Crise politique au Brésil, en parler ou pas?

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@stevepb | Pixabay

Un journaliste d’une chaîne sportive brésilienne commence son émission du lundi soir par un mea-culpa par rapport à un sujet qu’il n’allait finalement pas aborder: « Je demande aux téléspectateurs de me pardonner de parler d’un sujet qui bouillonne en moi. Après tout, le pays va très mal… », commente-t-il en référence aux manifestations de ce dimanche dans plusieurs capitales du Brésil.  « Cela arrive souvent, qu’un journaliste sportif éprouve, face à l’urgence, l’envie de parler de politique. Et Dieu sait que j’en meurt d’envie. D’ailleurs nos collègues spécialisés ‘politique’ ne se privent pas de commenter le sport pendant la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. Cependant, il semble qu’une interdiction s’impose à nous. Nous, journalistes sportifs ne pouvons pas aborder des thèmes ayant trait à la politique. J’irai donc directement au sujet qui nous intéresse, la Copa Libertadores! ».

Après ce faux mea-culpa, j’ai longuement réflechi sur ce qui a pu l’empêcher de parler de politique, lui qui en général, ne s’en prive jamais. Puis, j’ai pensé que cela avait sans doute un rapport avec la férocité des conflits politiques actuellement au Brésil. N’avais-je pas dit l’autre jour sur le réseau social Facebook que la parole libre serait sous peu cloîtrée. Nous y voilà.

D’autres part, je reçois des messages de membres de ma famille, de certains amis très proches, évidemment; tous africains et me demandant de faire attention à moi. Mais pourquoi? Ne sommes-nous pas en démocratie? Ou suis-je revenu en RD Congo sans le savoir?

Une personne très chère me rappelle une injonction des ambassades brésiliennes à tous les étrangers qui se rendent dans leur pays: « Vous ne devez vous livrer à aucune activité politique ». Loi, dois-je le rappeler, entrée en vigueur à l’époque de la dictature des militaires (1980) et depuis inscrite dans le Statut des Etrangers [PDF en portugais] au Brésil.

Ce dernier a été amendé en 2014 comme vous pouvez vous en rendre compte en suivant le lien ci-dessus. Mais que dit-il exactement?

Si l’on s’en remet aux articles 95, 106 et 107 du Titre X , il est possible d’obtenir quelques renseignements utiles sur ce point. Je dois dire que ces articles ne sont pas loin de présenter quelques contradictions.

L’article 95, par exemple dit explicitement que « les étrangers résidents aux Brésil jouissent de tous les droits réservés aux brésiliens », ce qui, selon, mon entendement, inclurait la liberté d’expression; d’autant plus que le Brésil est signataire des conventions internationales relatives aux Droits de l’homme.

Mais, les articles 106 et 107 compliquent notre affaire. L’article 106 interdit aux étrangers résidents au Brésil de, je cite: « d’être propriétaire d’un média journalistique de toute nature, ou d’une chaîne de télévision et de radiodiffusion, d’en être l’associé ou l’actionnaire. » Jusqu’ici, tout va bien.

Au point III, « il lui est interdit d’être responsable, mentor intellectuel ou administratif des sociétés mentionnées au point précédent. Posséder, entretenir et exploiter, même en tant qu’amateur, un appareil de radiodiffusion de télégraphie et similaires, sauf en cas de réciprocité diplomatique. » Vous conviendrez que ce point est assez obscur. Posséder un blog est-il un acte subversif? Il s’agit bien en effet d’un moyen de diffusion d’information « et similaires », bien qu’hébergé par internet et les Nouvelles Technologies de l’Information. Je dois avouer que je me sens bien nu là. En d’autres termes, sans protection face aux éventuelles interprétations malveillantes.

Mais, tout cela va devenir encore plus restrictif.

Puisqu’à l’article 107, on lit notamment que:

« L’étranger admis sur le territoire national ne peut pas exercer une activité politique, ni intervenir, directement ou indirectement, dans les affaires publiques du Brésil; et il lui est particulièrement interdit: d’organiser, créer ou maintenir des entités ou sociétés de caractère politique, même si elles ont pour but uniquement la publicité ou la diffusion exclusivement entre compatriotes, d’idées, des programmes ou d’actions des partis politiques des pays d’origines. »

Il est vrai qu’avec l’arrivée d’internet, les lois doivent s’adapter. Le monde a changé. On ne pourrait interdire à un citoyen normal « d’intervenir dans le débat public » de son pays de résidence sous prétexte que cet acte relèverait de l’ingérence dans les affaires de l’Etat.

Comment définir les limites de la liberté d’expression d’une part, et la participation des étrangers au débat public d’autre part?

A part ces questions d’ordre légal et journalistique, je me demande bien qui ça intéresse de lire les commentaires d’un blogueur résolument à gauche sur l’échiquier idéologique international et, par conséquent, ayant choisi son camp dans cette affaire…

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En attendant, sur Twitter, je commente, attaque, retweete, interpelle, interprète… j’informe même, comme ce soir par exemple:

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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