De quelle démocratie l’Afrique a besoin ?

https://www.flickr.com/photos/home_of_chaos/3632276462/sizes/m/in/photostream/L'ancien leader lybien Muammar El Kadhafi / Abode of Chaos / Flickr / CC
https://www.flickr.com/photos/home_of_chaos/3632276462/sizes/m/in/photostream/

L’ancien leader libyen Muammar  Kadhafi / Abode of Chaos / Flickr / CC

Cher ami ivoirien,

On s’est parlé à l’espace Latrille, t’en souviens-tu? Tu m’as abordé alors que je discutais comme toujours avec un groupe de mondoblogueurs. C’est vrai que le sujet dont je vais te parler n’a pas fait l’objet de notre petit échange, mais il me semble qu’il était sous-entendu. D’ailleurs je crois qu’il doit t’intéresser, car j’ai bien remarqué ton esprit de curiosité et un profond besoin d’apprendre. Pour faire vite, je te soumets immédiatement une question : de quelle démocratie l’Afrique a-t-elle besoin?

Cette question ne tombe pas du ciel. Ceux qui me suivent sur Facebook (Eh, oui, c’est possible, penses-y) savent que j’ai été invité ce vendredi 30 mai 2014 à donner une conférence à l’université fédérale de Paraíba (Brésil) sur le thème très problématique et « dangereux » comme du sable mouvant : « Les conflits en Afrique et la démocratie ».

Pas facile, cher ami, d’aborder une telle problématique qui n’est rien d’autre qu’un sujet piège, mais je m’en suis rendu compte trop tard.

J’étais le deuxième à parler lors de cette conférence et j’ai brossé en 20 minutes une analyse (dans une perspective des sciences politiques, uniquement) « les raisons de la permanence des conflits en Afrique », parmi lesquelles le manque de démocratie dans le continent.

Car, mon très cher, si tu ne le sais pas, jamais dans l’histoire de l’humanité deux démocraties se sont fait la guerre entre elles. Ce qui nous laisserait supposer qu’en démocratisant les pays (et non pas d’abord les régions, comme la question est abordée actuellement), on pacifierait le continent. Forcément !

Du moins, les guerres entre Etats n’auraient plus lieu. Par exemple, un Rwanda démocratique n’envahirait jamais une RDC démocratique, jamais la Libye ne déclarerait la guerre au Tchad, etc. Tu vois ce que je veux dire? Je sais, c’est de la prétention de politologue bête et colonisé…

Je donnais une Conférénce sur les Conflits et la Démocratie en Afrique / Carioca Plus

Je donnais une conférence sur : « Les conflits et la démocratie en Afrique » / Carioca Plus

Ah, ah, la colonisation mentale… figure-toi que mes interlocuteurs sur la table n’ont cessé de m’attaquer sur ce point. Un petit détail est important ici. A l’exception d’un conférencier, tous les autres étaient Africains et défendaient, à ma grande surprise, un modèle démocratique à l’africaine… j’ai déjà entendu ça quelque part, mais je ne sais plus où? Peut-être pourrais-tu m’aider à comprendre ce que c’est que ce concept. Démocratie à l’africaine, ou démocratie adaptée à la réalité africaine… Démocratie Nescafé

N’est-ce pas une fuite en avant ? Tous mes interlocuteurs ont défendu Kadhafi, Joseph Kabila, Paul Biya ou Denis Sassou-Ngesso… selon eux, mieux vaut ces gens-là que les injonctions occidentales… et « ma science », pour eux, est colonisée.

J’étais bien seul dans cette mer d’idées archaïques et dangereuses portées, chose grave, par des intellectuels africains, jeunes qui plus est. La faillite démocratique du continent noir ne fait plus aucun doute pour moi. Les dictateurs, sinon les systèmes autoritaires en Afrique dureront aussi longtemps que le Troisième Reich l’aurait dû : mille ans

http://www.lecongolais.cd/guinee-quelle-democratie-pour-la-guinee/

Aide-moi à comprendre cher ami, car je suis sorti de la conférence un peu déprimé. Heureusement, plus tard dans la soirée, alors qu’on prolongeait les débats avec cette fois-ci deux ou quatre boissons alcoolisées, certaines personnes sont venues discrètement vers moi pour me féliciter pour ma présentation qui s’est « distinguée » par sa clarté et son objectivité scientifique, « ce n’était pas de la divagation de rue », m’a même dit un jeune homme apparemment satisfait et, certainement, ironisant l’exposé d’un autre confrère africain…

Mais, ne t’inquiète pas, je te dis ces choses ici parce que c’est toi, et avec toi je peux tout dire. Mais pas avec eux. J’ai bien caché ma déception. Quels piètres intellectuels notre continent produit-il bon sang !

J’ai également indiqué à l’auditoire que l’un des défis du continent serait de trouver différentes manières d’adapter nos traditions aux valeurs, mais surtout aux pratiques démocratiques, notamment en ce qui concerne le pouvoir et l’autorité des chefs coutumiers. Doivent-ils continuer à influencer les votes? Quelles relations entretiennent-ils avec les pouvoirs centraux? Quelles sont leurs responsabilités dans la récurrence des conflits armés en Afrique?

