La terrifiante montée des extrémismes au Brésil

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Des manifestants LGBT à Brasília, capitale du Brésil – Marcello Casal Jr./ABr

Dilma Rousseff sort enfin de son silence. L’inquiétante montée des extrémismes au Brésil a tiré la présidente d’un mutisme qui devenait pesant comme je le faisais remarquer sur Twitter. Racistes, homophobes, xénophobes, hommes politiques ou anonymes, tous les extrémistes se sentent pousser des ailes. Analyse d’un phénomène en expansion.

Le gouvernement brésilien sort peu à peu du profond sommeil qui l’empêchait de prendre la mesure du phénomène : une montée plus qu’inquiétante des extrémismes au Brésil. Une tendance en rupture avec les coutumes de ce beau pays. Internet facilite la mobilisation des radicaux alors que les médias déversent des discours dont l’éthique est pour le moins douteuse.

Réaction importante et incisive de la présidente Dilma Rousseff sur son compte Twitter, en vidéo:

 

Le discours clivant des hommes politiques

Les hommes médiocres ont de plus en plus d’espaces dans les médias brésiliens. Ne croyez pas que la France est le seul pays à avoir des politiques un peu « folkloriques » – soyons gentils -. Au Brésil aussi, nous avons « nos propres Donald Trump et Nadine Morano« . BBC Brasil s’inquiète d’ailleurs d’un scénario « à la Trump » d’ici 2018.

Jair Bolsonaro est sûrement le député politique le plus aimé et le plus détesté du Brésil. Il faut dire que le pire député du monde comme le rapporte le blog du Monde.fr, Big Browser ne fait pas dans la dentelle. Entre un discours homophobe, raciste et misogyne, il occupe constamment l’espace médiatique.

Il est certain que la grande visibilité médiatique dont jouissent les hommes politiques ultra-conservateurs comme Jair Bolsonaro (placé 4° dans la course à la présidence de 2018 par un sondage cette semaine) et le président du Parlement brésilien Eduardo Cunha a joué son rôle pour décomplexer les extrémistes.

Des hommes masqués et des justiciers de Rio

Certains n’y verront aucun lien mais la renommée internationale qu’a gagné le Batman des favelas portraitisé par Making-of a donné des idées à de nombreux jeunes qui veulent s’essayer à l’héroïsme des populistes. Ces derniers jours nous avons vu proliférer des groupes extrémistes prétendant se faire justice eux-mêmes. Dans leur ligne de mire, les jeunes des favelas qui organisent des « rafles » sur les plages cariocas… sacrilège! Le lieu le plus démocratique au Brésil, la plage, est devenu un territoire de terreur et tout indique que désormais un apartheid se prépare.

Capture d'écran d'un reportage de Folha de SP sur les justiciers de Rio de Janeiro

Capture d’écran d’un reportage de Folha de SP sur les justiciers de Rio de Janeiro

Les nouveaux justiciers de Rio de Janeiro n’hésitent pas sur le choix des suspects : « il s’agit de jeunes dont l’aspect indique qu’ils n’ont pas d’argent sur eux pour retourner dans leur quartier. » Comme on peut le lire sur le site Internet de Folha de SP, La police n’a pas l’air dérangée par ce problème. Ces jeunes justiciers ciblent de préférence des bus sur la ligne d’autobus 474 qui relie Copacabana et les quartiers pauvres.

Des vols en série sur les plages de Rio sont à l’origine de ces mouvements de défense organisée, mais une analyse objective devrait les mettre en perspective avec l’exclusion de moins en moins acceptée des jeunes issus des quartiers pauvres.

Série de vols violents sur les plages de Rio de… par lemondefr

Le « modèle américain » fait des émules

Que les Brésiliens aiment imiter les Américains n’était un secret pour personne. Toutefois, les nouvelles que nous recevons de Rio de Janeiro et sa périphérie ne cessent de nous inquiéter.

