Pourquoi la France ne peut pas copier le vote obligatoire brésilien

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crédit photo: 7com | Wikimedia Commons

La France doit-elle copier le vote obligatoire appliqué au Brésil? Ce système est-il idéal pour une démocratie aussi « vieille » que la France, ou bien reste-t-il adapté aux « jeunes démocraties »? Le site internet Slate.fr a publié un excellent article qui tente de comprendre l’engouement des électeurs brésiliens; un fait qui contraste avec le taux élevé d’abstention en France. De mon point de vue, le vote obligatoire n’est ni idéal ni démocratique en soi. De plus, le contexte peu flatteur particulier de la société brésilienne explique son application.

1. Une jeune démocratie

Le Brésil est une jeune démocratie et de ce point de vue, plusieurs électeurs ne sont pas habitués à voter, certains votent pour la première fois. Cela est loin d’être l’explication la plus définitive, mais elle a son poids pour comprendre le taux de participation des brésiliens aux élections contrairement aux français qui sont de plus en plus nombreux à s’abstenir.

A cela s’ajoute évidemment le vote obligatoire en application dans le pays pour les populations âgées de 18 à 65 ans. Dans un pays comme la France ayant une longue tradition démocratique, une certaine lassitude des électeurs se comprend d’autant plus que les élections ne jouent pas nécessairement un rôle déterminants sur le niveau de vie des électeurs. Ce qui n’est pas le cas du Brésil.

2. Sanctions ou pas sanctions?

S’abstenir au Brésil peut avoir des conséquences assez variées selon les catégories sociales. Par exemple, si on est pauvre et qu’on s’abstient, on est obligé de payer une amende de 4 reais (1 euro). Il y a donc de nombreuses personnes qui ne votent pas, même si le taux d’abstention reste très faible. Pour une personne de classe moyenne ou riche, ne pas voter peut avoir des conséquences plus sérieuses (1 euro n’étant pas vraiment une sanction objetive): il y a par exemple, l’interdiction d’obtenir un passeport pendant les quatre prochaines années, l’interdiction de participer à un concours pour la fonction publique (un emploi dans ce secteur étant considéré comme le graal par de nombreux brésiliens: on ne peut pas être licencié même « Pour juste cause », à la limite, on se voit muté dans une ville assez éloignée des grands centres).

Dans ce cas, il est légitime de se demander si ces sanctions pèsent plus lourdement sur les plus riches ou sur les plus pauvres. De toute évidence, les plus riches en souffrent plus, car une interdiction de participer à un concours public ou celle d’obtenir un passeport sont deux mesures restrictives des libertés individuelles beaucoup plus graves. L’interdiction d’obtenir un passeport n’affecte que très rarement un pauvre qui ne songe évidemment pas à voyager. Cette réalité lui est étrangère.

3. Les leaders charismatiques

La démocratie Brésilienne, comme la plupart des démocraties sud-américaines tient souvent sur un leader charismatique. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la crise politique et économique dans laquelle le Brésil est empêtré depuis la fin de l’ère Lula da Silva. L’ancien président éait une figure qui parvenait à contenter aussi bien les plus riches que les plus pauvres.

Sans lui, le Brésil a l’air d’un grand château de cartes. Tout semble plus fragile alors que dans les faits les choses ne sont pas foncièrement différentes. De Lula da Silva à Hugo Chavez en passant par le couple Kirchner, Evo Morales ou José Mujica, on ne peut comprendre les systèmes politiques sud-américains sans comprendre le rôle de ces personnalités « magiques », pour garder une terminologie weberienne.

4. Une campagne électorale « à l’américaine »

Les campagnes électorales brésiliennes sont de plus en plus chères; elles tendent à s’américaniser. Selon plusieurs études, les chiffres pour se faire élire peuvent atteindre des niveaux exorbitants.

On sait par exemple que pour être élu maire de la grande métropole de São Paulo, Giberto Kassab aurait dépensé plus de 50 millions de dollars américains, soit 110 millions de reais. La candidate perdante de l’époque Marta Suplicy en aurait dépensé 34 millions.

