Malcolm X sur le banc des accusés: une biographie polémique sème le doute

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Malcolm_X_Blvd_street_sign.jpgUne plaque sur le Malcom X BLVD à New York - crédit photo: Phillie Casablanca | wikimedia commons

Tout d’abord, mea culpa car je n’ai évidemment pas lu le livre historique et biographique de Manning Marable sur la vie de Malcolm X. Une oeuvre couronnée du prix Pulitzer (2012). Mon commentaire est donc uniquement basée sur la lecture d’articles de presse sur le livre en question. Je suis assez choqué tant par la démarche politique de l’historien que par quelques failles méthodologiques présentes dans l’ouvrage.

J’ai lu l’autobiographie co-écrite par Malcolm X et Axel Haley mis en cause par Manning Marable dans sa nouvelle biographie. Pour ma part, je considère l’autobiographie de Malcolm X comme une oeuvre majeure de la conscience noire, et bizzarement ce n’est pas la « violence et l’agressivité » contenues dans l’oeuvre qui me fascinent. Loin s’en faut; j’ai été frappé par l’esprit tolérant que l’on découvre au fil des pages de telle manière que la vie de Malcolm X s’apparente à une évolution spirituelle lente, mais rassurante vers le respect et la tolérance de l’autre.

Le scandale sexuel

Sa rupture avec Elijah Muhammad me paraît une évidence tant Malcolm X opère une évolution politique et morale qui finit par le rapprocher des penseurs comme Frantz Fanon ou autres NKrumah. Dans son livre, Manning Marable présente cette rupture comme l’effet d’une jalousie sexuelle… Pourquoi pas? Mais est-ce bien là l’essentiel? 

Selon cet historien métis – c’est important de le souligner – la vie sexuelle de Malcolm X aurait la même importance dans l’héritage politique légué par ce dernier au même titre que son parcours de résistant. Voilà un raccourci dangereux mais qui reste dans l’esprit de notre époque où l’on s’intéresse plus au scandale sexuel qu’à la valeur humaine et politique des individus. La preuve en est faite dans l’affaire DSK et du Carlton transformée en une chronique porno-politique de la France contemporaine … C’est regrettable!

Personnellement, cela ne m’intéresse pas si Malcolm X était homosexuel ou bisexuel, je ne vois pas en quoi cela rajoute ou retranche de la valeur politique de son oeuvre. Il est un fait que les africains sont généralement contre l’homosexualité, ce qui ne fait pas d’eux des homophobes. Je pense qu’il s’agit d’un conditionnement social. Tant et si bien que la plupart d’africains que je connais finit par accepter de vivre en harmonie avec des homosexuels une fois qu’ils sont intégrés dans les sociétés comme le Brésil.

Donc, que les africains ou les noirs en général préfèrent masquer l’homosexualité de Malcolm X ne m’étonne pas. Mais en quoi cela influence notre compréhension du racisme aux Etats Unis? Car c’est bien là que réside l’intérêt de lire Malcolm X.

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Billie Holiday , crédit photo: William P. Gottlieb | wikimedia commons

La démarche de Manning Marable (je le rappelle selon les articles de presse que j’ai lus) consisterait, par exemple , à nous dire que Strange fruit de Billie Holiday est une oeuvre dont la rénommée est construite sur un mythe puisque Lady Day se « shootait »… c’est absurde !

Les archives du FBI

Là où je suis resté le plus dubitatif, c’est quand j’ai lu que le livre de Manning Manable est écrit sur la base de plus de 6000 pages d’archives du FBI.

Excusez-moi, mais j’ai envie de rire. Ok, c’est un grand historien, mais peut-on vraiment considérer les archives du FBI de l’époque Hoover comme des sources historiques crédibles? Chacun sait les pratiques du « bureau » à l’époque de J. E. Hoover, et sinon, on peut voir le film de Clint Eastwood pour s’en convaincre. On sait ce qu’Hoover a inventé et créé sur ses potentiels adversaires – parmi lesquels les Kennedy – , on connait son obssession pour les noirs qui militaient pour les droits civiques. Voir, par exemple, les archives du FBI sur Marcus Garvey.

Il est vrai aussi que Manning Manable critique ces mêmes pratiques de pression exercées par le FBI, mais pourtant, il en fait également l’un des éléments clés de sa biographie. Ce qui est pour moi très grave et, à la limite, détourne l’attention sur l’essentiel; à avoir le symbole de la lutte pour les droits civiques que représente Malcolm X.

Chacun est évidemment libre de prendre pour argent comptant le livre de Manable, mais je conseille aux jeunes noirs et africains de lire l’autobiographie de Malcolm X et de s’informer comme ils peuvent, mais surtout de garder à l’esprit l’essentiel: que Malcolm X a énormement contribué à la construction de l’auto-estime du peuple noir.

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Crédit photo: Marion S. Trikosko | wikimedia commons

Pour finir, un mot sur le faux débat sur la non-violence dans les mouvements de lutte pour l’émancipation. On ne dira pas ici que Gandhi a plus de mérites que le Malcolm X qui révendiquait l’usage de la violence – car après, il a changé – , ou que Fanon est moralement inférieur à Gandhi puisqu’il défendait la nécessité d’une action par les armes (d’où l’influence de Frantz Fanon dans le mouvement d’indépendance en Algérie). La vraie démarche consiste à savoir quelle action est adaptée à tel ou tel contexte politique et social.

Actualisation du billet: J’ai retrouvé un texte du professeur camerounais Achile Mbembe sur le site du Monde diplomatique. A lire ici.

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

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