Décodeur : le Venezuela et l’Amérique du Sud

http://www.flickr.com/photos/chavezcandanga/8479182686/sizes/m/in/photostream/crédit photo: chavezcandanga/Flickr
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Crédit photo : chavezcandanga/Flickr

Nicolas Maduro a le choix entre manger de la merde et… manger de la merde. Ok, la métaphore n’est pas facile à avaler. Je l’ai piquée dans la série américaine « The Wire » où l’exercice du pouvoir est assimilé à cet acte surréel qui consiste à bouffer des excréments. Qui veut s’aventurer?

Depuis le décès de l’ancien président Hugo Chávez, le Venezuela vit dans le doute quant à son avenir politique. Le climat social s’est radicalisé au-delà même de ce pays jusqu’à soulever des vagues dans le continent sud-américain et même en Europe.

La gauche européenne, particulièrement celle de France est divisée entre un parti pris pour l’actuel président Nicolas Maduro et son principal opposant Henrique Capriles, centre gauche et membre de l’Internationale socialiste.

Mais parlons-en justement, de l’Internationale socialiste. Si l’on en croit l’historien Vincent Duclert, « l’Internationale socialiste représente dès ses débuts un modèle politique et économique d’obédience allemande, celle du SPD ». Sur son site officiel, on peut remarquer que ce réseau politique de gauche est essentiellement hétéroclite dans la mesure où il réunit aussi bien les sociaux-démocrates, les socialistes et même les Verts…

En Amérique latine, par exemple, on y retrouve aussi bien le Parti des travailleurs de Lula que les sociaux-démocrates de Fernando Henrique Cardoso (réformiste prolibéral des années 90-2000 au Brésil) et Henrique Capriles du Venezuela.

En résumé: appartenir à l’Internationale socialiste ne fait pas qu’un parti soit nécessairement de gauche, surtout dans la configuration économique mondiale qui est la nôtre.

Le site de l’Internationale se limite à dire que le réseau réunit les partis « progressistes » du monde : rien de plus flou. On peut mettre dans ce panier aussi bien Joseph Kabila, Tony Blair que Hugo Chávez… et Capriles, bien entendu. Lire ICI le beau papier du Courrier international sur François Hollande et la social-démocratie.

Or, dans dans une récente émission de radioRénée Fregosi, politologue, directrice de recherche à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, s’attaque, sur un ton personnel, à la politique de Nicolas Maduro, affirmant que même « l’Internationale socialiste défend son opposant Capriles ». Et d’ajouter que « plusieurs partis de gauche en Amérique latine ont manifesté leur soutien au candidat malheureux de la dernière élection présidentielle au Venezuela », elle cite dans son argument d’autorité l’ancien président brésilien Fernando Henrique Cardoso.

Madame Fregosi est libre de penser que FHC soit « de gauche » (sur le lien, 4 min 38″), mais avec un peu plus de contact avec la société brésilienne elle saurait que le PSDB, Parti social-démocrate brésilien est un parti de droite ultra-sécuritaire, voire austère en matière économique.

Il en ressort que Nicolas Maduro qui est bien un homme de gauche – avec tous ses défauts – a tout intérêt à être proche de Lula ou de Dilma Rousseff plutôt que d’un F.H Cardoso.

Mon collègue mondoblogueur Dania essayait il y a quelques semaines de présenter le problème vénézuélien qui selon lui se résumerait à ceci :

 » L’inflation. Les prix grimpent parce que le gouvernement avait décidé d’investir ses pétrodollars dans des programmes sociaux et dans des projets de lutte contre la pauvreté. A la base, Hugo Chavez voulait permettre que les revenus du pétrole profitent à la grande majorité de la population. Malheureusement, la hausse des prix est fille d’une consommation plus galopante que la production. Voilà la maladie vénézuélienne. »

Pour autant, le problème est bien plus compliqué que cela. D’abord, il faut comprendre qu’au Brésil aussi la redistribution des richesses a été faite, mais on est loin, ici, de la situation dramatique que nous décrit Dania.

Il ajoute :   » Les Vénézuéliens n’ont pas passé des années à dormir sur les lauriers de leur manne pétrolière ? Et pourquoi n’ont-ils pas imité l’exemple du Qatar ? «  De quel exemple du Qatar parle-t-on ? De ce pays autoritaire qui ne compte plus les morts qui s’entassent sur les chantiers du Mondial 2022 ? Contrairement au Qatar, le Venezuela est une démocratie.