Beaucoup de chose ont été dites, mais j’ai décidé de te parler de ma déception dans le but (qui sait ?) de trouver en toi la lumière qui manque à mon sentier…

A bientôt, hors d’Abidjan, j’espère…

 >>> Poursuivre le débat ICI.

The following two tabs change content below.
Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

10 Commentaires

  1. Salut Serge, vraiment très actif sur la plateforme c’est bien!

    En parlant de démocratie en Afrique étant actuellement hors de l’Afrique tu ne peux qu’être vraiment déçu

    Moi je pense que la question n’est pas là c’est plutôt la démocratie elle même car il n’ya pas de Démocratie parfait dans ce monde et c’est ça qui est la vérité
    Vous savez ici en Afrique ou dans le monde Arabo-musulman la Démocratie est vu comme un idéal venu d’ailleurs donc facteur de domination et mieux encore imposée et manipulée par les plus puissants (économiquement et militairement)

    ici à Abidjan au bord de la lagune ébrillé on te le dira « ce sont les ivoiriens qui votent mais c’est la France DémocaTIC qui choisie le président »

    tu seras vraiment étonné qu’un gars comme Paul Kagamé n’est pas Démocrate autant on l’aime on ne l’aime pas mais il est le président du pays le plus respecter selon les indices de développement ici en Afrique noire comme quoi ce n’est pas la démocratie qu’on mange ici

    Pour la question De quelle démocratie l’Afrique a besoin?
    Je pense bien qu’ il faut simplement regarder du coté de certaine pays de l’Afrique anglophone comme le Ghana.

    1. Justement, dans ton commentaire, il y a une partie de la réponse: « Moi je pense que la question n’est pas là c’est plutôt la démocratie elle même car il n’ya pas de Démocratie parfait dans ce monde et c’est ça qui est la vérité », cela signifie qu’il ne faut pas abandonné l’idée d’installer des régimes démocratiques en Afrique, surtout que les peuples en veulent; mais plutôt de les améliorer… toujours!

  2. A la fin de la lecture de ton si joli texte, je ne peux m’empêcher de cirer OUF! Oui nous avions une démocratie à l’africaine. Est-ce la meilleure? Celle dont l’Afrique a besoin? J’ose ne pas le croire car dans l’état actuel des choses, ma petite observation me fait croire qu’on n’est bien loin de la conception basique de la démocratie du pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple de la démocratie. Les puristes en savent quelque chose…

  3. Je suis plus ravie que tu m’ouvres à ces questions. Je m’en vais de ce pas me renseigner sur ces questions de « démocratie nescafé », « démocratie à l’africaine » etc. J’espère te lire encore sur ce sujet (je suis moins foot ^^). Et félicitations pour la conférence!

    1. Merci … disons que j’aborde parfois le foot en montrant les aspects politiques et sociaux. Je ne sais pas moi même ce qu’est la démocratie à l’afrcaine 🙁

  4. Au vu des rapports entre États j’estime que la démocratie se définit différemment selon les réalités de chaque Etat. La situation sociale en Libye était enviable sous Kadhafi mais cela n’a pas suffi pour lui épargner l’insurrection populaire. Quelque soit le modèle démocratique qu’on puisse imaginer pour l’Afrique, la garantie des droits politiques, sociaux et culturels doit s’y retrouver parce qu’elle est incontournable. De plus je pense que c’est plutôt une partie de l’Afrique qui est en faillite démocratique. Le courage de la présidente Malawite battue à la présidentielle l’a prouvé la semaine dernière.

    1. Oui, sur le plan social , Kadhafi a peut etre eu un bon bilan, mais son régime était autoritaire, patenaliste, et ne laissait pas d’espace à une quelconque opposition, cela aussi en science politique, est un facteur de destabilisation. « si l’opposition ne trouve pas de réponse dans le jeu démocratique, la violence reste sa seule option… »
      🙂
      ceux qui défendent kadafi y pensent ils?

  5. « N’est-ce pas une fuite en avant ? Tous mes interlocuteurs ont défendu Kadhafi, Joseph Kabila, Paul Biya ou Denis Sassou-Ngesso… selon eux, mieux vaut ces gens-là que les injonctions occidentales… et « ma science », pour eux, est colonisée » vraiment dommage

    « J’étais bien seul dans cette mer d’idées archaïques et dangereuses portées, chose grave, par des intellectuels africains, jeunes qui plus est. La faillite démocratique du continent noir ne fait plus aucun doute pour moi. Les dictateurs, sinon les systèmes autoritaires en Afrique dureront aussi longtemps que le Troisième Reich l’aurait dû : mille ans…….Quels piètres intellectuels notre continent produit-il bon sang » triste constant que je me fais aussi bien souvent en discutant avec d’autres jeunes Africains comme nous.

    Excellent article Serge et continue à propager cette voix autours de toi au Brésil et avec nos compatriotes 🙂

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *