Au Brésil, des candidats analogiques à l’ère du numérique

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Elei%C3%A7%C3%B5es_de_cabresto.jpgCrédit photo: Stomi |wikimedia commons | cc
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Crédit photo: Stomi |wikimedia commons | cc

Un mois est passé depuis la réelection in extremis (enfin, selon les standards de la presse opposée au pouvoir) de Dilma Rousseff – avec 52, 45 %. L’actualité est encore chaude mais déjà des études commencent à être publiées afin de tirer les premières conclusions de ces élections. Ma semaine a été plutôt chargée entre deux congrès de Science politique très importants; mais au final, l’effort valait bien la peine. J’ai particulièrement aimé la conférence de Michel Neil, jeune consultant politique basé à Brasília qui a, au passage, fait son doctorat avec mon ancien directeur de mémoire.

Des électeurs fatigués?

Michel Neil est donc parti de quelques interrogations assez simples: pourquoi le Parti des Travailleurs a considérablement reculé durant ces dix dernières années, obtenant systématiquement des résultats inférieurs à ceux des élections précédentes? On se rend compte par exemple, qu’en 2002, Lula da Silva est élu avec 61, 32 %, puis 60 % en 2006 lors de sa réelection. D’un autre côté le parti de l’opposition n’a jamais atteind 40 % entre 2002 et 2010.

Or, en 2014, Dilma Rousseff obtenait un peu plus de 52 % des voix pendant que Aécio Neves flirte avec les 50 %.

Selon Michel Neil qui a bien évidemment étudié les sciences politiques américaines, cela serait dû à un phénomène récurrent dans les comportements électoraux. Les électeurs ont tendance à présenter une certaine fatigue électorale après de longues périodes de règne d’un seul parti. On peut donc en conclure que l’idéologie n’a rien à voir avec la « débacle électorale » du PT, moins encore les affaires de corruption. Il se produit tout simplement un effet naturel de renversement des attentes sur les promesses électorales. Suivant cette logique, on peut aussi penser que le PT perdra les prochaines élections quelque soit le candidat présenté (ce pourrait être Lula, coucou Poutine…).

Paradoxalement, l’opposion n’a pas saisi cette chance et c’est le gouvernement sortant qui a compris cette dynamique qui révélait une « fatigue électorale », d’où l’utilisation d’une réthorique portant sur la promesse d’encore plus grandes transformations: Brasil Muda Mais.

Le mythe d’un Brésil divisé

Contrairement aux arguments fallacieux, racistes et xénophobes entendus dans les médias tant nationaux qu’internationaux, les électeurs ne votent pas selon leurs appartenances régionales; les nordistes ne votent pas systématique pour le PT parce qu’ils sont moins instruits ou moins modernes politiquement. A l’opposé, les sudistes ne votent pas à droite parce qu’ils sont plus éclairés, plus rationnels et moins enclins au clientélisme… Le clivage le plus déterminant dans une élections est axé sur le revenu.

Des candidats analogiques à l’ère du numérique

Une révélation plutôt anecdotique en dit long sur les dirigeants brésiliens dont l’inculture en matière d’utilisation des nouveaux médias est assez comparable aux politiciens de France. C’est donc lors de cette conférence que j’ai appris que Dilma Rousseff (@dilmabr) et Aécio Neves (@AecioNeves) n’ont réactivé leurs comptes Twitter qu’après les manifestations monstres de Juin 2013. Ils sont donc réactifs alors qu’ils devraient être proactifs.

Par ailleurs, Michel Neil a insisté sur le fait que les canaux de communication entre cette Génération Millenium – âgée de moins de 25 ans – et le pouvoir sont inexsitants. Plus impatiente, elle n’a pas connu l’inflation, le chômage structurel des années 1990, ou la dictature. Elle ne croit pas aux grandes promesses (Bolsa Família, le Plan Real, etc.) moins encore aux grands slogans.

Des chiffres étonnants !

https://www.flickr.com/photos/drispaca/15050177947/sizes/z/

Des électeurs d’Aecio Neves aux dernières élections de 2014 – crédit photo: Drispaca | Flickr.com

Certains chiffres présentés lors de cette conférence sont impressionants et révélateurs d’une mutation profonde qui affecte le scénario politique brésilien, malheuresement, en mal (de mon point de vue, bien sûr).

Ce qui est frappant c’est d’observer une « américanisation » des pratiques politiques. Ainsi, on apprend que sur l’ensemble des mercredis d’une année normale, 15 milles lobbistes visitent le parlement brésilien. Parmi eux, d’anciens députés qui ont un passe-libre alors qu’ils ne devraient plus avoir accès à certains locaux de l’institution. En comparaison, le Pain de sucre à Rio de Janeiro attire 8 milles touristes sur l’ensemble des mercredis d’une année. Brasília serait-elle donc à l’image du Washington de House Of Cards assassinats exclus?

« L’énorme activité des lobbies et des groupes d’intérêts est inquiétante surtout qu’elle n’est pas réglementée; de plus, les minorités sont sous-représentées – les noirs et les femmes notamment » expliquaient Michel Neil après que je l’aie questionné sur un chiffre (ci-dessous) qu’il présentais sans une analyse plus approfondie.

80 % des députés élus se déclarent de race blanche. Ce chiffre est très significatif dans un pays où 52 % de la population se déclare de race noire (au cas où le lecteur ne le saurait pas, au Brésil la race est déclarée. Elle est complètement subjective, voire stratégique, si l’on veut profiter des politiques de quotas).

Enfin, comment ne pas s’indigner contre le fait que les élections brésiliens sont les plus chers du monde après celles des Etats Unis? Un homme politique élu a plus de chance de se faire réelire qu’un novice. Cela est dû à des multiples raisons allant d’une plus grande culture organitionnelle (adapté à la compétition électorale) à une utilisation illégale des ressources publiques.

Suivez-moi sur Twitter @sk_serge

P.S: Ce billet est dédié à J.M Hauteville.

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

2 Commentaires

  1. Ah bon? Pourquoi cette dédicace? 🙂
    Très intéressante analyse en tout cas. J’adore le point de vue qui fait considérer un résultat de 52,5% comme « serré ». Mais tôt ou tard le pays connaîtra l’alternance. Malgré la forte polarisation de la société brésilienne, il vaut mieux que cette alternance se passe par les urnes que dans la violence d’un coup d’État.
    Bon weekend l’ami!

    1. Ben, c’est toi le spécialiste des articles bien travaillé… 😉
      Le Brésil est une démocratie consolidée, si on peut le dire comme ça… bon week-end aussi.
      J’espère te lire bientôt !

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