Brésil, zone de guerre pour les journalistes

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:War_reporter.JPGCrédit photo: slimane hadj brahim, Wikimedia Commons
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:War_reporter.JPG

Crédit photo : Slimane Hadj Brahim, Wikimedia Commons

Il y a tout juste un an, lors de ma formation avec RFI à Dakar, Grégoire de Reporters sans frontières nous présentait une carte détaillant les zones les plus dangereuses pour les journalistes dans le monde. Quelques mois après, je lisais sur un blog un article présentant d’étonnantes statistiques qui plaçaient le Brésil parmi les pays les plus dangereux pour les journalistes. La mort de Santiago Andrade, journaliste-caméraman de la TV Bandeirante à Rio de Janeiro, confirme une tendance macabre au pays du football à quelques mois de la Coupe du Monde.

La vie a de ces ironies… le jeune journaliste d’une quarantaine d’années tué par un projectile – employé pour les feux d’artifice – lancé à bout-portant par un membre (supposé) des « Black bloc » laisse une femme et quatre enfants. L’ironie réside dans le fait qu’il venait de terminer une formation de “journalisme en zones de conflits armés”.

Santiago Andrade travaillait pour la chaîne de télévision Band (l’une des plus importantes du pays), la même chaîne qui avait perdu un autre caméraman lors d’une opération de “pacification d’une favela” de Rio de Janeiro. On sait d’ailleurs que ces favelas sont loin d’être des havres de paix, et pour preuve, cet article à lire sur le blog de l’AFP, Making-Of.

Entendez-bien, un journaliste exerçant à Rio de Janeiro ou dans certaines régions du Brésil comme le Maranhão ou l’Etat du Pernanbuco se retrouve pratiquement dans les mêmes conditions qu’un reporter de guerre en Syrie

Les enlèvements sont fréquents, les menaces aussi, les intimidations… il y a encore au Brésil des individus au-dessus de la loi. Et si même les policiers ne peuvent assurer leur propre protection, qu’en est-il de nous ? Car, je connais un officier de la police militaire qui n’habite plus dans une même résidence pour plus d’une année par peur d’être tué par des trafiquants…

Il y a aussi eu le drame d’une juge assassinée parce qu’elle avait déclaré la guerre au trafic.

La violence est partout.

Sur ce blog par exemple, je ne parlerai jamais directement d’un trafiquant. Je sais jusqu’où ma plume peut aller et où il doit s’arrêter…

Avant, la violence était identifiée aux trafiquants et à l’Etat parallèle qu’ils instauraient dans tout le pays; désormais, il faut compter avec les fameux “hommes masqués”, ces « Black bloc » qui ne reculent devant rien, encore moins face aux troupes de choc de l’Etat de Rio.

http://pt.wikipedia.org/wiki/Ficheiro:Policiais_ocupam_Complexo_do_Alemao.JPG

Une opération de pacification dans le complexo do Alemão à Rio – crédit photo : Agência Brasil -ABr

D’ailleurs, soyons réalistes, la violence va dans tous les sens, elle est le modus operandi de toutes les parties : on se souviendra d’un jeune garçon exécuté par des policiers, d’un journaliste de Band TV tué lors d’une “opération de pacification” vendue par le gouvernement de Rio comme la “solution” à la violence carioca et à l’exclusion des Noirs, ou encore de cette dernière tragédie qui a coûté la vie à Santiago Andrade.

Avec toute cette violence, mon indignation face aux propos de la journaliste Rachel Sheherazade perd toute sa crédibilité et son sens… comment ne pas s’abandonner, comme elle, entre les mains de ces justiciers qui pullulent dans tout Rio – selon l’un de ses membres, ils seraient près d’une centaine à opérer dans plusieurs quartiers en mode Punisher.

Rachel Sheherazade autorise la vendetta populaire parce que l’Etat est absent. Cette absence remarquée depuis juin dernier et ses manifestations gigantesques.

On se retiendra encore que celles-ci avaient commencé à cause de l’augmentation du prix des autobus. Et ce mois-ci, rebelote. La mairie de Rio décide une fois encore d’augmenter le prix des transports publics. Quelle inconscience!

A quoi fallait-il s’attendre? Mauvais casting de la part du gouvernement, dirigeants et hommes d’affaires insensibles, voire arrogants; ils n’ont jamais tiré les leçons qui s’imposaient depuis juin… cela aussi, c’est une forme de violence.

Et la violence n’engendre que la violence.

Donc, logiquement, les cariocas sont une fois de plus descendus dans la rue et avec eux, une fois encore, une fois de trop… les « Black bloc ».

Le fait est qu’au Brésil on ne pense jamais au long terme. Tout est fait pour qu’il ait une excellente Coupe du Monde, pour faire bonne figure, faire mieux que nos cousins Sud-Africains – ce serait la honte de faire moins que ces Africains, n’est-ce pas?