Deux reportages ont attiré mon attention et celle du public en général. Le premier, signé par O Globo publie des photos d’affiches imitant le mouvement suprématiste Ku Klux Klan placardées un peu partout dans la ville de Fluminense dans la Grande Rio. Les Noirs, les habitants du Nordeste brésilien et surtout les musulmans sont la cible de ce groupe qui opère essentiellement à la tombée de la nuit.

Capture d'écran sur le site d'O Globo

Capture d’écran sur le site d’O Globo

Le second est un article publié par BBC Brasil qui dresse le portrait d’Henrique Maia, fondateur de la milice non armée Guardian Angels Brasil, un mouvement qui s’inscrit dans la lignée d’un groupe de vigilantes new-yorkais connu pour ses actions dans le Bronx au début des années 1980.

A la décharge de ce groupe, soulignons que ses actions ne sont pas basées sur des critères racialistes.

Un infirmier sénégalais insulté sur Internet

Il sauve une vie dans le métro, reçoit une cinquantaine d’offres d’emploi puis se fait insulter sur Internet [Lire en espagnol sur El País]. C’est en résumé l’exploit réalisé par un dénommé Moussa, infirmier pendant plus de 15 ans au Sénégal et travaillant aujourd’hui dans une fabrique.

C’est encore une de ces belles histoires que l’on trouve sur la Toile, un jeune homme – pour le coup, un véritable héros – sauve la vie d’une femme victime d’un malaise cardiovasculaire. Cette bonne action le rend célèbre et fait connaitre l’histoire de cet infirmier immigré et sous-employé.

S’en suivent plusieurs interviews, des offres d’emploi (une cinquantaine) et la jalousie des internautes des sites d’information les plus lus. On se demande ce que font les modérateurs. Complices, complaisants, indifférents, ces derniers laissent s’exprimer des lecteurs dont le racisme et la xénophobie ne feraient pas rougir un lecteur du blog d’Ivan Rioufol.

Soyons nous-mêmes…

Aujourd’hui, j’ai très envie de conclure mon billet par un choix musical comme mon ami JR. Qui d’autres, sinon femme noire, étrangère dans son propre pays, exilée en Afrique puis aux Barbades… une femme de combat : Nina Simone 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
Serge

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15 Commentaires

  1. La presse financière parle d’un défaut de paiement prochain au brésil ce qui donne a penser que le mouvement est bien synchronisé… Enfin, il est important de bien prendre la mesure des évènements actuels au brésil et en Syrie pour bien voir que Dilma est trop proche des Russes et des Chinois dans le cadre des brics alors qu’une partie importante de l’élite économique au brésil est l’alliée objectif des judeo anglo-xasson.
    La faiblesse économique mondiale a des répercussions catastrophiques sur des pays en pleine construction sociale comme au brésil surtout après une vague importante d’immigration sur son territoire de jeune pauvre et bien souvent qualifier par rapport à des locaux sans qualification. Ce qui pousse et nous en sommes qu’au début a une exacerbation des communotées. Il faut comprendre que tout cela est voulu et programmé par le patronat et l’élite économique qui ainsi organise une stagnation voir une baisse du salaire horaire.
    De surcroît, cela permet d’occuper les pauvres à se faire la guerre-guerre et d’instrumentalisé les faits à des fins politiques, mais aussi sociétales dans le cadre de renforcement sécuritaire. Voir aussi comme après le 11 septembre sur l’organisation de la mise sous surveillance et la violation au droit de la liberté d’expression quand celle-ci, bien sûr, dérange le pouvoir en place.
    Tu abordes à la fin de ton billet la question des sites d’information et des commentaires, je signale à tes lecteurs que les médias en général et sur internet ainsi que dans un très grand nombre de blogs sont bien souvent des outils de manipulations ou de propagande dont certain ne sont qu’un tissu de mensonges. Il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement dans les grilles des commentaires vus le nombre de prestataires de service qui offrent un très large choix de produits de management du simple filtrage en passant par diverses variantes de modération jusqu’à l’offre d’écriture réécriture des commentaires suivant une charte entre le client et le prestataire. Je t’écris ici au travers de mon expérience avec mon épouse du petit prestataire dans le domaine du web que je suis ici au japon.
    Pour finir circonspection total avec le contenu du web 2.0 dans l’attente du web 3.o.rwellien !
    Ps Je m’excuse pour les nombreuses fautes .

