Comment parler (en mal) des Noirs et de «l’Afrique qui bouge»?

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Minstrel_PosterBillyVanWare_edit.jpgCrédit photo: Strobridge & Co. Lith / Wikimedia Commons / cc
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Crédit photo : Strobridge & Co. Lith / Wikimedia Commons / cc

Ce problème se pose à tous ceux qui s’intéressent plus ou moins à l’Afrique. Quel que soit le thème sur lequel on s’attarde, que ce soit la politique, la société, le cinéma ou le football, si vous parlez (en mal) de l’Afrique, vous risquez d’avoir un gros retour sur la gueule, car les si les Africains aiment se plaindre, ils acceptent mal de se regarder sur la glace. Pour autant, toutes les critiques sont-elles méritées?

L’autre jour, j’ai provoqué un petit débat en mettant en avant un billet critique qui portait sur le film Le Crocodile du « Botswanga », un film, même si je ne l’ai pas vu, qui m’interpelle à plusieurs égards.

Si l’intention est bonne, je trouve que ce film tombe très vite dans la facilité. Heureusement, dans l’océan des critiques positives qui ont suivi sa sortie en salle en France, une personne est venue exprimer exactement les réserves que j’avais. (cliquez sur le lien ci-dessus).

Le film dresse un portrait très accusateur (à juste titre) et caricatural des régimes politiques africains, dans le but, certainement, de proposer une nouvelle voie aux dirigeants du continent, mais le réussit-il ?

En choisissant par exemple, un nom générique pour ce pays imaginaire, ne contribue-t-il pas à renforcer l’idée selon laquelle il existerait UNE Afrique, homogène et en l’occurrence corrompue? 

De ce point de vue, je me demande si le réalisateur, ainsi que les producteurs atteignent leurs objectifs.

Évidemment, selon les retours que j’en ai eus, le film a largement plu au public africain vivant en Afrique. Ne me demandez pas comment ils y ont eu accès. Mais c’est peut-être là que se situe le noeud du problème. Un Africain vivant en Afrique ne s’intéressera pas forcément aux aspects idéologiques du film, probablement parce que justement il vit en Afrique et que par conséquent, le racisme n’est qu’une réalité fictionnelle pour lui.

Mais pour un expatrié comme l’auteur de la critique citée et moi-même, cet aspect du film compte. C’est un peu comme l’album d’Hergé Tintin au Congo. Personne ne niera le talent fou d’Hergé, mais comment ne pas y voir une mentalité foncièrement colonialiste, condescendante, voire raciste. Il en est de même pour  Tintin chez les soviets; un album truffé de préjugés.

C’est pour ça que le film Le Crocodile du Botswanga dérange. J’ai eu la même impression face au très remarqué Intouchables, le film qui a définitivement placé Omar Sy au firmament des stars du septième art.

N’étant pas moi-même quelqu’un de très drôle, il se peut que l’humour subtil, s’il en est, d’Intouchables m’ait échappé; cependant, je remarque que le HuffingtonPost a franchement démoli cette comédie populaire que le Monde.fr qualifiait, lui, de « métaphore sociale généreuse ». Qui a raison ?

Omar Sy danse dans Intouchables (Extrait) por Filmsactu

De mon point de vue, Intouchables est un bon film de comédie. Pas plus. Il est même sauvé par le jeu de ses acteurs. Sinon, le reste n’est pour moi qu’une succession de préjugés sur les Noirs des « bas quartiers » de France et sur les Noirs en général. Jamais dans ce film on ne verra un personnage noir mis en valeur. Jamais. Le diable est dans les détails…

Tout comme dans Le Crocodile du Botswanga, la critique sociale envisagée se retourne contre ses auteurs qui n’arrivent jamais à dépasser le niveau de sens commun. On reste sur le terrain de la facilité et de la caricature gratuite et agaçante.

Bref, parler de l’Afrique et des Noirs n’est pas facile, l’exercice pouvant même se révéler périlleux pour ceux qui s’y risquent. Certains réussissent, comme Kechiche, avec son film Vénus noire… Comme le dit tout simplement le saxophoniste noir-américain Hal Singer, « les gens qui ont connu l’oppression sont capables d’exprimer des sentiments bien plus profonds que ceux qui ignorent cette réalité-là ». Ce n’est finalement pas leur faute.