Mais personne ne pense réellement à une vraie politique de lutte contre la violence, contre l’exclusion, l’analphabétisme et la corruption. Le salut ne viendra pas de ces opérations de “pacification” qui constituent en elles-mêmes, il faut le dire, une forme de violence.

Ce qui m’inquiète encore plus, c’est l’absence de tout débat au sein de la société mettent en perspective la violence qui vise les journalistes. Ces derniers sont devenus les cibles naturelles des manifestants, et ce depuis juin dernier.

Certes, les gros médias manipulent la population, ils sont complices, en partie, du statu quo négatif qui bloque le progrès social du Brésil, mais de là à les prendre pour cible, c’est une autre histoire.

Sur ce point, l’Etat n’est pas le seul responsable, et la solution ne viendra pas uniquement du Palácio do Planalto à Brasília, mais de toute la société. Les Brésiliens doivent prendre conscience du rôle nécessaire et indispensable des journalistes dans la consolidation de leur démocratie et les défendre bec et ongle.

Cette semaine, un homme est mort à Rio… et donc aussi, une partie de l’humanité.

P.S : a morte de qualquer homem me diminui, porque sou parte da humanidade. Por isto jamais pergunte por quem os sinos dobram; eles dobram por Ti. – John Donn.

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
Serge

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8 Commentaires

  1. Un billet qui m’interpelle… je ne trouve pas que ton indignation « perd toute sa crédibilité et son sens ». Bien au contraire. Si la violence est partout, pourquoi en ajouter via des propos, pourquoi inciter à des actes de violence au lieu de condamner, et pourquoi justifier le recours à la violence ? Et c’est d’autant plus dommageable que c’est une journaliste qui parle à l’antenne, ce ne sont pas des propos prononcés par une personne lambda dans le bar du coin…
    La violence engendre la violence… Heureusement pas toujours. Dans le cas présent, combien sont-ils à manifester et combien à casser ? Ce discours de « je suis révolté, donc je casse » n’est pas celui du plus grand nombre, n’est-ce pas ?
    Enfin, prendre un journaliste pour cible, un homme ou une femme venu faire son travail, est intolérable. Comme cela l’est pour un policier, un pompier ou autres… Non, la violence n’engendre pas toujours la violence. La violence engendre parfois le silence, celui de la personne disparue, et des pleurs, ceux de ses proches, de son entourage.

    1. Tu sais j’observe depuis ce malheureux évennement que les seules manifestations contre cet assassinat sont l’initiave de journalistes photographes et caméramen, mais pourquoi la société civile ne manifeste pas en solidarité à la presse?
      Le climat n’est pas bon, il faut s’attendre à des graves incidents en juillet par ici…
      Heureusement la majorité qui manifeste ne recourt pas à violence

  2. C’est assez frappant comme nous ignorons ce que tu décris là. Je ne voyais pas la liberté de la presse si menacé vers chez toi. Je me rend compte que la façon.dont on traite les journalistes dans un pays, en particulier ceux qui n’ont pas la langue dans leur poche, en dit long sur les libertés de ce pays et sa santé.

    1. Oui, tout cela est bien caché mais les chiffres ne mentent pas: depuis les manifestations de juin, au moins 127 journalistes ont été agressé par des manifestants ou des policiers, on compte également quelques morts. Les associations de journalistes se mobilisent maintenant pour faire prendre conscience au Parlement brésilien du danger qu’encourrent les journalistes.
      Il suffit de voir les chiffres de reporter sans frontières pour s’en convaincre

  3. « Avec toute cette violence, mon indignation face aux propos de la journaliste Rachel Sheherazade perd toute sa crédibilité et son sens »

    Non, pas du tout. Au contraire.

    Il y a certaines limites, appels au meurtre ou à la haine, que l’on ne doit pas franchir, que l’on soit journaliste, homme politique ou citoyen. La vie en société implique le respect de certaines règles. Parmi celles-ci, le respect d’autrui. La liberté d’expression par exemple, ce n’est pas avoir le droit de tout dire. Pour rappel, l’article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen sur ce sujet :

    « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi. »

    Donc Serge, je suis plutôt d’accord avec ton précédent billet http://peacefulworld.mondoblog.org/2014/02/07/adopte-un-bandit-quand-une-journaliste-derape/ et je trouve ton indignation tout à fait salutaire.

  4. Cette guerre contre la liberté de la presse devient la norme dans beaucoup de pays. Les médias sont muselés et l’expression n’est plus libre pour la simple raison que certains zélés veulent avoir le contrôle sur tout le peuple, le manipuler à sa guise, faire triompher le mensonge et l’intoxication. C’est aussi çà mon Bénin…

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