Brésil-Argentine : deux femmes dans la tourmente

https://www.flickr.com/photos/mrebrasil/8418772643/sizes/z/Cristina Kirchner et Dilma Rousseff lors d'une rencontre au Chili - crédit photo: ItamaratyGovBr | Flickr.com

Difficile d’être optimiste par les temps qui courent. Le Brésil est dans la tourmente. Ceux qui annonçaient une crise économique de grande envergure pour l’année 2014 se sont trompés d’une année. L’année 2015 est cauchemardesque pour les Brésiliens. Dilma Rousseff réélue en décembre 2014 n’est pas sûre de terminer son mandat tant le mouvement pour un impeachment prend de l’ampleur. Curieusement, une autre « femme du pouvoir », chez nos voisins argentins, Cristina Kirchner affronte une défiance similaire.

Victime du machisme ou incompétente?

Les deux cas sont très différents. Dilma Rousseff affronte les conséquences politiques de la fin du fameux pacte national initié par Lula da Silva qui avait permis à la gauche d’accéder au pouvoir en 2002.

Après avoir sorti de la pauvreté pas moins de 40 millions de Brésiliens; une « Argentine tout entière » (on y arrive… ) , formule-choc utilisée par Rousseff elle-même lors du débat présidentiel fin 2014. Le Parti travailliste (PT) est au plus bas dans les sondages, sa popularité proche du néant. Pire encore, même la sympathie que la présidente inspirait aux « gens du Nordeste » s’évapore au gré des articles publiés jour après jour sur le scandale de Petrobras [VIDEO, ARTE]. Et on ne voit pas la fin du tunnel.

Mais, on se demande si cette hostilité contre Dilma Rousseff est due réellement à son incompétence ou à sa condition de femme. Car, toute personne, saine d’esprit, n’oserait dire que la corruption a commencé sous l’administration Rousseff.

Au contraire, jamais auparavant les organes d’accountability n’avaient eu autant de liberté pour enquêter sur les « dossiers noirs » de l’administration publique et privée.

Dilma Rousseff est constamment insultée, conspuée, humiliée par les médias et sur Internet. Il est évident que son plus grand péché est d’être une femme dans un pays où la femme est avant tout considérée comme un objet de consommation…

Il suffit pour s’en convaincre de regarder les spots publicitaires des boissons alcoolisées dans lesquels la femme est traitée comme un produit de consommation disponible pour assouvir les désirs du mâle fêtard…

La haine contre Dilma Rousseff me rappelle la défiance dont souffre Laurent Blanc au PSG pour le simple fait d’être… français. Il aurait déclaré récemment : « Quoi que je fasse, ça n’ira jamais ». Tout est dit. Dilma Rousseff pourrait aisément paraphraser « Lolo White ».

« Avez-vous été violée ? »

En 2010, un journaliste est allé jusqu’à lui demander en direct si elle avait été effectivement violée pendant la dictature militaire. J’avais trouvé la question d’une extrême violence, madame Rousseff méritait un certain respect et le droit à la discrétion sur sa vie privée. Bref.

Nier la politique distributive de gauche qui a fait le succès de son parti n’y change rien. Son gouvernement très market friendly n’y change rien. Les marchés s’affolent comme s’ils avaient une personnalité démente. Le dollar ne cesse de grimper frôlant les quatre reais (4 R$)… taux record atteint pour la dernière fois en 2002 avant la prise de fonction de Lula. Là encore, les marchés étaient devenus fous… Dictature des marchés ? Mais, non ! mais non ! Ne nous affolons pas.

Le « plan Lévy »…

C’est un peu notre Cro-magnon à nous… plutôt, notre Macron, en pire. Terrorisée par les marchés (toujours eux), Dilma Rousseff a nommé au ministère de la Fazenda – économie – un homme des marchés justement. Joaquim Levy, l’ex-nouveau sauveur du Brésil, market-friendly, adapté, conforme à la « bonne gouvernance » et adepte de l’équilibre budgétaire est sur le point de jeter l’éponge

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Joaquim_Levy_27112014-1.jpg

Le ministre de l’Economie, Joaquim Levy | wikicommons

L’effet souhaité ne se produit pas. Le dollar monte, monte, et monte encore. L’inflation est quasi incontrôlable. Le prix de l’énergie électrique explose (augmentation des impôts variant de 28 à 32 % selon les Etats) sans explication claire, les aliments sont chers, j’ai failli me suicider lors de mon dernier approvisionnement chez Carrefour… Madame Rousseff, à court d’idées demande au peuple « d’être patient ». Facile à dire quand on est nourrie et logée aux frais de l’Etat. C’est ce qu’on appelle aussi une cure grecque bien rangée.

Le Brésil avance, mais on ne sait vers où. Le parti au pouvoir est divisé, raconte-t-on. Les médias de gauche et de droite se livrent à une guerre idéologique sans merci. Les uns – ceux de droite – appellent à l’impeachment, d’autres – ceux de gauche – dénoncent une tentative de coup d’Etat.

