Brésil: Seize ans sans alternance, elle est où la démocratie?

 

http://en.wikipedia.org/wiki/Politics_of_Brazil#mediaviewer/File:Congresso_brasileiro.jpg

Le siège du congrès brésilien à Brasilia / Thiago Melo / Wikimedia Commons

Le titre est évidemment provocateur, mais il interroge une dimension essentielle de la démocratie, c’est à dire celle de l’alternance au pouvoir. D’aucun se demande quelle est la valeur réelle de la démocratie brésilienne si l’on considère que le même parti politique est au pouvoir depuis seize ans. Pour les africains alors, c’est le cas de s’interroger sur la nature même de nos régimes politiques.

Après la réélection de Dilma Rousseff à la présidence du Brésil, plusieurs personnes m’ont directement interpellé sur la fragilité de la démocratie brésilienne, voire, sur sa corruption.

Premièrement, il faut dire que toute démocratie est par définition fragile. C’est justement pour cette raison qu’elle nécessite nos soins permanents. A la fin des années 1970 , Hannah Arendt rendait son verdict sur l’état de la démocratie américaine et il n’était pas des plus flatteurs. Selon elle, « l’affaire Watergate, mais surtout l’assassinat de Kennedy, avait scellé le déclin de la démocratie américaine ». Avant elle, deux décennies plus tôt, le président Dwight Einsenhower alertait ses concitoyens sur les dangers de ce qu’il fut l’un des premiers à nommer comme le Complexe militaro-industriel. Aujourd’hui, cette vision apocalyptique de la démocratie nous est plus familiaire. Ça, oui, c’est un vrai danger pour la démocratie, et on en est encore loin au Brésil.

En France, la gauche est restée au pouvoir pendant quatorze ans sous François Mitterrand. La question de l’alternance s’est-elle alors posée? Mais plus que cette dernière, la vraie question qu’il convient de se poser sur le cas spécifique du Brésil est de savoir quelles avancées démocratiques ont été possibles sous le gouvernement du Parti des Travailleurs.

Démocratie participative…

Il faut au préalable admettre que l’altenance au pouvoir ne saurait être l’ultime critère qui définisse la qualité d’un régime. Je sais, c’est un scandale de le dire comme ça… regardons simplement le Cameroun, la R.D Congo, la Lybie, le Zimbabwe, le Rwanda, et j’en passe.

Voir aussi ce dessin très à propos sur Mondoblog: le syndrome de Gollum.

Mais pour le Brésil, c’est différent. Ce pays continue d’être un immense laboratoire politique. A Porto Alegre, on ne présente plus le budget participatif qui est une forme de prise de décision collective pendant laquelle les citoyens délibèrent au sein des conseils (culture, travaux publics, éducations, santé, etc.) sur les priorités de la communauté et définissent démocratiquement l’orientation des investissements. Le Brésil est mondialement reconnu pour cela. Le Forum Mondial Social est aussi un modèle de partage largement diffusé grâce au Brésil.

Tout cela a été possible à partir du moment où les élus travaillistes ont commencé à appliquer certaines idées politiques qui accordent toute son importance à la participation.

Diminution de la pauvreté extrême

40 millions de brésiliens sortis de l’extrême pauvreté. Une redistribution des richesses encore inégale mais qui change radicalement la vie des gens, faut-il le rappeler. L’héritage social du PT est incommensurable. N’eût été cela, jamais Dilma Rousseff n’aurait été réélue. Le vote a été essentiellement utilitariste et économique.

C’est donc vers ces avancées sociales et démocratiques qu’il faut regarder pour juger le bilan du gouvernement PT.

« Le pouvoir corrompt… »

L’enseignement de Lord Acton qui dit que « le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » n’est pas à prendre à la légère, mais de là à en conclure que le Brésil a regressé en termes démocratiques est s’avancer un peu vite. La démocratie brésilienne existe depuis maintenant vingt cinq ans, sans interruption, ce qui en fait une démocratie consolidée. De plus, le pays suffisamment démontré sa capacité d’innover et produire de nouvelles formes de participation politique.

En ce qui concerne l’opposition, celle-ci est déjà majoritaire au sénat; les sièges au parlement sont presque repartis équitablement entre la base alliée au pouvoir et les partis de l’opposition, si bien que le candidat perdant des élections Aécio Neves n’a pas contesté un seul instant les résultats.

Bien plus que l’alternance au pouvoir, c’est la culture démocratique qu’il faut relever dans ce cas. Une opposition politique qui trouve son espace pour s’organiser librement et proposer ces préférences politiques, une justice indépendante, des médias libres – mais pas nécessairement des « bons » médias…

Pour toutes ces raisons, je peux affirmer que la démocratie brésilienne se porte bien, contrairement à la majorité de nos pays africains. Reste maintenant à la droite de s’organiser en tant que droite républicaine et démocratique (je vous suggère de lire aussi les commentaires sur l’article). Voilà qui n’est pas gagné…

Vous pouvez me suivre sur Twitter @sk_serge

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
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