Tout cela est le résultat du rôle croissant des spécialistes de marketing dans les campagnes électorales. On ne vend que très rarement des projets politiques. Ce sont au contraire des « marchandises » qui sont vendues aux électeurs. Dans un article publié sur ce blog il y a un an, je vous parlais de l’homme derrière Dilma Rousseff et Eduardo dos Santos, le président angolais – car, oui, le système s’exporte.

Depuis douze ans, les chiffres ne cèssent de grimper. Ainsi, rapporte Huffpost Brasil, le coût des campagnes électorales est passé de 792 millions à 5 milliards de reais. « De quoi construire une ligne de métro et 20 hôpitaux », insiste le site. Par ailleurs, pour être élu député fédéral, il faut dépenser au moins 4 millions pour sa campagne électorale.

http://veja.abril.com.br/blog/impavido-colosso/campanha-de-dilma-gastou-39-mais-que-a-de-aecio-nas-urnas-diferenca-foi-de-8/

Capture d’écran d’une infographie publiée sur le site internet du magazine Veja

La réélection de la présidente Dilma Rousseff a coûté pas moins de 300 millions de reais (800 millions selon Folha de São Paulo) alors que la campagne électorale de son adversaire Aécio Neves a coûté plus de 200 millions de reais. Autant de dépenses qui font du Brésil le deuxième pays qui dépense le plus d’argent pour les élections au monde juste après … les Etats-Unis.

Pour les lecteurs lusophones, ces explications d’un spécialiste pour lequel « le coût élevé des élections est proportionnel au niveau de pauvreté des électeurs ». Plus les électeurs sont pauvres, plus les élections sont chères

5. Une société clivée

Il s’agit de mon point de vue, de l’une des raisons pour lesquelles les brésiliens votent massivement depuis plusieurs années. Le Brésil est une société de plus en plus clivée. Les tensions idéologiques ne cèssent d’augmenter. Le clivage est tel que chaque élection est perçue comme une vraie bataille engageant vie et mort des personnes.

Il ne faut pas non plus oublier l’importance des politiques sociales appliquées par le Parti des Travailleurs (PT) au pouvoir depuis douze ans. Le très discuté Programa Bolsa Família, une espèce d’allocation familiale dont bénéficient les populations les plus pauvres sous la simple condition d’inscrire leurs enfants dans une école et de les soumettre à un contrôle médical (gratuit au Brésil) régulier.

En résumé, une élection au Brésil n’est jamais une simple élection.

Brésil : reportage sur les bénéficiaires de l… por franceinter


C. Vainer (Univ. Rio) : « Les membres du PT… por franceinter
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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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2 Commentaires