Ce deuxième mandat risque d’être trop long…

La fin des Kirchner en Argentine

Le problème de Kirchner est autre. Ou presque. Je ne suis pas un spécialiste de l’Argentine mais je suis l’affaire Nisman avec intérêt. Cette affaire du nom d’un procureur assassiné est peut-être sur le point d’emporter la présidente de gauche en Argentine.

L’affaire remonte à 1994 avec précisément une enquête sur l’attentat au siège de l’association juive, Amia [cinq points pour comprendre l’affaire]. Le procureur Alberto Nisman qui mène l’enquête y incrimine directement la présidente Kirchner qu’il accuse d’avoir protégé des intérêts iraniens.

Quelques semaines avant sa mort, il avoue à ses proches qu’il ne survivrait pas… Cette affaire qui mixe espionnage, politique, diplomatie et commerce extérieur secoue sérieusement les institutions argentines, mais surtout, montre que l’héritage néfaste de la dictature militaire est loin d’être complètement effacé.

A ce sujet, il est très utile de visionner le film de Juan José Campanella, El secreto de sus ojos, qui traite justement de cette période obscure. Il n’est pas anodin que l’astre du cinéma argentin Ricardo Darín qui tient le rôle principal dans le film demande l’éclairage sur la mort de Nisman jusque-là tenue comme un suicide alors qu’une autre enquête commandée par la famille de l’ex-procureur confirme la thèse de l’assassinat.

Après plus de 20 ans de stabilité politique, force est de constater que la démocratie en Amérique du Sud est encore bien fragile, et qu’il est nécessaire de toujours la renouveler, car rien n’est jamais acquis.

La démocratie en Amérique du Sud se joue peut-être sur le futur politique de ces deux femmes.

___________

Suivez-moi sur Twitter pour plus d’informations et d’analyses sur le Brésil: @sk_serge

The following two tabs change content below.
Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

15 Commentaires

  1. C’est intéressant. Pour ma part je n’irais pas jusqu’à dire que c’est parce qu’elles sont des femmes… c’est sûr que ça na pas aidé, surtout en situation de crise, mais bon. Je dirais plutôt que c’est la cerise sur la gâteau ou la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et pas le gâteau ou le vase en lui-même.
    Je trouve même que Dilma mérite ce qui lui arrive, de se coucher comme ça devant les marchés, ça horripile. Bon, on dira qu’elle n’avais pas le choix… je dis « bof ».
    Bizarrement, pour Kirshner j’ai l’impression que c’est un joli « coup » qui a été monté, ou en tout cas récupéré et amplifié, pour la foutre à la porte: une petite vengeance des banques à la défiance de l’Argentine.

      1. « Mon ennemi, c’est le monde de la finance » qu’il disait. 😀
        Je pense qu’on peut valablement lutter contre les marchés, parce que cette dictature de la finance internationnale stipendiée, appatride et rapace est tout bonnement INSUPORTABLE, une écorchure à même la chair de tous les peuples du monde.
        Cela dit, il faudrait avoir de sacrées « couilles » pour leur tenir tête, ce qu’elle ne semble pas avoir (au propre comme au figuré)

    1. C’est sa vie privée, non? 🙂
      Et de plus , cela la rendrait-elle moins légitime?
      P.S: Des manifestations demandant l’impeachment de Dilma Rousseff ont réuni à São Paulo 1.800.000 personnes, selon la Police Militaire…

      1. Il faut admettre qu’en acceptant d’être une personnalité politique on renonce un peu à sa vie privée. Mais je reconnais que c’est suffisamment déplacé comme question et sans aucune corrélation avec ses capacités à gouverner. Cela dit Mr le politologue penses-tu que Dilma Rousseff pourrait mener son mandat à terme avec ces vagues de manifestations?

  2. S’il n’y avait pas un potentiel extraordinaire (richesse naturelle, climat, surface)des deux pays que tu cites, le faites d’être une femme même de gauche ne susciterait pas la moindre déstabilisation politique que les deux protagonistes de ton billet subissent … Nous vivons un très mauvais moment actuellement, car ce qui est en jeu n’est rien d’autre que la Réorganisation du partage des richesses de notre bonne vielle terre..L’empire Vs les B.R.I.C.S ! L’empire ayant la faveur de la finance mondiale …(pour encore combien de temps?)

  3. Je crois que les brésiliens n’ont vraiment pas donner le temps ou les moyens à Mme Dilma de faire valoir ses talents. Sa situation à certains égards, rappelle les difficultés de Barack Obama les gens l’ont bcp critiqué ignorant le contexte de crise économique dans lequel il a été élu et oubliant que des reformes prennent souvent du temps avant de porter fruit. Mme Dilma est un peu dans ce cas. Sa position de femmes, ses hésitations de manager ne l’aident pas.
    Pour Christine Kirchner c’est une « femme de » et généralement ces femmes ne sont pas très aimées des populations et de l’opposition. Certain doivent l’en vouloir et reprocher au couple son appétit gargantuesque du pouvoir. Angela Merkel est sans doute l’une des rares femmes présidente dont les compétences ne sont pas remises en cause.

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *