Stasi aurait eu du mal à prévoir  (la Stasi était le service de police politique, de renseignements, d’espionnage et de contre-espionnage de la République démocratique allemande (RDA) créé en 1950). Si tu as vu le film  La Vie des Autres, tu comprendras mieux de quoi je parle ! Nous avons pratiquement délégué la surveillance de nos vies privées aux marchés des Nouvelles Technologies… rien de nouveau jusqu’ici.

Edward Snowden a radicalement changé notre perception du rôle de l’Etat en révélant leurs activités occultes notamment en matière de violation de la vie privée des citoyens. Il est d’autant plus incompréhensible de constater qu’à grande échelle, le public a plus ou moins accepté l’idée d’être espionné par un gouvernement, si en échange sa sécurité était assurée. Belle illusion. Mais, comme l’affirmait le sociologue Pierre Bourdieu, l’illusio* est bien la condition moderne par excellence.

La nouveauté, de mon point de vue, consiste en cette banalisation de la vie privée de nos dirigeants : une banalisation du pouvoir, sa démystification, sa désacralisation.
Ceci est particulièrement vrai aujourd’hui au Brésil. En fait, ce qui motive ce commentaire, ce sont les derniers événements qui ont touchés Dilma Rousseff et Lula da Silva, autrement dit un chef d’Etat et son prédécesseur : leurs conversations confidentielles ont été largement exposées.

Mais cette semaine, le Brésil a atteint un niveau supplémentaire d’immaturité politique – voire d’irresponsabilité tout court –  lorsque des propos du vice-président de la République (Michel Temer) ont fuité, tiens-toi bien ami lecteur, sur … WhatSapp ! Non, tu ne te trompes pas. J’ai honte d’écrire ce billet. J’ai honte d’avoir à me demander pourquoi le vice-président d’un pays aussi grand (et aussi sérieux ?) que le Brésil utilise l’application Whatsapp à des fins personnelles alors que même les filles de Barack Obama n’en ont pas le droit ! Question de sécurité…

Ci-dessous, l’audio du vice-président, Michel Temer, qui a fuité le 11 avril 2016:

Le contenu de cette fuite ? Tout un programme. Littéralement. La présidente Dilma Rousseff n’a pas encore été éjectée de son fauteuil que son « vice » (qui grimperait sur la première marche du pouvoir si la présidente venait à être destituée) déroule son programme en 13’52 » sur Whatsapp. Delirium ! Résultat, une semaine (et peut-être plus) de délire collectif sur l’irresponsabilité de la classe politique brésilienne.

Trop de transparence dans une démocratie peut produire l’effet contraire en la détruisant de l’intérieur. La philosophe du droit Simone Goyard-Fabre nous avisait sur ce danger.

Cela dit, il faut bien dénoncer la responsabilité des médias qui ont fait de la politique un spectacle. Chaque jour apporte son lot de révélation, ici  la « fuite » d’une conversation « d’intérêt public », là une nouvelle « écoute téléphonique », nous savons tous que le seul but inavoué de tout ceci n’est autre que la course à l’audience.

 

* Dans la théorie du Champ, de Pierre Bourdieu, l’illusio se réfère à une forme spécifique d’intérêt « pour le jeu », dont le caractère historique assure son fonctionnement. 

Poursuivre ce débat sur les réseaux sociaux, @sk_serge 

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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6 Commentaires

  1. J’aime le billet, Serge. J’espère qu’il ouvre les yeux de nos contemporains, sur absurdité du fait que nous avions « pratiquement délégué la surveillance de nos vies privées aux marchés des Nouvelles Technologies… » comme tu dis. Personnellement je ne suis pas sur Whatsapp, et je continue. Et si demain sortait AppWhat? Oh nouvelle ruée des gens sans frein, pour se livrer !

  2. Michel Temer est vice-président du Brésil depuis 2011. Il est aussi président du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre) qui a quitté la coalition de la présidente de gauche Dilma Roussef le 29 mars.
    En tant que vice-président, Michel Temer grimperait sur la première marche du pouvoir si Dilma Roussef venait à être destituée. Du coup Temer croit son heure venue et il le fait savoir… son discours « d’union nationale », censé être prononcé en cas d’éloignement de la présidente, a fuité. Certains évoquent une erreur tandis que d’autres pensent que ce discours a fuité bien opportunément, relayé par les médias brésiliens. La belle affaire ! Dans cette fuite, on découvre un homme solennel qui se pose en réconciliateur de la nation… A suivre.

    1. Je ne sais pas si on découvre quoi que ce soit sur le dirigeant ou l’homme. Ce qui m’a tout de même frappé, c’est qu’il reconnait que le Brésil vit un moment de plein-emploi (ce qui justifierait la fin du Programa Bolsa Família), et pourtant, « ils » parlent tous de crise. Contradictoire, non?
      Et puis, pour Temer, le Brésil est toujours un pays pauvre. Ah bon? La huitième ou septième puissance économique du monde est un pays pauvre? Temer est resté planté dans l’histoire. Etre un pays riche ne veut pas dire que dans un pays il n’existerait plus de pauvreté. Prenez l’exemple des Etats-Unis avec ces 50 millions de pauvres. Les USA seraient donc un pays pauvre pour Temer?
      Je crois bien que sa mentalité n’est plus adapté pour un pays qui vise autre chose que le rôle de pays périphérique. Les temps changent…

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