Brésil: du charme et des regrets au Carnaval

http://www.flickr.com/photos/willkit/3349885343/sizes/m/in/photostream/Crédit photo: William Kitzinger/Flickr.com
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Crédit photo: William Kitzinger/Flickr.com

On aime aussi le Carnaval parce qu’il tombe justement au premier trimestre.  Les étudiants tentent poussivement de boucler un semestre qui s’étire, comme souvent, depuis le mois de septembre. Le charme du Carnaval réside aussi dans le fait qu’il ramène un peu de cette joie tout juste égarée au passage du nouvel an. Cette année, la passion des brésiliens pour cette fête populaire passe son épreuve de feu alors que le pays vit le dilemme entre son désamour de la Coupe du Monde, d’un côté, et la reproduction de ses traditions de l’autre…

La journaliste Rachel Sheherazade l’avait dénoncé en son temps: « le Carnaval n’est plus ce qu’il était, c’est devenu un évenement commercial pour la bourgeoisie brésilienne qui ne laisse décidément rien au peuple… ».

On le sait, la jeune femme a la fâcheuse habitude d’exagérer dans ses éditos du journal de SBT, il faut avouer que sa critique du Carnaval avait frappé là où ça fait mal: on ne sait jamais d’où viendra la lumière, n’est-ce pas? Une rémise en cause des organisateurs ne fairait que du bien à cette immense fête populaire. « Les pauvres ne peuvent pas s’acheter ces fameux passeports du bonheur » a-t-elle martelé.

Le Carnaval 2014, en images.

Mais le Carnaval, c’est aussi certains moments de grâce pendant lesquels la samba est de nouveau mise à l’honneur, la vraie musique de Rio, de Recife ou de Bahia valorisée à juste titre par des grands maîtres interpètres… et comme il faut en avoir pour conserver cette énergie pendant la bonne heure du défilé d’une école de samba. Ci-dessous, la meilleure chanson samba du Carnaval 2012, de l’école carioca Imperatriz Leopoldinense  rendant un hommage à l’écrivain baiano Jorge AmadoOlha o Acarajé, c’est le titre de cette samba entraînante…
http://www.youtube.com/watch?v=b1SdhcK7_oA

Pour visionner la version longue du défilé de Imperatriz, c’est ici:

C’est tout le talent des brésiliens qui est célébré pendant deux semaines et un peu plus dans tout le Brésil, spécialement à São Paulo et Rio de Janeiro. Les défilés sont une occasion de montrer son savoir-faire. Les écoles investissent des millions de reais pour créer le meilleur spéctacle possible. Chaque année, on a droit aux inventions les plus folles.

En 2012, l’école de l’Imperatriz a exalté le meilleur du Brésil, à savoir sa gastronomie que l’on retrouve dans le refrain écouté plus haut  –  le « acarajé » est là aussi comme un hommage aux indigènes – , le grand écrivain Jorge Amado, mais cela aurait pu tout aussi bien être Machado de Assis

Les directeurs artistiques montent des chars qui peuvent atteindre 13 mètres de hauteur, soit la taille d’un immeuble de trois étages.

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:DIOSESANCESTRALES_HUGOMONCAYO2007_4.jpg

Vue du Char en situation de défilé, Calle 18, Sentier du Carnaval, crédit photo: Etienne Le Cocq/Wikimedia Commons

Il faut aussi dire qu’au pays du football, la samba ne peut se soustraire à la logique compétitive du sport roi. Ainsi, le Carnaval s’organise sous forme d’un championat de football comptant 20 équipes dont quatre courent le risque de relégation en division inférieure. Si, si…

Et qui dit football, dit passion, hooliganisme, violence.

Libération a publié un article sur ce currieux mariage entre le football et la samba,à découvrir sur ce lien.

On comprend mieux alors la surenchère autour de cet événement culturel. Des millions de reais sont investis pour attirer la star du moment dans son camp et en faire son porte-étandard.

Le carnaval brésilien c’est aussi le moment d’enterrer la hache de guerre. C’est pourquoi on ne s’étonnera pas de voir côte à côte des politiciens habitués à s’affronter dans les arènes médiatiques boire un verre dans les tribunes officielles du sambodrome de Rio… la mixité raciale, elle aussi sera célébrée: le Carnaval est l’unique moment subversif de l’année.

