Breaking Bad au Brésil, c’est possible?

http://www.flickr.com/photos/59087292@N07/6855050911/sizes/m/in/photostream/Affiche de Breaking Bad, crédit photo: mezclaconfusa/Flickr
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Affiche de Breaking Bad (Crédit photo: mezclaconfusa/Flickr)

« Il vaut mieux la fin d’une chose que son commencement », dit-on. La célèbre thèse biblique sur la rédemption ne semble pas s’appliquer à la série américaine Breaking Bad. Le sentiment que j’ai après avoir terminé mon marathon de deux semaines à me gaver des 62 épisodes de Vince Gilligan est d’un vide post-traumatique. Alors, après coup, je me pose la question: Breaking Bad au Brésil, c’est possible?

Quand je dis « la fin d’une chose… puis son commencement », je ne parle pas de la trame de la série ou de la trajectoire de l’anti-héros; il est question pour moi de trouver quelque chose à faire après avoir regardé Breaking Bad. Que devient la vie des téléspectateurs après le visionnage du dernier épisode? Le sentiment que j’ai, encore une fois, c’est de plonger dans un immense trou noir à force de s’attacher à tous les personnages. On les connait, on les aime, on a peur pour eux, on ressent leurs vies retournées… Fiction et réalité se mélangent ici créant chez le téléspectateur une expérience unique de transfert psychologique: regrets, culpabilité, déception, perte… le tout ressenti par le public.

Breaking Bad, c’est fini. Mais ça commence à la télévision brésilienne puisque le groupe Record diffuse les cinq saisons à un public habitué aux télénovelas. D’où mon interrogation : est-ce possible?

La vraie question serait de se demander si l’expérience sera une réussite en terme d’audience, car le public brésilien n’est peut-être pas habitué à ce genre de séries. Même si l’univers des drogues et des trafiquants est bien connu ici. Qui à Rio ou São Paulo n’a jamais fréquenté une personne ayant eu une expérience avec les drogues? Moi-même j’en connais.

Ça fait un peu cliché, je sais, mais Maradona a répondu à ses critiques une fois en disant « qu’aucun joueur d’Amérique Latine ne pouvait affirmer n’avoir jamais consommé de drogue ».

Mais il y a drogue et drogue.

Et c’est là, l’intérêt même de Breaking Bad. On est plongé dans l’univers high level du trafic de drogue. A tel point qu’en regardant cette série on se demande si tout cela est exportable hors d’Amérique, au Brésil par exemple?

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Crédit photo: Gary Dee/Wikimedia Commons/CC

Du cristal azul (blue cristal)? Fabriqué dans un trailer? Pas crédible à mon avis en terra brasilis, la préférence ici étant le crack. Dans toutes les grandes villes du pays, on retrouve une cracolândia, une espèce de camp à ciel ouvert où la consommation du crack fait des ravages. Des familles détruites là aussi, des autorités dépassées ou complices, une population traumatisée…

En termes de logistique, difficile de dire s’il est réellement possible de fabriquer du crack dans un véhicule parcourant des kilomètres et des kilomètres… Dans l’Etat de Goiás – le climat s’y prêterait bien -, mais c’est possible? Les grandes concessions de terres inhabitées dans cet Etat rendent la chose probable, mais encore une fois, ce n’est pas très sécurisé. Cependant, on imagine assez facilement ce trafic s’organisant à l’échelle de toute l’Amérique Latine, de Bogota à Buenos Aires en passant par Rio.

Le sous-monde de la drogue a tendance à reproduire une image enchantée du trafic. Il n’y a qu’à voir les films de De Palma, de Scoresese ou Coppola. Breaking Bad ne déroge pas à la règle, pas étonnant que Vince Gilligan avoue l’influence de Coppola dans sa vision du cinéma. Mais le glamour s’arrête au cinéma américain.

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L’équipe de Breaking Bad (Crédit photo: bloomgal/Flickr)

Chaque fois que le cinéma brésilien a traité le thème de la drogue, il l’a fait avec un réalisme déprimant (voir Tropa de Elite et Cidade de Deus). Au Brésil, le trafic s’accompagne d’une violence inouïe qui atteint la société dans son ensemble, sans discrimination. Pour la petite histoire, on sait qu’un des journalistes les plus connus du Brésil, José Luís Datena, spécialiste de la violence dans des émissions quotidiennes a presque perdu son fils à cause de la drogue. Ce monde là n’a rien de fascinant.

Ce qui fait la force scénaristique de Breaking Bad, c’est peut être plutôt la radicalisation des conséquences du trafic de drogue, même si à un certain moment on peut accuser le créateur de la série d’anti-moralisme refoulé.

