Interstellar de Christopher Nolan: raté ou coup de maître?

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wormhole_travel_as_envisioned_by_Les_Bossinas_for_NASA.jpgImage NASA / Wikimedia Commons /CC
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Image NASA / Wikimedia Commons /CC

On en sort bouleversé. On jubile, on rit aux éclats avec les amis après ce qui est sûrement l’une des experiences cinématographiques les plus intenses qu’on aura eu sur grand écran. Christopher Nolan prend le pouvoir à Hollywood avec une certaine autorité dans une oeuvre monumentale (3 heures) qui ne correspond que rarement aux espoirs que l’on pouvait nourrir.

Interstellar est un grand film mais pas pour les raisons qu’on attendait. C’est finalement un film très hollywoodien que realise Nolan sous de fausses apparences de cinéma d’auteur rempli de références à 2001: une odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (l’homme qui parle à un écran, mais pas que cela); de Star Wars de George Lucas (une version cubiste de R2 plus rapide et plus intelligent, mais toujours au service du héro). Les bases de la SF sont bien fixées.

Au commencement était la famille

Cependant ce qui fait la force de ce film, c’est justement le côté humain imprimé à Interstellar par Nolan, notamment en posant son sujet pendant quarante longues minutes autour de la famille de Matthew McConaughey. Cette demarche est paradoxale puisqu’elle répond aux éxigeances du public américain qui consomme volontier les tourmentes intimistes de l’Amérique profonde. On ne le saura jamais, mais il est facile de déviner que cette Amérique profonde est située quelque part dans l’Ouest sauvage qui retrouve son ancienne nature d’avant la conquête. Pour autant, Christopher Nolan aurait pu éviter cette longueur qui ne plaira pas à tout le monde: quarante minutes pour expliquer que la terre est en manque de réserves et qu’au passage McConaughey se démerde pour sauver se qui reste d’humanité dans cette communauté au nom de l’amour paternel, c’est trop. Mais, encore une fois, cela peut aussi être une force.

Affiche du film Interstellar  / Source Wired

Affiche du film Interstellar / Source Wired

Une faute grave conclue cette longue mise en scène de la famille Cooper lorsqu’on passe, moyennant un compte à rebours, de ce contexte rural très austère à l’ambience plus sobre d’une navette spatiale. Voici un défaut récurrent le long du film dans lequel on perçoit un manque de transition d’un plan à l’autre. Un problème de montage qui en gênera plus d’un. Quelques fondus placés ça et là auraient sans doute aéré le film. L’idée d’escamoter des plans les uns après les autres répond évidemment aux exigences du blockbuster (c’est bien là que Nolan se révèle un cinéaste typique d’Hollywood).

Quelques incohérences scénaristiques s’invitent aussi dans le film: comment expliquer que dans un monde où il manque drastiquement de nourriture, nos personnages sirotent leurs bières, nuit après nuit, sur le pas de la maison comme à la belle éqoque des westerns? On est sérieux, là?

McConaughey en mode patron

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Matthew_McConaughey_-_Goldene_Kamera_2014_-_Berlin.jpg

crédit photo: Avda / wikimedia commons

Dans l’histoire du cinéma, un chapitre à part sera réservé à l’icône Matthew McConaughey, meilleur gendre des brésiliens (pour ceux qui aiment les petites histoires comme moi). Il faudra nous expliquer un jour comment un acteur prométeur devenu has-been a su refaire sa carrière en abandonnant les comédies dramatiques (si prévibles…) pour embrasser cette facette plus obscure qui le situe à mi-chemin entre Steve McQueen et Dirty Harry.

Christopher Nolan en est conscient, si bien qu’il construit l’ensemble de son film sur le personnage de Cooper au prix sacrificiel d’autres personnages dont on pouvait espérer beaucoup plus que de la simple figuration. Ainsi, le grand mystère de ce film, de mon point de vue, demeure la présence de Casey Affleck. Que vient-il faire dans Interstellar? C’est l’une des mes plus grandes déceptions et Nolan en est largement responsable tant son parti pris pour McConaughey est flagrant. Idem pour Matt Damon dont on connait l’immense talent. Heureusement, Jessica Chastain hérite d’une construction plus généreuse de son personnage. Néanmoins, une explosion de joie surjouée gâche la performance de l’actrice. Mais, on l’aura compris comme une énième manifestation de la loi hollywodienne du « baiser à tout prix »…

L’équilibre émotionnelle créé par la présence des deux femmes (sa fille et sa collègue) dans la vie de Cooper/McConaughey est fait de manière très subtile et efficace, tant et si bien que l’une des scènes les plus réussies du film est justement ce moment où les trois personnages partagent la douleur commune d’une perte…

Quand l’espace et le temps s’intègrent à la mémoire

Source: capture from trailer

Source: capture from trailer

Christopher Nolan est très ambitieux, on le sait. Tous ses films indiquent cette quête acharnée vers un univers dénoué de toute frontière, tant matérielle que morale. Dans Interstellar, le cinéaste s’engage radicalement sur cette voix philosophique. Qui aurait cru possible, qu’au 21e siècle, il soit encore possible de rouvrir un débat sérieux sur l’utilitarisme marquant telle ou telle action humaine?

Nolan s’empare également de nombreuses questions morales comme celle de l’utilité du mensonge, de l’action fondamentalement altruiste et du sacrifice de soi. Tout cela est fait de façon très pertinente.

Je ne suis évidemment pas un spécialiste de la physique, mais supposant que tout cela soit possible, il faut souligner l’intelligence de Christopher Nolan qui se propose de retourner les lois de la physique dans tous les sens, interrogeant par la même occasion l’idée de l’existence de Dieu (concentrez-vous jusqu’à la fin!).

La loi de la relativité est poussée jusqu’à l’extrême, à tel point que ses conséquences ne la rendent que plus puissante… et émouvante (ici, remarquez les scènes de vieillissement accéléré). La tension ne montera jamais aussi fort que lorsque les personnages se rendent compte que le temps n’a pour eux que le poids d’une plume… troublant!

Enfin, ce qui me semble être le coup de maître de Christopher Nolan, c’est l’improbable relation qu’il établit entre l’amour et la science – les mots d’Anne Hathaway lors d’une déliberation ou les liens (trop) forts entre père et fille – et partant, entre la mémoire et l’espace: pourquoi CETTE chambre-là? – font que le film prenne une dimension personnelle evidente.

Note: 8,5/10

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

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