Au Brésil, le bilan (plutôt) sombre du PT sur la question raciale

http://pt.wikipedia.org/wiki/Quilombo#/media/File:Quilombolas.jpgCrédit photo: Antônio Cruz/ABr - wikimedia commons

Lorsqu’un million de personnes sont descendues dans la rue le 15 mars dernier pour manifester contre le gouvernement de Dilma Rousseff (ou contre la corruption, cela n’est pas trop clair), la question raciale a ressurgi. En chute libre, la gauche au pouvoir a profité de ce remue-ménage médiatique pour instrumentaliser les Afro-Brésiliens. Faute d’un début de mandat positif, le parti au pouvoir veut prendre (politiquement) les Noirs en otage.

La ‘Middle class’ brésilienne dit non au pacte national

Le Brésil a sacrément tremblé le 15 mars 2015. Des centaines des milliers de manifestants se sont rassemblés dans les rues de São Paulo, Rio de Janeiro ou Belo Horizonte avec pour seule motivation « exiger la démission de la présidente Dilma Rousseff », et sinon, « une intervention de qui de droit, c’est-à-dire, le Parlement… ou l’armée ». Si, si. Ils sont encore des millions à demander le retour de la dictature militaire.

Face au Parti des travailleurs, c’est tout ou rien. Ou plutôt, c’est rien ou c’est l’armée. Bon, je ne passerai pas mon temps à essayer des comprendre des hommes et femmes (riches) majoritairement de race blanche se plaindre que la démocratie brésilienne profite enfin aux pauvres.

OK, mon propos est quelque peu réducteur, mais l’analyse tient la route. Il existe bien une haine de classes au Brésil, comme l’écrit un éditorialiste du site gauchiste Carta Capital:

Dévorés par l’ignorance politique propagée par les médias, les manifestants [la « Middle class » brésilienne] vocifèrent leur haine contre le PT, contre les partis politiques et contre la politique elle-même. Ils ne présentent aucune proposition concrète.

En gros, un comportement bonapartiste.

La récupération de la question raciale

Une classe moyenne blanche. C’est donc elle qui était dans la rue le 15 mars dernier. L’occasion rêvée pour le PT de ressortir la question raciale d’une manière assez abjecte et dont la perversité ne m’aura pas échappée.

C’est un RT provenant du compte Twitter officiel de la présidente Dilma Rousseff qui a attiré mon attention.

Constatant que le gros des manifestants était de race blanche, le compte @dilmabr a retweeté une photo (puis l’a retirée) de ces derniers avec le commentaire suivant: « celui qui trouvera un Noir sur cette image gagnera un prix!! ».

Inutile de vous dire que ce commentaire m’a choqué. Je m’explique. Les militants de gauche encouragés par les partis politiques au pouvoir ont essayé de déplacer le débat politique de la question de l’impeachment (et de la corruption) de Dilma Rousseff vers la question raciale. Comment une manifestation contre la corruption au sommet de l’Etat aussi bien qu’à la tête des grandes entreprises a pris soudainement le virage vers le débat du racisme au Brésil ?

On n’a plus voulu savoir quel parti politique était fondamentalement corrompu, moins encore si une procédure d’impeachment était légitime dans ce contexte, ou même sur la légitimité d’une telle manifestation.

Non. La question se limitait désormais à savoir quel parti représentait au mieux les intérêts des Noirs. D’où la photo ci-après, où l’on voit des hommes et des femmes de race blanche manifester alors qu’une famille noire reste sur le bord de la route et regarde impassible le spectacle de la haine de classe

Au diable ! Il s’agit malheureusement d’une sombre manipulation. Les partis de gauche, leurs militants et même les politiques au pouvoir ont honteusement voulu récupérer la question raciale pour en faire leur cheval de bataille. C’est franchement scandaleux!

Qu’ils sachent donc que les Noirs n’appartiennent à aucun parti. Les Noirs ne doivent rien à personne. Ce n’est pas parce que le gouvernement du PT a mis en place des politiques de quotas que les Noirs devront l’appuyer indéfiniment. Sans broncher.

Une telle pensée est odieuse surtout lorsqu’elle tend à les transformer une sorte de faire-valoir idéologique. Au-delà du fait qu’elle infantilise les Afro-Brésiliens.

Qui est le Barack Obama brésilien?