Le maître peut devenir l’esclave et vise-versa. L’ordre social est pour une fois transgressé. C’est là toute la dialéctique du carnaval. Peut-être que sans un moment de refoulement  comme celui-ci, le tissu social brésilien exploserait rapidement.

Enfin, si vous n’êtes jamais venu au Brésil, préparez-vous (quand même) à un vrai moment de sexisme sponsorisé par la plus grande chaîne de télévision du pays, l’incournable Rede Globo qui chaque année nous gratifie de ces belles mulâtresses finement sélectionnées  qu’on verra se trémousser pendant un mois à l’heure du déjeuner. Avant, la Globeleza, c’était elle…

http://rd1.ig.com.br/blogueiros/curto-circuito/apos-perder-posto-de-globeleza-aline-prado-investe-na-carreira-de-atriz/209422

L’ancienne Globeleza

… maintenant, c’est elle…

http://redeglobo.globo.com/novidades/noticia/2014/01/globeleza-nayara-justino-se-pinta-de-musa-do-carnaval-da-globo-veja-fotos.html

La nouvelle Globeleza (Fotos: Estevam Avellar/Globo)

Voici donc le genre de conversations qu’il est possible d’entendre dans ce fameux sambodrome de Rio, nous rapporte la chercheuse Lélia Gonzales: « regarde ce groupe de chars allégoriques. Quelle cuisse, mec! Regarde cette passiste qui arrive, quelles fesses, mon Dieu! Regarde comme elle bouge son ventre. Ça sera super bon là à la maison, exitant! Elles me rendent fou, mec! ».

Lélia Gonzales rappelle que pour une fois, « la reine passiste se montre à son avantage devant les princes tous blonds et riches… c’est elle qu’ils admirent en ce moment… en ce moment, elle est cendrillon ».

Dans une analyse qu’elle tient de Freud et de Lacan, Lélia Gonzales constate dans ce carnaval la réalisation du mythe de la « démocratie raciale »: « Le Carnaval exerce sa violence simbolique sur la femme noire d’une manière spéciale. D’un côté cette déification carnavalesque vécue au quotidien, d’un autre le moment où elle redevient la doméstique de maison. D’où la culpabilité manifestée dans cette dernière situation qui reste proprotionnelle à une déification exercée avec une certaine agréssivité ».

« La mulâtresse est en elle-même la doméstique », conclut-elle.

« Mulâtresse, petite mulâtresse, mon amour, j’ai été désigné comme ton lieutenant protecteur » (Lamartine Babo).

 

Allez, je vous laisse avec cette belle chanson de Jorge Aragão, un géant de la musique carioca.

Référence: Lélia Gonzales, Racisme et sexisme dans la culture brésilienne, Anpocs, 1984

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

7 Commentaires

  1. Beaucoup d’informations sur cet événement qui finalement m’intéresse plus que je ne le croyais… Son aspect démesuré, supermédiatisé et ultracommercial avait fini par me lasser, mais ton billet de blog m’a (un peu) « réconcilié » avec le carnaval brésilien.
    Ce que j’apprécie le plus, ce sont les symboliques, les représentations que chacun peut interpréter à sa manière.
    J’ai aussi beaucoup aimé la seconde partie de ton billet sur ces jeunes femmes très dénudées et les explications de Leila Gonzales. Enfin, la référence à Jorge Aragao, juste top ! J’aime beaucoup.

    1. Je crois que chacun aime le carnaval pour une raison particulière. Moi , c’est pour écouter de belles chansons et de temps en temps voir des beaux chars allégoriques… Le bémol, c’est évidemment le côté un peu raciste et sexiste de l’événemment, comme l’explique la sociologue.
      Jorge Aragão est un géni, si ça t’interesse voici, « malando » (petit voyou débrouillard, le brésilien typique, paraît-il)…
      http://www.youtube.com/watch?v=SLnS_ntE9ME
      et Martinho da Vila, un autre monstre…
      http://www.youtube.com/watch?v=MrBMj4pWwSc

  2. Très intéressant. À propos du « maître peut devenir l’esclave et vise-versa », j’ai appris dans l’excellente émission La Marche de l’Histoire que ce n’était pas vraiment le cas au Carnaval de Venise où « tout le monde reste à sa place », même derrière les masques (les bautas) : http://www.franceinter.fr/emission-la-marche-de-l-histoire-le-carnaval-de-venise
    Et sinon, Jorge Aragão c’est la version brésilienne de Barry White, non !?

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