Quelques exemples :

Le dernier roi d’Ecosse

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Dans la caricature, on ne peut pas faire mieux. Le portrait proposé du personnage d’Idi Amin Dada frôle carrément le grotesque. Bon, de toute façon, les dictateurs sont en général des bouffons…

Blood Diamond

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Dans le genre blockbuster, le film est très réussi. Politiquement, il a surtout servi à sensibiliser les consciences sur la question des minerais de sang en Afrique. Le sacrifice biblique de DiCaprio pose cependant problème du point de vue du rôle que l’Occident entend y jouer.

Amistad

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Même problème ici. Comme toujours, Steven Spielberg est très didactique, mais le film est une oeuvre qui se regarde sans peine et même avec un certain plaisir. On y voit encore la victimisation des Africains, c’est aussi un classique du genre – 12 Years a Slave en témoigne – … Et comme toujours, pour sauver le Noir, l’homme blanc…

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

20 Commentaires

  1. Je comprends ta position Serge ainsi que celle de Dieretou en prenant en compte les sociétés dans lesquelles vous faites vie. Je partage totalement ton point de vue sur la tendance fréquente à homogénéiser le continent africain qui est divers. Je suis presque d’accord avec toi au sujet du mythe de l’homme Blanc qui sauve, qui apporte la civilisation et de plus en plus la démocratie comme l’actualité récente nous le suggère. Mais je me demande, en même temps: où sont les Africains? Il a fallu qu’une rencontre soit convoquée du côté de Paris pour que certains chefs d’Etat se mettent ensembles contre Boko Haram et d’autres « déclarent la guerre » au groupe terroriste. Que dire des divisions qui sont réelles au niveau le plus bas et se répercutent à l’échelle continentale comme on a observé lors de la crise ivoirienne. 2 tendances. On se croirait en 1963 avec les groupes de Monrovia et celui de Casablanca. L’occident ou ce qui en tient lieu aujourd’hui n’est pas le sauveur mais les agissements de certains chefs d’Etat africains ont tendance à montrer le contraire.
    Je pense que le problème fondamental est de savoir « qui parle de qui? » Y’a-t-il cliché parce que ce sont les « autres » qui en parlent? Lorsque Fanny Pigeaud a écrit, il y’a 4 ans un livre intitulé « Au Cameroun de Paul Biya », tout le monde au Cameroun a crié sur elle en disant qu’elle est un pion de la France. Or lorsque je lis le livre, elle ne dit rien de nouveau si ce n’est ce que le Camerounais lambda vit au quotidien et que personne n’a pris le temps de mettre sur papier sous forme de livre. Je peux te citer d’autres exemples. Des discours qui posent problème juste parce qu’ils sont produits de l’extérieur et pourtant reflètent parfois la réalité. J’ai vécu une anecdote hier dans le taxi. Une femme écoutait la radio, on parlait de changement climatique. Sur le champ, elle dit: « c’est parce qu’on fait trop de mauvaises choses dans ce monde. » Sur le champ encore, elle finit de sucer un bonbon, elle jette l’emballage sur le goudron. Peu scrupuleux et paradoxal quand même norrrrr!!! Désolé pour la longueur!!!

    1. Tu as raison sur presque tout , tu sais…
      Même quand un africain critique son propre pays, il n’est pas à l’abri d’un retour de bâton.
      Cependant, comme tu l’observes , il faut faire attention à ne pas tomber dans la caricature et le grotesque… même pour une comédie (… de mauvais goût?) 😉

  2. Je suis bien d’accord avec toi concernant le film « Intouchables ». Une véritable avalanche de clichés sur les noirs : le noir est grand et costaud, le noir danse bien, le noir vient des bas quartiers, le noir est rigolo… Y’a bon banania !!!
    Il semble que le spectateur français se réjouisse de ces poncifs péjoratifs. Le film qui a explosé le box-office cet été « Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu » étant exactement dans le même registre.
    Sous couvert d’humour et sous prétexte de tolérance, ces films renforcent les préjugés au lieu de les combattre.

