Domingos da Cruz, l’intellectuel persécuté en Angola

L'écrivain, philosophe et militant politique angolais, Domingo da Cruz | image @Facebook

L’écrivain, philosophe et militant politique angolais, Domingo da Cruz | image @Facebook

Domingos da Cruz est un ami depuis plus de quatre ans. Je l’ai rencontré plusieurs fois dans la ville de João Pessoa où nous avons développé une relation basée sur une admiration mutuelle. Intellectuel acharné, chercheur et philosophe diplômé de l’Université fédérale de Paraíba au Brésil, il est l’un de ces symboles qui laissent entrevoir un avenir radieux pour l’Angola. Cela fait plus de quatre mois qu’il se retrouve derrière les barreaux en compagnie de quatorze autres militants. Accusé de mettre en danger la sûreté de l’Etat, Domingos da Cruz et ses codétenus ont en réalité organisé une journée de lecture autour de deux livres jugés subversifs.

Premier contact avec le racisme brésilien

C’est grâce à une bourse d’études de la Fondation Open Society que Domingos da Cruz arrive au Brésil pour y faire un master en droits de l’homme. Il se distingue tout de suite par son sens critique sans concession. Il bouscule les lignes, tient tête à certains professeurs reconnus au cours d’intenses discussions académiques et/ou politiques : c’est que pour lui, les deux sphères s’entremêlent.

Le racisme de la société brésilienne l’émeut immédiatement. Il ne sera plus jamais à l’aise au Brésil. Plusieurs fois, il m’avouera ne plus supporter de voir la misère sociale, politique et intellectuelle des Afro-Brésiliens. C’est que cette image d’un pays racialement divisé n’est pas sans rappeler la ségrégation raciale qui prévaut dans son propre pays, l’Angola. En effet, Domingos, comme il est connu, a conscience des privilèges sociaux dont bénéficient les métis en Angola. C’est d’ailleurs la première fois que cette problématique émerge sous mes yeux.

Mais, Domingos da Cruz s’indigne également contre le racisme qu’il découvre dans les institutions d’études supérieures au Brésil où les étudiants noirs sont constamment rabaissés.

L’influence sur mes recherches

Lors de nos premières rencontres, il insiste pour visiter mon appartement. Au départ, je ne comprends pas très bien sa démarche. Il me semble qu’il éprouvait une profonde solitude dans son appartement situé près de la plage. Au fil de nos discussions intellectuelles, il m’interroge sur la direction que je veux imprimer à mes recherches. Sur ce, je dois dire aussi que l’Afrique n’a jamais été une question fondamentale pour moi. Je n’y accordais que très peu d’importance. A ce moment-là, encouragé par une de mes enseignantes, je m’apprêtais à écrire un mémoire sur la démocratie brésilienne.

Nos échanges finissent par me convaincre que je serais plus utile en dédiant mes recherches  aux transformations sociopolitiques en marche dans une Afrique qui ne cesse de bouger.

Deux livres jugés dangereux

Domingos da Cruz est un homme inquiet qui a été formé chez les catholiques. Partout où il passe, il combat les injustices, en commençant par son pays. Son seul défaut, s’il en est, c’est son acharnement. A côté de lui, je me sentais un peu lâche, moi qui ne m’engageais politiquement pour aucune cause.

Quelques jours avant son retour en Angola, Domingos me confiait ses craintes face au durcissement du régime d’Eduardo dos Santos, l’homme qui a fait de l’Angola un pays dont la croissance économique se maintient à deux chiffres. Pour les observateurs internationaux, cela suffit.

Tout le monde sait pertinemment que l’Angola est une dictature, mais qu’importe, si ce beau pays est devenu le paradis touristique des Occidentaux, un modèle que d’autres pays africains n’hésitent plus à copier.

Cela fait plus de quatre mois que Domingos da Cruz est incarcéré dans une prison en Angola pour avoir organisé une journée de débat autour de deux livres jugés subversifs et dangereux pour la sûreté de l’Etat.

Pour lire le portrait de Luaty Beirão, rappeur angolais arrêté en même temps que Domingos da Cruz, cliquez ici.

Lire aussi le compte rendu publié sur le site Le Monde Afrique

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Suivez-moi sur Twitter: @sk_serge 

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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8 Commentaires

  1. Em Angola se reclamas pelo seu direito, és inimigo da paz. Se críticas o regime, é atentado contra a segurança de estado, se falas a Verdade, é crime de difamação. Falar das riquezas dos dirigentes e familia, é inveja por não ter sucesso como eles. pensar contrario, é considerado inimigo da democracia. Estar desempregado e passar fome, é normal para José Eduardo dos Santos. Essa é a nossa realidade de dia à dia.

    1. Pour l’instant pas grand chose à part relayer, ce qui est une forme de pression. Des diplomates se sont engagés mais c’est difficile de bouger un régime comme celui de Dos Santos.
      Espérons que le jugement ait lieu bientôt, mais ça aussi c’est peut-être rêver débout.

        1. Eh oui, la situation est dramatique. Je m’informe par des amis que j’ai en Angola mais je préfère ne pas en dire plus pour des raisons évidentes. 🙂
          Le continent africain fait peur.

  2. « Les détenus sont de jeunes militants des droits humains appelés « revús » (abréviation angolaise de « révolutionnaires »), bien connus en Angola pour organiser des conférences ou des marches pacifiques. Parmi eux se trouvent des personnalités comme le rappeur Luaty Beirão, l’ex-prisonnier politique le plus jeune du monde, Manuel Nito Alves, ou le philosophe Domingos de Cruz, qui est aussi journaliste pour l’hebdomadaire Folha 8 et animateur d’un observatoire de la presse, créé fin 2014 afin de défendre la liberté d’expression et la démocratie. C’est lui qui a été arrêté dimanche à la frontière de la Namibie et dont les œuvres semblent avoir joué un rôle important dans cette affaire. »

    http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/02/un-enigmatique-coup-d-etat-en-angola_4667571_3212.html

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