  1. « NOS RICHESSES

    L’humanité a fait un bout de chemin depuis ces âges reculés durant lesquels l’homme, façonnant en silex des outils rudimentaires, vivait des hasards de la chasse et ne laissait pour tout héritage à ses enfants qu’un abri sous les rochers, que de pauvres ustensiles en pierre, – et la Nature, immense, incomprise, terrible, avec laquelle ils devaient entrer en lutte pour maintenir leur chétive existence.
    Pendant cette période troublée qui a duré des milliers et des milliers d’années, le genre humain a cependant accumulé des trésors inouïs. Il a défriché le sol, desséché les marais, percé les forêts, tracé des routes ; bâti, inventé, observé, raisonné ; créé un outillage compliqué, arraché ses secrets à la Nature, dompté la vapeur; si bien qu’à sa naissance l’enfant de l’homme civilisé trouve aujourd’hui à son service tout un capital immense, accumulé par ceux qui l’ont précédé. Et ce capital lui permet maintenant d’obtenir, rien que par son travail, combiné avec celui des autres, des richesses dépassant les rêves des Orientaux dans leurs contes des Mille et une Nuits.
    Le sol est, en partie, défriché, prêt à recevoir le labour intelligent et les semences choisies, à se parer de luxuriantes récoltes – plus qu’il n’en faut pour satisfaire tous les besoins de l’humanité. Les moyens de culture sont connus.
    Sur le sol vierge des prairies de l’Amérique, cent hommes aidés de machines puissantes produisent en quelques mois le blé nécessaire pour la vie de dix mille personnes pendant toute une année. Là où l’homme veut doubler, tripler, centupler son rapport il fait le sol, donne à chaque plante les soins qui lui conviennent et obtient des récoltes
    prodigieuses. Et tandis que le chasseur devait s’emparer autrefois de cent kilomètres carrés pour y trouver la nourriture de sa famille, le civilisé fait croître, avec infiniment moins de peine et plus de sûreté, tout ce qu’il lui faut pour faire vivre les siens sur une dix millième partie de cet espace.
    Le climat n’est plus un obstacle. Quand le soleil manque, l’homme le remplace par la chaleur artificielle, en attendant qu’il fasse aussi la lumière pour activer la végétation. Avec du verre et des conduits d’eau chaude, il récolte sur un espace donné dix fois plus de produits qu’il n’en obtenait auparavant.
    Les prodiges accomplis dans l’industrie sont encore plus frappants. Avec ces êtres intelligents, les machines modernes, -fruit de trois ou quatre générations d’inventeurs, la plupart inconnus, – cent hommes fabriquent de quoi vêtir dix mille hommes pendant deux ans. Dans les mines de charbon bien organisées, cent hommes extraient chaque année de quoi chauffé dix mille familles sous un ciel rigoureux. Et l’on a vu dernièrement toute une cité merveilleuse surgir en quelques mois au Champ de Mars, sans qu’il y ait eu la moindre interruption dans les travaux réguliers de la nation française.
    Et si, dans l’industrie comme dans l’agriculture, comme dans l’ensemble de notre organisation sociale, le labeur de nos ancêtres ne profite surtout qu’au très petit nombre, – il n’en est pas moins certain que l’humanité pourrait déjà se donner une existence de richesse et de luxe, rien qu’avec les serviteurs de fer et d’acier qu’elle possède.
    Oui certes, nous sommes riches, infiniment plus que nous ne le pensons. Riches par ce que nous possédons déjà ; encore plus riches par ce que nous pouvons produire avec l’outillage actuel. Infiniment plus riches par ce que nous pourrions obtenir de notre sol, de nos manufactures, de notre science et de notre savoir technique, s’ils étaient appliqués à procurer le bien-être de tous.
    II
    Nous sommes riches dans les sociétés civilisées. Pourquoi donc autour de nous cette misère ? Pourquoi ce travail pénible, abrutissant des masses ? Pourquoi cette insécurité du lendemain, même pour le travailleur le mieux rétribué, au milieu des richesses héritées du passé et malgré les moyens puissants de production qui donneraient l’aisance à tous, en retour de quelques heures de travail journalier ?
    Les socialistes l’ont dit et redit à satiété. Chaque jour ils le répètent, le démontrent par des arguments empruntés à toutes les sciences.
    Parce que tout ce qui est nécessaire à la production le sol, les mines, les machines, les voies de
    communication, la nourriture ; l’abri, l’éducation, le savoir – tout a été accaparé par quelques-uns dans le cours de cette longue histoire de pillage, d’exodes, de guerres, d’ignorance et d’oppression, que l’humanité a vécue avant d’avoir appris à dompter les forces de la Nature.
    Parce que, se prévalant de prétendus droits acquis dans le passé, ils s’approprient aujourd’hui les deux tiers des produits du labeur humain qu’ils livrent au gaspillage le plus insensé, le plus scandaleux ; parce que, ayant réduit les masses à n’avoir point devant elles de quoi vivre un mois ou même huit jours, ils ne permettent à l’homme de travailler que s’il consent à leur laisser prélever la part du lion ; parce qu’ils l’empêchent de produire ce dont il a besoin et le forcent à
    produire, non pas ce qui serait nécessaire aux autres, mais ce qui promet les plus grands bénéfices à l’accapareur. » La Conquête du pain Pierre Kropotkine 1892.

    Bonne fête Serge, même si je ne suis d’accord avec ce qui t’exaspère !

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