    1. Je n’ai pas vu ce nouveau film… en attendant qu’il n’arrive en terre auriverde, je fais confiance en ton jugement… mais sur Intouchables, nous somme 100 % d’accord.
      Et c’est frappant de constater que LeFigaro a adoré le film…

      1. C’est une observation intéressante Yannick… Pour ma part, je suis arrivé à la conclusion que ces clichés rassurent les « Blancs » et leurs montrent ce à quoi ils sont habitués. Le nécessité d’évoluer de changer de discours ne se fait que quand les données dont on dispose sont dépassées, ou se montrent comme tel. Or le « blanc » moyen n’est pas prêt à faire évoluer sa pensée et l’ajuster aux réalités, pourtant évidentes, à savoir que tous les hommes sont différents et un peu les mêmes. Voir quelque chose qui ne correspond pas à sa réalité le perturbe, alors il fait l’autre ou se mure dans un « racisme » primaire et sans finesse, il manque d’intelligence supérieure, pour ainsi dire. C’est, de ce point de vue, le plus « primitif » d’entre nous d’une certaine manière.

          1. Surtout ça, pas de fondamentalisme ou d’essentialisme… ce serait une erreur grave. Ce serait juste un racisme 2.0 , l’humanité n’aurait rien à y gagner… En fait les humains les mêmes sur la planète, les facteurs historiques et dialectiques expliquent une bonne part des particularité de chacun (Il y a des cons partout, des génies partout, des gentils et des méchants. Les aléas de l’histoire et hasard font le reste… Je crois que Dieu doit bien se marrer en nous regardant nous débattre comme ça)

  3. Tu as tout à fait raison camarade, étant « Africain d’Afrique », je te confirme que le film a eu un succès fou par ici (quant à savoir comment on l’a eu, l’internet passez très bien par ici, et télécharger se fait à tire larigot, en temps et en heure). Bien qu’ayant apprécié l’humour de l’oeuvre, il a quand même persisté ce sentiment diffux d’une certaine malveillance de ce film, le caractère « homogène » comme tu dis, et toutes les inepties sur les poncifs du « Président Africain », comme si quelqu’un (Président) s’exprimait encore comme ça de nos jours.
    Il est bien regrettable de tomber dans ce type de traquenard conceptuel, j’imagine que la situation est encore pour vous, qui être confrontés au racisme de manière frontale
    C’est un situation étrange et compliquée, qui, malgré sa brutalité, nécessité de la finesse et de la subtilité dans le démêlage, chose dont la plupart ont du mal à se munir en général.
    Cordialement!

    1. Merci pour cet excellent commentaire qui confirme encore plus mes convictions sur ce sujet. En revoyant cette bande-annonce, je me demande comment quelqu’un de saint d’esprit peut produire un tel film.
      Une caricature lamentable!
      Cordialement!

      1. C’est cela, c’est cela même! C’est d’autant plus dangereux que ça passe par l’humour et la drôlerie. Mine de rien on ne fait que renforcer les caricatures d’antan. Et quand le petit blond auvergnat ou bavarois, le deuxième dindon de la farce finalement, vois ça alors qu’il n’a jamais mis les pieds en Afrique ou côtoyé des « Africains » hors de tout prisme déformant, les conséquences sont catastrophiques.
        L’Afrique est face à une guerre des images qui ne dit pas son nom, froide, terrible et implaccable…
        Quand on a fait le tour de la question, on réalise que ce n’est pas totalement le « peuple » qui est coupable d’être « raciste » étant donné qu’on ne nait pas « raciste ». Ces caricatures surranées sont instillées, renforcées et couvées depuis plusieurs décénnies.
        Je crois, en définitive, que c’est le rôle véritable de ce type de film.