    1. HSBC n’autorise plus aux personnes physiques d’ouvrir des comptes chez lui, il y a effectivement une inquiétude de ce côté là.

      « La faiblesse économique mondiale a des répercussions catastrophiques sur des pays en pleine construction sociale comme au brésil surtout après une vague importante d’immigration sur son territoire de jeune pauvre et bien souvent qualifier par rapport à des locaux sans qualification. », bonne analyse de quelqu’un qui semble bien connaître le Brésil. Je ne te cache pas qu’actuellement, beaucoup de personnes expriment ouvertement leur peur…

      1. Analyse intéressante, cher Franck. C’est vrai que ces soubresauts sociaux peuvent bien s’inscrire dans un cadre plus global et organisé. Ce n’est pas la première fois qu’on mets en tandem la violence d’en haut avec celle d’en bas. Je dirais même que c’est une constante, ça n’augure pas forcément de bonnes choses pour ce pays, qui est quand même aux prises avec l’Empire anglo-saxon, quoi qu’on en dise.

        1. l’oligarchie n’aura bientot plus besoin du peuple…

          Brésil: l’opposition veut arriver au pouvoir par un coup d’Etat

          Sao Paulo – La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, a accusé mardi l’opposition brésilienne, battue dans les urnes il y a un an, de vouloir arriver au pouvoir par un coup d’Etat.

          L’opposition cherche sans cesse à raccourcir sa route vers le pouvoir, à effectuer un saut et à arriver au pouvoir par un coup d’Etat, a déclaré Mme Rousseff dans un discours prononcé lors d’une réunion syndicale à Sao Paulo.

          Mme Rousseff, dont c’est le deuxième mandat présidentiel, affronte une grave crise politique et est menacée du lancement d’une procédure de destitution à son encontre.

          Il s’agit d’élaborer de manière artificielle un impeachment à un gouvernement élu au suffrage direct. Ils étaient 54 millions à voter pour notre projet, a poursuivi la chef de l’Etat.

          Mme Rousseff a estimé que le discours putschiste que tient selon elle l’opposition n’était pas seulement dirigé contre elle, mais contre ce qu’elle représente.

          Et qu’est-ce que je représente ? Les conquêtes historiques du gouvernement Lula qui ont transformé le Brésil. Le coup d’Etat que les mécontents veulent commettre est un coup contre le peuple. Mais ils peuvent être sûrs qu’ils n’y arriveront pas, a-t-elle lancé.

          Ce n’est pas la première fois que la présidente de gauche dénonce un projet de coup d’Etat contre son gouvernement.

          L’opposition accuse la présidente et son gouvernement d’avoir sciemment maquillé les comptes publics en pleine année électorale en 2014.

          Mme Rousseff a gagné mardi un répit sur les terrains parlementaire et judiciaire dans la bataille car le président du Congrès des députés, Eduardo Cunha, a repoussé à la semaine prochaine sa décision sur le déclenchement d’une éventuelle procédure de destitution à son encontre.

          Au plus bas dans les sondages (10%), la présidente pâtit de la récession économique de la 7e économie mondiale, du scandale de corruption au sein de Petrobras et de l’incapacité du gouvernement à coordonner une coalition.