La série de Vince Gilligan soulève aussi le débat sur le système de santé en Amérique. En effet, on est au cœur de la polémique de l’Affordable Care Act, plus connu comme l’ObamaCare. C’est à cause de l’énorme facture de son plan d’assurance maladie que le héros Walter White plonge dans le monde du crime. C’est du moins ce que semble suggérer Vince Gilligan.

Au Brésil, il existe déjà une espèce d’Obamacare, plus sophistiqué parce que protégé et garanti par la Constitution: le SUS. Les soins de santé sont gratuits y compris le changement de sexe, car perçu comme un droit de l’individu, donc comme étant de la responsabilité de l’Etat.

Le seul problème, c’est le manque de médecins et les énormes files d’attentes avant de réussir un rendez-vous pour une chirurgie compliquée. Disons, que si Walter White était brésilien, il lui aurait fallu attendre un an, voire deux, pour réaliser sa fameuse chirurgie. Enfin, tout dépend du nombre de personnes nécessitant de la même opération…

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.
Serge

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11 Commentaires

  1. Excellent article! Je n ai pas la maîtrise du paysage télévisuel brésilien,mais je pense comme toi que c’est un risque.
    cependant, les productions américaines ont cette réputation de gestion professionnelle des sentiments…je ne serais pas étonné
    que la série face son trou au brésil, eu égard également à la thématique développée

    1. L’autre chose que j’ai oublié de mentionner dans l’article c’est le rythme de difusion d’un épisode par semaine qui me semble dépassé aujourd’hui. Les gens consomment en bloc sur internet maintenant. D’où la réussite de House of Cards.
      Quant à la thématique, elle plaid deja à un public plus reduit des chaînes cablées, reste à savoir si le grand public aimera aussi… Et le débat sur le trafic de drogue qui suivra aussi.

  2. Breaking Bad,, Juste après avoir suivi le dernier épisode, l’on feel bad…. J’aurais pu rater mon examen de fin d’année à cause de Eisenberg et ses paires. Rien qu’à lire ce post, je replonge dans la peine que j’ai éprouvé à l’heure de dire « Bye » à la série. Et je ne t’en félicite pas, Serge. Tu me le payeras, lol…

  3. Interessant l’article, j’aurai du beaucoup commente car la je suis entrain de vivre les deux realites differentes, Etant au Bresil avec ce sens de considerer l usage comme illegal et Etant auX Usa avec ce sens de considerer l’usage comme legal et a dosage therapeuthique. C’est comme me dirait un ami du moyen orient il y’a pas 2 jours en Anglais:  »Sell drugs and get rich » et  »Smoke wide and be happy » c’est un slogan californien dont la majorite des americains utilisent et par consequent pleins des etrangers l’adoptent sauf MOI biensure je peux prendre mon petit verrre en compagnie des amis mais touche a la Cigarette et Drogue ca jamais! Il faut etre riche pour utliser et vendre…

    1. C’est bien la mentalité américaine ça alors… j’ai oublié de dire que le créateur de la série est de Californie, c’est là que devait se passer l’histoire (Los Angeles), finalement la chaîne AMC a opté pour Albuquerque… Donc, tout ce que tu dis fait sens… 🙂

  4. Très intéressant Serge. Connaissant les télénovelas – elles sont diffusées à l’île Maurice et à La Réunion où elles ont un public très ciblé – je pense effectivement que c’est un gros risque que prend Record. Du coup j’imagine la diffusion de Breaking Bad chez nous et je me demande si nos grands-parents seraient aussi fans de Walter White que de Marimar…

    1. c’est devenu un phénomène planétaire n’est-ce pas… mais je l’impression qu’on l’impose au forceps quand même… lol… c’est une excellente série, mais je ne crois le public brésilien a des goûts traditionnels, comme nos mamis de la Reunion 🙂

  5. Tu sais Serge moi je suis de celles qui pensent que le cinéma rime avec éducation. Mais dans le cadre de Breaking Bad c’est le public brésilien qui doit apprécier. Je pense que cette série (que je n’ai malheureusement pas eu la chance de voir ) pourra être l’occasion d’éviter ce milieu (trafic de drogue ) qui tue et détruit l’avenir de milliers de
    personnes. Voir cette haine peut aider de jeunes brésiliens à choisir une autre voie. J’ai lu tellement de livres sur ces cartels de drogue en Amerique. Pas évident. Serge ton billet ressort beaucoup de réalités.

    1. Merci Josiane,
      J’ai envie de te dire que le cinéma ne rime avec rien du tout… l’art n’a pas d’objectifs a priori … 🙂
      Mais je suis curieux aussi de voir le résultat au près du grand public et il ne fait aucun doute qu’ils seront encore plus choqué par le milieu du trafic

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