  4. Serge, c’est véritablement un exercice périlleux mais nous comprenons que c’est un mal nécessaire malgré toutes les souffrances de notre histoire. La compréhension sur l’importance de l’image n’a pas encore traversé l’atlantique encore mois la méditerranée pour l’Afrique, si nous avions nos propres films pour nous mettre sur un piédestal, comme ils le font pour eux, nous aurions donné notre scénario du rapport que nous entretenons avec les blancs.
    Tu sais un Etat c’est comme le corps humain, les maladies de la tête sont souvent les plus dangereuse; c’est comme l’Etat si on a un président qui n’a aucune vision, c’est la paralysie totale. Voici notre mal, on n’a aucun visionnaire.
    Le Crocodile du Botswanga c’est tout simplement pour se faire du fric avec un sujet qui peint l’Afrique comme les blancs aiment mêlé d’un soupçon d’engagement parce que certaines scènes étaient grotesques. En réalité c’est un film pour le marché occidental et non Africain parce que les Africains d’Afrique s’y concentrent sur l’humour et non sur la dénonciation qui est faite derrière. On partage certains points en tout cas…:)

    1. Pas d’accord avec la première partie de ton commentaire.
      Si le film est destiné à l’Occdent , comment être sûr qu’il n’a pas de conséquences sur les africains eux-mêmes et sur leur estime de soi?
      Le film est grotesque et franchement tritounet, l’humour est à peine réussi.
      Continuons nous aussi de critiquer nos gouvernements, comme tu le fais toi meme. Avec serénité et justice. Que les occidentaux qui veulent nous critiquer le fassent avec respect…
      🙂

  5. Serge, commençons à faire des films qui mettent en exergue nos propres clichés sur les blancs et l’occident ;-). La question de l’homogénisation de l’Afrique m’a beaucoup interpellé aussi. Mais je pense qu’il a pas mal d’événements qui entretiennent encore cette conception, par exemple les sommets France-Afrique et Etats-Unis-Afrique, pour ne citer que ceux-là.

  6. J’avoue que ma première réaction à la première vue du film a été de pouffer de rire. Mais finalement je me demande si le petit blanc qui suit ce film sera tout aussi conscient que moi du fait qu’il exacerbe les réalités politiques de l’Afrique. Beaucoup dans mon entourage ne se sont intéressé qu’à la dimension humoristique et c’est un peu dommage. Tout de même je pense qu’il ne faudrait pas peindre tout le tableau en noir. je pense qu’il y a sur place des cinéastes qui réalisent des films qui rompent avec les clichés sur l’Afrique. Sur le plan local on peut trouver des films plus proches de la vie telle que vécue sur le continent. Malheureusement ils sont peu visibles à l’international faute de volonté politique.

  7. L’homogénéité est favorisée par l’image que donnent les dirigeants d’Afrique. Si l’on a besoin de dépenser l’argent du contribuable pour aller résoudre en Europe les problèmes qui concernent nos frontières, comment penser autrement la vie du citoyen qu’en terme d’oppression ou d’esclavage?
    Il appartient à chaque « noir » d’agréer ou de refuter les clichés diffusés chez nous sous forme audio-visuelle ou écrite. A chaque « noir » de prendre son avenir entre ses mains et de réaliser ses rêves. Et surtout, de donner au autre image de notre continent.
    Juste une anecdote: A San Francisco en Août dernier, les « blancs » m’ont demandé si nous avons des routes, si nous cultivons aussi le maïs ». Comment vont-ils parler des réalités inconnues si nos premiers ambassadeurs ne leur permettent pas de l’appréhender?

    1. Quand tu vas dans ces pays-continents comme les Etats Unis ou le Brésil, tu te rends compte que malgré leur réussite économique, les citoyens moyens sont des parfaits ignorants, d’où ce genre de « questions bêtes ». L’industrie culturelle est d’autant plus dangereuse qu’elle s’adresse à eux… les clichés se reproduisent aisément …

  8. Tiens, sur un autre exemple que j’ai vu, je me suis rendu compte que le racisme suscite une réaction, comme deux forces qui s »appuient l’une sur l’autre (l’action et la réaction). Mais le risque est que parfois, la réaction face au racisme est tout aussi raciste. Certains ne se contentent pas de dénoncer le racisme mais veulent aussi se venger de l’autre en faisant la même chose.

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