          (©AFP / 14 octobre 2015 04h24)

          1. Oui, les partisans de Dilma Rousseff lui ont demandé d’hausser le ton face à l’offensive de l’opposition et de se potionner fermement face à ces derniers. Je crois qu’elle devrait faire une apparution à la télé dans les prochains jours.
            Le président du Parlement Eduardo Cunha qui lui avait déclaré la guerre est désormais poursuivi pour détention d’un compte en Suisse, sa femme a meme bénéficié d’un cours de tenis à plus 200 mille reais – pour un homme qui accuse Dilma Rousseff de corruption, ça fait beaucoup.

            A lire sur les Echos, la récupération du Brésil pourrait être pour 2016. j’ai aussi vu que « l’économie chinoise ne chute pas comme on pouvait le craindre ». Ce qui est une bonne nouvelle pour son principale vendeur: le Brésil.

  2. Bonjour,
    vous écrivez : « A la décharge de ce groupe, soulignons que ses actions ne sont pas basées sur des critères racialistes. »
    Or, selon ce que rapporte le reportage de la BBC : « Em uma discussão sobre os « coretos » (como são chamados os grupos de jovens da periferia que praticam roubos e arrastões em áreas ricas), Maia disse que seus membros « são feios igual (sic) aos Gremlins, não possuem higiene pessoal e fedem muito ». O advogado prossegue: « Imagine, eles têm naturalmente maior produção de melanina por ser (sic) uma grande maioria de cor preta ». »

    Je veux bien admettre que ces énergumènes soient moins systématiques que les membres du KKK (c’est toujours plus complexe au Brésil), mais tout de même, il y a comme un léger parfum de « preconceito » dans leur manière d’agir et de communiquer.

    1. Je vous l’accorde. Néanmoins après avoir visionné des images des sites de Guardians Angels américains et bréisliens, je me suis rendu compte que leurs membres appartenaient à plusieurs groupes ethniques. Mais, ne vous en faites pas, ce groupe m’inquiète autant que les autres.
      Merci d’être passé par ici
      🙂

  3. C’est marrant, je ne suis pas du tout surpris de cette escalade dans les tensions.
    Le Brésil, comme l’Afrique du Sud, illustre cet état particulier des pays qui condensent et gardent en gestation des facteurs de stress et de violence. Que ce soit d’un point de vue racial ou du point de vue de la violence capitaliste. Que la violence prennent corps dans les couches du bas n’est que la conséquence logique de la violence et des contradictions violentes dans lesquelles sont prises les élites. Si on ajoute à cela une conjoncture économique pas forcément reluisante et « l’ombre américaine » qui plane, dans tous les sens du terme…c’est ce qu’on appelle un ticket gagnant!
    Pour ce qui est de la question des clash inter-ethniques, la question est trop vaste, douloureuse et explosive pour en discuter dans les limites de cette esquisse.

    1. « Le Brésil, comme l’Afrique du Sud, illustre cet état particulier des pays qui condensent et gardent en gestation des facteurs de stress et de violence. Que ce soit d’un point de vue racial ou du point de vue de la violence capitaliste. »,
      tu as raison, mais contrairement à l’Afrique du Sud, le Brésil est un pays du compromis social. C’est là nouveauté qu’il faut retenir de cette montée des radicalités. Quelque chose dans le « lien social » est rompu…

      1. Je voudrais rebondir sur ce que tu as ecrit Serge «  »Quelque chose dans le « lien social » est rompu… » n’est-ce pas la le but recherche ?

        1. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il s’agisse « d’un but recherché », les hommes font-ils l’histoire sachant exactement ce qu’ils font? Marx avait-il donc tort? 🙂

          1. Et Cecil John Rhodes ? Tu le sais très bien, la question n’est pas savoir qui a tort ou qui a raison, mais qui a le pouvoir et qui ne l’a pas !
            Marx avait-il donc tort? Oui, de mourir a Londres !!
            Albert Einstein avait-il tort?

            Pourquoi le socialisme ?