Mais puisqu’il faut parler de cette fameuse question raciale au Brésil, allons-y. En bientôt seize ans de pouvoir, quel homme politique noir a émergé du PT s’imposant comme une alternative politique sur le plan national? Aucun ! Qui est le Barack Obama brésilien? Personne. Non seulement le parti ne renouvelle pas ses cadres, mais en plus, il ne laisse que rarement la place aux Noirs.

https://www.flickr.com/photos/robson_b_sampaio/8193668355/sizes/z/

crédit photo: Robson B Sampaio – Flickr.com

Le PT a certes implanté les politiques de quotas qui ont considérablement augmenté le nombre des Noirs dans les universités fédérales; et elles augmenteront le nombre des Noirs dans l’administration publique, mais politiquement – c’est-à- dire symbolitiquement – le bilan est sombre. Or, ce sont les symboles qui restent.

John Ford l’a bien dit dans le film L’Homme qui tua Liberty Valence, « Si la légende est plus forte que l’histoire, imprimez la légende ».

Joaquim Barbosa a certes été élu président de la Cour suprême de Justice, mais il n’a jamais eu la chance d’être un jour candidat à la présidence de la République. Ni les médias ni les classes moyennes ne l’accepteraient. Le Brésil n’est pas l’Amérique d’Obama.

C’est sur les symboles que le PT aurait dû investir en promouvant un Noir; qui sait, à la présidence du parti ou à la tête du groupe parlementaire présidentiel.

Dommage qu’aucun autre parti politique n’ait fait cet effort-là non plus. Au lieu de cela, ils continuent de s’entretuer pour savoir qui est le légitime défenseur des Afro-Brésiliens. Une vraie politique de caniveau…

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Suivez-moi sur Twitter pour plus d’informations et d’analyses sur le Brésil: @sk_serge

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

6 Commentaires

  1. Merci Serge,

    bAHh…Ne soyons pas dupes des enjeux politiques!!

    Le monde part en quenelle et pour les très riches qui ne connaissent pas la crise, montez les communautés ethniques et/ou religieuses les une contre les autres est un classique suranné qui a toujours la cote malheureusement !!

    Est-ce la solution pour éloigner ces catégories d’individus a de futures richesses(élévation sociale )aux profits des possédants (prédation/captation)?

    1. Eh oui, monter les communautés les unes contre les autres est une stratégie populiste qui a fait ses preuves mais à longue se retourne contre les commenditaires.
      Le PT s’entête à diaboliser la classe moyenne blanche … bon, on verra où cela nous menèra

  2. Excellent! (on sent que tu es remonté là, et il y a de quoi!)
    En réalité c’est la bonne vielle stratégie de l’enfumage, déplacer une question économico-sociale de fond sur une ligne plus « bateau », émotionnelle et simpliste.
    De mon point de vue, la véritable tragédie tient en ce que les « Noirs » ne sont (toujours) pas encore maitres d’eux-mêmes, ni de leur économie ni de leur ligne politique (si tant est que les « Noirs » ont dans l’idée de former une communauté, un peuple dans le peuple, sur la base de l’épiderme et de la culture)

    1. Politiquement, renforcer ou encourager l’affrontement entre les ethnies peut être dangereux même pour un parti comme le PT de Lula et Dilma … Les brésiliens sont fatigués de vivre cet état permanent de « guerre civile » sous fond de racisme.

  3. Bien évidemment, la question est éminemment plus subtile, radicale et violente que ça, car comme tu le dis bien « Il existe bien une haine de classes au Brésil ». Sans parler de l’extrême ambiguïté de la question des quotas. Moi je ne le limiterais pas les choses au Brésil seul. Je crois et j’affirme que partout où des masses « noires » ont été appelées, pour les raisons de l’histoire, à cohabiter avec des masses « blanches », et à cause de la prolétarisation des « noirs » sortant de l’esclavage, il a résulté une superposition de la question raciale à une question « économico-sociale ». Il y a lutte des classes et lutte des « races », même si la chose est d’une grande violence et profondément affligeante pour tout Africain qui se respecte, il faut avouer que c’est une question pleine d’attrait, à aborder avec des sérieuses alarmes et précautions d’usage. Mais une question fatale, si fatale que les « Noirs » ne sortiront pas de l’auberge tant qu’il n’auront pas intégré toute violence du système qui les porte et les ballote de droit à gauche suivant les intérêts et les besoins, mais qui fondamentalement ne lui est et ne lui jamais été bienveillant: Et ça c’est de la lutte des classes pure et simple, la question épidermique n’est qu’en bonus.

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