Brésil: les manifestations cachent aussi un conflit générationnel

https://www.flickr.com/photos/ivanzuber/5585792476/sizes/m/in/photostream/crédit : Ivan Zuber / flickr.com
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crédit : Ivan Zuber / flickr.com

Etre blogueur exige parfois que l’on soit indiscret, comme hier soir alors que j’attendais tranquillement mon tour pour être réçu par le gérant de ma banque. Un regroupement  dans un coin de la banque attire mon attention; d’autant plus que, chose rare, c’est un couple de vieux retraitrés qui constitue le noyau dur du débat. Au coeur de la discussion, les probables manifestations qui sécoueront le Brésil pendant le Mondial.

Avec l’assurance qui caractérise sans doute les personnes de sa génération, le vieil homme, un peu plus de 70 ans apparemment et de race blanche, prononce des mots dont je ne distingue qu’une vague partie: « Seuls des vagabonds sont capables de cela… « . Tiens donc, me  dis-je , de quoi donc? « . Intrigué, je m’approche du petit groupe dans le but d’en savoir davantage, car mon instinct de blogueur me souffle qu’il y a là matière à billet.

« Oui, vraiment, ce sont des voyous, des chômeurs. Le gouvernement leur donne tout ce qu’ils veulent et ils vont dans la rue manifester, casser les commerces d’honnêtes gens… ce sont des vagabonds ! » , hurle-t-il dans une colère à peine contenue provoquant, bizarrement, un rire généralisé dans la banque. Bon, les temps sont autres, désormais l’indignation des personnes âgées fait sourire…

Moi, je regarde la scène et me dis: « intéressante perspective. Voilà donc un homme qui a grandi pendant les années de vaches maigres et qui ne comprend pas cette jeunesse brésilienne qui en demande plus qu’il n’a jamais eu à 25 ans ».

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Crédit : miguel mesquita2012 / Flickr.com

C’est la même impression que m’a laissée une bonne femme, née au sertão paraibano, la région la plus aride du Brésil, et qui m’a avoué avec une sincérité émouvante son optimisme:

« mon fils, il est très agréable de vivre à cette époque. Là où j’ai grandi, il n’y avait ni école, ni voiture qui passait, aucune opportunité. Aujourd’hui, dans cette même ville, tous les jeunes ont une moto ou une voiture. Si quelqu’un aujourd’hui n’a pas de quoi vivre, c’est parce qu’il le veut; heureusement que Dilma fait tout cela pour les pauvres. Certaines personnes pensent que les pauvres ne sont pas intelligents mais il nous manque juste des opportunités. Jusqu’à ma génération, dans ma famille, tout le monde est analphabète, cela change avec ma fille », finit-elle, le sourire aux lèvres avant de me bénir… 

De son côté le vieil homme de la banque poursuit sa réflexion: « j’ai vu de mes yeux, à Rio, un homme pleurer parce que des manifestants avaient détruit son travail construit en quarante ans d’une vie. Qui peut accepter cela? «  , interrogea-t-il devant une assistance incapable de lui répondre si  ce n’est par un sourire moqueur, presqu’outré par la sénilité du vieillard.

Image creative commons / flickr.com

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Mais moi, je me rappelai d’une discussion avec un collègue, idéologiquement de gauche, comme toujours, qui défendait le fait que des manifestants détruisent des biens publics, voire privés, « au nom de la révolution ». J’essayais de lui expliquer qu’un commerce vandalisé signifiait peut-être un ou deux emplois perdus et des familles sans ressources... en vain ! Pour mon collègue, visiblement enivré par la démagogie, l’ordre social actuel est tel que pour erradiquer les injustices, seule la violence conviendrait.

La dévise inscrite sur le drapeau brésilien, ordem e progresso, ne fait plus rêver, l’enchantement provoquée par les années Lula est passé.

Je me sentais solidaire du vieillard et de ce pauvre homme de Rio qui avait perdu son « travail de quarante ans ». Mais d’un autre côté, je ne peux ignorer la détresse d’une bonne partie des brésiliens que l’émergence du lulisme semble avoir laissé pour compte.

 

 

Ce sont eux qui descendent da la rue, aux dépens d’un vieil homme et de sa femme qui ne demandent qu’à couler des jours paisibles au crépuscule de leurs vies.

C’est curieux que ce soit dans une banque et dans des circonstances inéspéreés que cette nouvelle perspective sur les manifestations sociales me soit apparue avec une telle clarté. Par ailleurs, c’est dans une conversation banale avec une bonne dame que j’ai pu me rendre compte aussi que le Brésil a effectué un grand saut en avant… en l’espace d’une génération.

Ce mal qui touche la France, l’Afrique ou la Chine frappe également le Brésil: l’avenir dépendra aussi du réglèment pacifique de ce conflit générationnel.

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

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