Mon collègue tire une autre conclusion discutable :  » La politique du refus du capitalisme a conduit le Venezuela à vouloir contrôler le taux d’échange au profit de l’achat des dollars qui ne profitent qu’à des classes plus munies. «  En dépit de leurs discordes, il faut savoir, comme l’écrit Le Parisien que les Etats-Unis sont les premiers acheteurs du pétrole vénézuélien. Donc, non. Le Venezuela ne s’inscrit pas dans une logique du refus du capitalisme, pas plus que la Chine d’ailleurs.

De mon point de vue, au-delà, bien sûr, d’une mauvaise gestion économique de la part de Maduro, son régime comme celui de Dilma Rousseff (PT) et de Cristina Kirchner souffre de l’usure. Car hormis la Colombie et le Chili, dans la quasi-totalité, les pays de la sous-région n’ont pas eu de véritable alternance au pouvoir depuis dix ou douze ans. Et cela, à mon avis, constitue le talon d’Achille de la gauche sud-américaine : faute d’une véritable alternance politique, ces pays peuvent rapidement basculer à droite. C’est aussi l‘avis de plusieurs spécialistes brésiliens, par exemple.

Le problème, c’est qu’en Amérique latine, la population a horreur de la droite – il faut penser à la dictature militaire des années 1960-80 pour comprendre.

C’est là tout le paradoxe politique de ce continent. Dans tout autre pays européen ou africain, le gouvernement Dilma n’aurait pas survécu aux manifestations de juin. La réalité sociopolitique est différente au Brésil comme au Venezuela où les pro-Capriles devront encore attendre avant de voir leur champion se hisser au pouvoir.

Pour continuer sur ce thème, cliquez ici et . Mais attention aux explications trop noires ou trop blanches…

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

6 Commentaires

  1. Vraiment le Venezuela me laisse perplexe… Je ne parviens pas à comprendre la dynamique que Maduro souhaite insuffler à son pays, s’il y en a une particulière d’ailleurs, si elle est dans la continuité de celle de Chavez ou pas. Et je me demande quelles sont ses marges de manoeuvres aussi. Après toutes mes lectures sur le Venezuela, il me reste une impression : celle d’un président devant faire avec une « lourde » succession , devant faire face à de multiples enjeux dans un contexte très difficile, à des pressions locale et internationale… Mais surtout, que c’est difficile d’y voir clair ! Pourtant, le Venezuela, notamment du fait de Petrocaribe, m’intéresse particulièrement.

    1. Difficile d’y répondre en effet. Il succède à Chávez… c’est comme succèder à Lula: mission impossible ! Ensuite, il souffre de cette pression extérieure, il doit revoir la politique du pétrole gratuit, mais politiquement cela peut lui couter cher. Toutefois, il a remporté les législatives, une preuve que ses adversaires ne sont pas bien vu par le peuple.
      Selon moi, le problème c’est qu’ils sont au pouvoir depuis 15 ans…

  2. Merci pour cet article qui donne au moins une vision moins déformée que celle qu’on nous propose depuis mon Europe.
    Depuis un mois que je croise les images de manifestations et contre-manifestations, je renonce à faire un biller sur le sujet, sachant :
    1° Que je ne suis pas objectif avec mon petit penchant bolivarien et ma répulsion face aux libéraux de tous crins.
    2° Que ce n’est pas si simple, pas manichéen, comme le conclut ce billet…
    Je suis juste triste de la conclusion de votre réponse au commentaire ci dessus : le pouvoir userait donc autant que cela ? D’un idéal de départ, quelque qu’il soit, on ne pourrait que revenir en moins d’une génération ? Et une politique de gauche aurait autant de longévité qu’un … smartphone ? (je sais mes métaphores sont parfois douteuses)
    Sourire

    1. @Abcdetc , comme on dit : « le pouvoir corrompt…  » .
      Je pense que 15 ans ou 16 ans au pouvoir pour un meme parti c’est trop. Le problème aussi c’est que la gauche s’accommode et ne propose rien de nouveau sachant qu’en Amérique Latine la droite aura du mal à convaincre le peuple. Mais comme le disent les spécialistes, Dilma Rousseff, par exemple, pourrait avoir des problèmes parce que si elle ne propose rien de nouveau, les gens pourraient voter À droite juste pour voir « autre chose ».
      Quant aux « spécialistes » européens beaucoup parlent sans connaitre.
      Moi , je ne m’aventure jamais dans un sujet que je ne maitrise pas, même moyennement… 🙂
      Bon week-end

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