            – Article paru en mai 1949 dans le numéro un de la revue Monthly Review –

            -Albert Einstein-

            Est-il avisé pour quelqu’un qui n’est pas un expert en économie et questions sociales d’exprimer ses vues sur le sujet du socialisme ? En fait, je crois que oui, pour un certain nombre de raisons.

            Considérons d’abord la question du point de vue du savoir scientifique. On pourrait penser qu’il n’y a pas de différences méthodologiques essentielles entre l’astronomie et l’économie : les hommes de science œuvrant dans ces deux matières essaient de découvrir des lois relativement générales pour un ensemble limité de phénomènes de façon à rendre le lien entre ces phénomènes aussi intelligibles que possible. Mais en réalité de telles différences méthodologiques existent. La découverte de lois générales dans le domaine de l’économie est rendue difficile par le fait que les phénomènes économiques observés sont souvent influencés par plusieurs paramètres difficiles à évaluer séparément. En plus, l’expérience qui s’est accumulée depuis le début de cette période dite civilisée de l’histoire humaine a – c’est bien connu – été largement affectée et contrainte par des éléments qui, en aucun cas, ne sont seulement de nature économique.

            Par exemple, la plupart des étapes les plus importantes de l’histoire doivent leur existence à la conquête de territoires. Les peuples conquérants se sont établis en tant que classe privilégiée du pays conquis, par le biais de la loi et de l’économie. Ils se sont attribué le monopole de la propriété de la terre et ont nommé le clergé dans leurs propres rangs. Les prêtres, titulaires du contrôle de l’éducation, ont fait de la division de la société en classes une institution permanente et créé un système de valeurs qui a guidé le comportement social du peuple, sans que ce dernier en ait vraiment conscience. Mais la tradition historique est encore, si l’on peut dire, celle d’hier. Nous n’avons nulle part surmonté ce que Thornstein Veblen a appelé « la phase de prédation » du développement humain. Ces faits économiques observables relèvent de cette phase et même les lois que nous pouvons en tirer ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel du socialisme est précisément d’avoir raison de la phase de prédation du développement humain et d’avancer au-delà, la science économique dans son état actuel ne peut fournir qu’un léger éclairage sur la société socialiste du futur. Deuxièmement, la finalité du socialisme est d’ordre social-éthique. La science, en revanche, ne peut créer des finalités et, encore moins, les inoculer dans les êtres humains ; la science peut, tout au plus, fournir les moyens par lesquels atteindre certaines finalités. Mais ces finalités elles-mêmes sont conçues par des personnalités ayant des idéaux éthiques nobles et (si ces finalités ne sont pas mort-nées, mais vigoureuses et pleines de vie) alors elles sont adoptées et développées par tous ces êtres humains qui, à moitié inconsciemment, déterminent la lente évolution de la société.

            Pour ces raisons, nous devrions être sur nos gardes et ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il est question de problèmes humains ; et nous ne devrions pas supposer que les experts sont les seuls à avoir le droit de s’exprimer sur des questions relevant de l’organisation de la société. Depuis quelque temps maintenant, de nombreuses voix soutiennent que la société humaine traverse une crise et que sa stabilité a dangereusement volé en éclats. La caractéristique d’une telle situation est que les individus se sentent indifférents ou même hostiles envers le groupe, petit ou grand, auquel ils appartiennent.

            Pour illustrer mon propos, laissez-moi raconter une expérience personnelle. J’ai récemment discuté, avec un homme intelligent et bien intentionné, de la menace d’une nouvelle guerre qui, à mon avis, mettrait sérieusement en péril l’existence de l’humanité ; j’ai fait la remarque que seule une organisation supranationale pourrait fournir une protection contre un tel danger. Là-dessus, mon visiteur, très calme et paisible, m’a dit : « Pourquoi êtes-vous si profondément opposé à la disparition de la race humaine ? ». Je suis sûr qu’il y a à peine un siècle, personne n’aurait fait une telle déclaration avec autant de légèreté. C’est la déclaration d’un homme qui s’est efforcé en vain d’atteindre un équilibre intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir d’y parvenir. C’est l’expression de l’isolement, d’une solitude douloureuse, dont tant de gens souffrent ces jours-ci.

