Les Huit Salopards: traité hilarant contre le racisme

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Quentin Tarantino | Wikimedia Commons

Le cinéaste américain Quentin Tarantino fait très fort avec un retour aussi bien violent qu’hilarant au Western classique. Les Huit Salopards est sans doute la synthèse la plus complète et la plus critique du cinéma américain et au-delà de cela, des mythes américains. Tarantino règle des comptes avec John Ford, D. W. Griffith ou Spielberg prenant en charge la problématique indépassable du racisme aux Etats-Unis.

Le vrai visage de la femme tarantinienne

Que ce soit dans Kill Bill ou dans Jackie Brown Quentin Tarantino dresse un portrait des femmes que l’on pourrait qualifier de flatteur. Ils sont nombreux à considérer que Kill Bill, avec son personnage désormais mythique Béatrix Kiddo, comme l’un des films les plus féministes des vingt dernières années, bien que dans un tout autre registre que Telma et Louise. La même chose pourrait être dite des trois filles surpuissantes de Boulevard de la Mort encore chez Tarantino.

Le cinéaste semble s’être accommodé de ce rôle de défenseur inconditionnel de la gente féminine. Or, avec Les Huit Salopards, Quentin Tarantino rompt radicalement avec cette première démarche créant au passage l’une des figures les plus détestables de l’histoire du cinéma américain.

Rien, absolument rien dans le rôle incarné par Jennifer Jason Leigh n’invite à la sympathie. Toute trace de féminité est effacée, pendant une heure, elle assume le rôle de punching ball sur lequel les différents personnages déverseront leur rage quitte à abîmer son visage. Pourtant, il ne faudrait pas la confiner dans une fonction de souffre-douleur, car elle porte elle aussi des coups, plus sournoise que quiconque dans ce western; on notera le petit sourire lors de la « scène du café », mais je n’en dirai pas plus…

Comment dialoguer avec Spielberg et Ford

Dans le cinéma américain John Ford et Steven Spielberg occupent une place réservée aux plus grands. On trouve difficilement une voix capable de remettre en question le statut des deux géants, à l’exception de Tarantino. Dans Les Huit Salopards, le réalisateur revisite l’image construite autour du personnage d’Abraham Lincoln (d’abord par John Ford avec Young Mr. Lincoln) tout au long du dernier siècle hollywoodien et au-delà. La présence du seizième président américain est récurrente tout le long du film à travers des dialogues cocasses et souvent mythifiants d’un personnage tenu comme le premier responsable de l’émancipation des africains (sic) en Amérique.

Et c’est exactement à ce mythe que Tarantino s’attaque.

  1. Premièrement dans le discours très réussi d’un Samuel L. Jackson au moment où il affronte son pire ennemi (le tueur des nègres, mais là encore, je n’en dirai pas plus…) pour qui l’émancipation des noirs est un gros mensonge.
  2. Deuxièmement, et c’est pour moi LE moment le plus marquant du film, dans le geste presque banal avec lequel un renégat se débarasse d’une fameuse « lettre de Lincoln »… c’est toute l’histoire officielle de l’Amérique qui s’évapore dans ce geste. On retrouve là, la main de maître de Quentin Tarantino.

Le salut arrivera par les hommes

Si Tarantino s’attaque ici au cinéma de ses illustres prédécésseurs que sont Ford, Spielberg ou Griffith, notamment sur l’épineuse question de l’intégration des noirs dans la société américaine, la solution proposée au dilemme américain reste ancrée dans une tradition libérale plutôt inquiétante pour le coup.

Car, c’est toujours à partir du choix des individus, même lorsqu’ils agissent suivant les codes les plus primitifs de l’individualisme américain, que la réconciliation arrive. Elle le sera d’abord comme une nécessité de survivre pour chaque individu. Tarantino s’éloigne du profond sens de la communauté des Ford et Spielberg – aucun jugement de ma part.

Ce n’est pas non plus par décret présidentiel (Lincoln) que les hommes deviendront égaux, mais par l’action quotidienne de chaque individu confronté à la dure réalité d’une guerre civile dans l’éventualité où le racisme triompherait.

On entre dans une nouvelle ère à Hollywood. Celle du cinéma post-Ferguson.

Bonus: Pop Fiction sur France Inter débat sur le cinéma de Tarantino

P.S: Le personnage de Kurt Russell me fait forcément penser à un autre mythe de l’Ouest américain, Wild Bill Hickok, vu également dans la série américaine Deadwood.

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

10 Commentaires

  1. Excellent traité, Serge. J’avoue que dans le genre “sanguin” entre Tarantino et les frères Coen mon cœur balance :). A chaque fois on repart secoué, au bord du vomissement mais on y retourne toujours, justement à cause de toutes ces questions qu’ils nous font nous poser sur la société, et l’excellente cinématographie. Dans le genre plus « family oriented » (mais pas toujours), un autre grand maître des rapports humains qui mérite d’être cité c’est Wes Anderson, dont je ne me lasse jamais. A travers des scénarios parfois loufoques, toute une leçon de vie.

    1. Tu ne le sais peut-être pas mais dans « La vie aquatique », il y a un acteur noir qui joue de la guitare, il s’agit ni plus ni moins d’un grand chanteur brésilien du nom de Seu Jorge 🙂

  2. Vraiment excellent, tu m’a mis l’eau à la bouche là, je vais tacher de le regarder dès que possible. Depuis Pulp Fiction, c’est un gars qui a le « mojo » quoi! à propos, le teaser est Géniaaal, je retrouve les mêmes ‘très bons’ acteurs (S.L.J. et l’autre blanc-là, dont j’oublie souvent le nom, qui jouait le rôle de l’allemand dans Django et Inglorious Bastads, tu vois surement de qui je parle!)

    1. Ooooh mon petit Renaud, tu confonds les acteurs… dans ce film, il s’agit de Tim Roth, il est vrai avec un air de Christoph Waltz (Django, Inglorious Bastards).
      Mais , tous les deux sont des acteurs fétiches de Tarantino 🙂

  3. J’avoue que « Django » m’avait laissé plutôt sceptique, ne sachant trop où il voulait en venir, tant sur le plan du rapport Noir/Blanc que cinématographique (je parle de la fin, la série de fusillades non-stop)…mais là il semblerait que la « démarche » se précise: voilà d’ailleurs un angle d’où on pourrait voir la chose, les huit salopards étant le prolongement de cette « émancipation » des noirs, qui commence, de façon assez ambiguë et discutable (au sens où il faudrait en discuter) dans Django. Merci là-bas, camarade Tarantinien! 😀

    1. Justement, il voulait faire une suite à Django, mais ça ne marchait pas dans sa tête… alors il a changé de projet.
      Note aussi que ce nouveau film parle directement aux assassinats de plus en plus récurrents dont les noirs sont victimes aux USA.
      🙂

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