            Quelle en est la cause ? Y a-t-il une issue ? Il est facile de soulever de telles questions, mais difficile d’y répondre avec un tant soit peu d’assurance. Je dois essayer, cependant, autant que je le peux, bien que je sois parfaitement conscient du fait que nos sentiments et nos efforts sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent être exprimés avec des formules simples et naturelles.

            L’homme est tout à la fois un être solitaire et un être social. En tant qu’être solitaire, il tente de protéger sa propre existence et celle de ceux qui sont les plus proches de lui, afin de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses compétences innées. En tant qu’être social, il cherche à gagner la reconnaissance et l’affection de ses congénères, à partager leurs plaisirs, à les réconforter dans leurs chagrins et à améliorer leurs conditions de vie. Seule l’existence de ces efforts variés, fréquemment conflictuels rend compte du caractère particulier de l’homme. La conjonction spécifique de tous ces efforts détermine jusqu’à quel point un individu peut atteindre un équilibre intérieur et peut contribuer au bien-être de la société.

            Il est tout à fait possible que le poids relatif de ces deux tendances (être solitaire, être social) soit, en grande partie, déterminé par l’héritage. Mais, la personnalité qui finalement émerge est en grande partie façonnée par l’environnement dans lequel un homme se trouve plongé au cours de son développement, par la structure de la société dans laquelle il grandit, par les traditions de cette société et par l’appréciation qu’a celle-ci des différents types de comportement. Le concept abstrait de « société » signifie pour l’être humain individuel la somme de ses relations directes et indirectes à ses contemporains et aussi aux générations qui l’ont précédé. L’individu est capable de penser, de sentir, de faire des efforts et de travailler par lui-même ; mais il dépend tellement de la société (pour son existence physique, intellectuelle et émotionnelle) qu’il est impossible de le penser ou de le comprendre en dehors du cadre de la société.

            C’est la « société » qui fournit à l’homme nourriture, vêtements, logement, outils de travail, langage, formes de pensée et l’essentiel du contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible grâce au travail et aux réalisations de ces millions d’humains, du présent ou du passé qui se cachent derrière le petit mot « société ». C’est pourquoi il est évident que la dépendance de l’individu vis-à-vis de la société est un état de la nature qui ne peut être aboli, tout comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que le déroulement de la vie des fourmis et des abeilles est programmé jusque dans son plus petit détail par de rigides instincts héréditaires, le modèle social et les interelations entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changer.

            La mémoire, la capacité à faire de nouvelles associations, le don de la communication orale ont rendu possible chez les êtres humains des développements qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, les institutions et les organisations, dans la littérature, dans les réalisations scientifiques et techniques, dans les travaux artistiques. Cela explique comment il se trouve que, dans un certain sens, l’homme peut influencer sa vie grâce à sa conduite particulière et que, dans ce processus, la pensée consciente et la volonté peuvent jouer un rôle. L’homme acquiert à la naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme figée et inaltérable, y compris les pulsions naturelles qui sont caractéristiques de l’espèce humaine. En plus, au cours de sa vie, il acquiert une constitution culturelle que lui fournit la société grâce à la communication et à beaucoup d’autres types d’influences. C’est cette constitution culturelle qui, avec le temps, est susceptible de changer et qui détermine en grande partie la relation entre l’individu et la société.

            L’anthropologie moderne nous a enseigné, au travers de l’étude comparative des cultures dites primitives, que le comportement social des êtres humains peut être très différent selon les modèles culturels et les types d’organisation qui prévalent dans la société. C’est sur ce constat que ceux qui concentrent leurs efforts sur l’amélioration de la condition humaine peuvent fonder leurs espoirs : les êtres humains ne sont pas condamnés, du fait de leur constitution biologique, à s’anéantir entre eux ou à se retrouver à la merci d’un destin cruel qu’ils s’infligeraient à eux-mêmes. Si nous nous demandons comment la structure de la société et l’attitude de l’homme devraient être modifiées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devrions constamment rester conscients du fait qu’il y a certains paramètres que nous sommes incapables de modifier. Comme il est dit plus haut, la nature biologique de l’homme n’est pratiquement pas sujette au changement. En outre, les développements technologiques et démographiques des tout derniers siècles ont créé des conditions qui sont là pour durer. Avec les concentrations de populations relativement denses, avec les marchandises indispensables à leur perpétuation, une division extrême du travail et un appareil de production fortement centralisé sont absolument nécessaires. Ce temps où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient être complètement autosuffisants, ce temps qui, si on regarde en arrière, paraît si idyllique, eh bien, ce temps a disparu à jamais. Il est à peine exagéré de dire que l’humanité constitue dès maintenant une communauté planétaire de production et de consommation.

            J’ai maintenant atteint le point où je peux indiquer ce qui pour moi constitue le fond de la crise de notre temps. Cela se rapporte à la relation de l’individu à la société. L’individu est devenu plus que jamais conscient de sa dépendance vis-à-vis de la société. Mais il ne vit pas cette dépendance comme un atout, comme un lien organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace à ses droits naturels, ou même à son existence économique. En outre, sa position dans la société est telle que les pulsions égotistes de son caractère sont constamment cultivées tandis que ses pulsions sociales, qui sont par nature plus faibles, se détériorent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position dans la société, souffrent de ce processus de détérioration. Prisonniers sans le savoir de leur propre égotisme, ils se sentent dans l’insécurité, seuls et privés des joies naïves, simples et sans sophistication de la vie. L’homme ne peut trouver un sens à la vie, si courte et périlleuse soit-elle, qu’en se dévouant à la société.

            L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon sens, la source réelle du mal. Nous avons devant nous une grande communauté de producteurs dont les membres s’efforcent sans cesse de se priver les uns les autres du fruit de leur travail collectif, non pas par la force, mais tout simplement en se conformant fidèlement aux règles établies par la loi. De ce fait, il est important de se rendre compte que les moyens de production (c’est-à-dire l’intégralité de la capacité de production nécessaire pour produire à la fois les biens de consommation et les moyens de production additionnels) peuvent être légalement la propriété privée d’individus, et ils le sont dans leur grande majorité.

            Pour faire simple et bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’usage commun du terme, j’appellerai « travailleurs », dans la discussion qui suit, tous ceux qui n’ont pas leur part dans la propriété des moyens de production. Le propriétaire des moyens de production est dans la position d’acheter la force de travail des travailleurs. C’est en utilisant ces moyens de production que le travailleur produit de nouvelles marchandises qui deviennent la propriété du capitaliste. L’élément essentiel dans ce processus est la relation entre ce que le travailleur produit et ce qu’il est payé, tous deux mesurés en terme de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est « libre », ce que le travailleur reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des marchandises qu’il produit, mais par ses besoins minimum et par les besoins des capitalistes en force de travail en liaison avec le nombre de travailleurs disponibles sur le marché. Il est donc important de comprendre que, même en théorie, la paie du travailleur n’est pas déterminée par la valeur de ce qu’il produit.

            Le capital privé tend à se concentrer entre quelques mains, en partie à cause de la compétition entre capitalistes et en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation d’unités de production plus grandes au détriment des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capital privé dont le pouvoir exorbitant ne peut effectivement pas être contrôlé même par une société dont le système politique est démocratique. Cela est d’autant plus vrai que les membres des corps législatifs sont choisis par des partis politiques largement financés et influencés d’une manière ou d’une autre par des capitalistes privés qui, en pratique, éloignent les électeurs du corps législatif. En conséquence, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment, dans les faits, les intérêts des secteurs les moins privilégiés de la population. En plus, dans les conditions existantes, des capitalistes privés contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est alors extrêmement difficile et même, dans la plupart des cas, tout à fait impossible pour le citoyen individuel de parvenir à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.

            La situation qui prévaut dans une économie fondée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes essentiels :

            – premièrement, les moyens de production (le capital) sont propriété privée
            et leurs propriétaires en disposent comme bon leur semble ;

            – deuxièmement, le contrat de travail est libre.

            Bien sûr, une société capitaliste « pure », cela n’existe pas. En particulier, on doit noter que les travailleurs, au travers de leurs luttes politiques longues et âpres, ont réussi à imposer une forme quelque peu améliorée du « contrat de travail libre » pour certaines catégories de travailleurs. Mais, prise dans son ensemble, l’économie contemporaine ne se distingue pas beaucoup du capitalisme « pur ».

            La production est réalisée pour le profit, pas pour son utilité. Il n’y a aucune assurance que ceux qui sont capables et désireux de travailler seront toujours en position de trouver du travail ; il existe presque toujours « une armée de chômeurs ». Le travailleur craint en permanence de perdre son emploi. Comme les travailleurs sans emploi ou faiblement payés ne constituent pas un marché lucratif, la production de biens de consommation s’en trouve réduite et il en résulte de grandes difficultés. Il est fréquent que le progrès technologique conduise à plus de chômage plutôt qu’à un allégement pour tous de la charge de travail. La soif du profit, ajoutée à la concurrence que se livrent les capitalistes, est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital qui conduit à des dépressions de plus en plus graves. La compétition sans limites génère un énorme gaspillage de travail et cette paralysie de la conscience sociale des individus que j’ai mentionnée plus haut.

            Je considère la paralysie des individus comme la pire malfaisance du capitalisme. Notre système éducatif tout entier souffre de ce mal. Une attitude exagérée de compétition est inculquée à l’étudiant qui, en guise de préparation à sa carrière future, est formé à vouer un culte à sa réussite dans l’âpreté au gain. Je suis convaincu qu’il n’y a qu’une seule façon d’éliminer ces maux dangereux, à savoir par la mise en place d’une économie socialiste, accompagnée d’un système éducatif tourné vers des objectifs sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production sont possédés par la société elle-même et sont utilisés selon un mode planifié. Une économie planifiée qui ajuste la production aux besoins de la communauté, distribuerait le travail à faire entre ceux qui sont capables de travailler et garantirait des moyens d’existence à chaque homme, femme et enfant. Outre la promotion de ses capacités innées propres, l’éducation de l’individu tenterait de développer en lui le sens de la responsabilité pour ses congénères plutôt que la glorification du pouvoir et de la réussite qui prévaut dans la société présente.

            Néanmoins, il faut garder à l’esprit qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une économie planifiée en tant que telle peut être assortie d’un asservissement total de l’individu. La réalisation du socialisme requiert la résolution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles : comment est-il possible, eu égard à la centralisation de grande envergure du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute puissante et présomptueuse ? Comment assurer les droits des contre-pouvoirs au pouvoir de la bureaucratie ?

            Exprimer clairement les objectifs et les problèmes du socialisme est d’une très grande importance pour notre période de transition. Puisque, dans les circonstances présentes, la discussion libre et sans obstacle de ces problèmes est frappée d’un tabou puissant, je considère que la création du présent magazine est un service public important.

  4. Les politiciens comme Jair Bolsonaro et Eduardo Cunha provoquent un recul dans le processus démocratique brésilien.

    Voir l’une des phrases les plus controversés Jair Bolsonaro en discussion avec les manifestants « L’erreur de la dictature torturait et tuait pas. »

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