Neighboring sounds: radiographie d’une classe moyenne

http://www.pragmatismopolitico.com.br/2013/05/o-som-ao-redor-reinventa-o-cinema-politico.html

Une scène du film O som ao redor (Reprodução / Filme)

« Jamais deux sans trois », on enchaîne avec une troisième critique cinématographique sur Carioca Plus. Pendant plus de deux heures, le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho construit ce que l’on peut considérer comme la première grande radiographie de la nouvelle classe moyenne qui a émergé après l’accès au pouvoir de la gauche progressiste au début des années 2000.

C’est donc une critique dirigée aux résultats du lulisme mais le film va bien au-délà d’un argument partisan.

Le décor est planté dans la ville de Récife, capitale de l’Etat de Pernambuco, moteur aussi de la croissance du Nordeste brésilien et qui figure parmi les villes les plus dangereuses du Brésil, selon les statistiques officielles de l’IBGE, l’Institut Brésilien de Géographie et Statistique.

Considéré par beaucoup comme le meilleur film brésilien en 2013, et même le meilleur depuis Troupe d’élite, O som ao redor (titre original) est une authentique peinture de la classe moyenne brésilienne aux acquis financiers enviables mais très pauvres culturellement.

La “révolution” menée par Lula a amené une meilleure distribution des biens matériels mais pas culturels.

Avant d’aller plus loin, je dois donc rendre hommage au réalisateur qui sort la tête de l’eau dans un contexte du cinéma brésilien caractérisé par une homogénéité médiocre, son film moderne a remporté plusieurs prix internationaux, entre autres celui du meilleur film Grand Prix au CPH Copenhague, sélection officielle aussi bien du Festival de San Francisco que de Los Angeles et pré-nominé à l’Oscar du meilleur film étranger 2014.

http://en.wikipedia.org/wiki/File:Neighbouring_Sounds.jpg

Affiche du film O som ao redor, CinemaScópio/

O som ao redor n’hésite pas à faire un clin d’oeil à la tradition cinématographique brésilienne remontant à Glauber Rocha, notamment au début du film, où l’on perçoit la dérision du réalisateur qui veut situer historiquement son oeuvre en même temps qu’il le lie au mythe fondateur d’une République basée sur des privilèges héréditaires. La bande sonore du début renvoie également au maître du Cinema Novo.

C’est donc autour d’une riche famille de Recife (peu cultivée au passage) que la trame du film est construite.

On suit pas à pas la vie des habitants d’une rue dont la plus part d’immeubles appartiennent à un seul homme qui y fait régner sa loi comme à l’époque des colonels: on est dans le nordeste… donc, forcément !

Comme dans toutes les grandes villes brésiliennes, la peur guide tout le quotidien des habitants de ce quartier de classe moyenne au point d’en devenir carrément comique: une petite fille rêve que son immeuble est envahi par un gang (la meilleur scène du film), on évite le balcon de son propre appartement (par peur d’être victime d’une balle perdue?), on soupçonne ses voisins au moindre crime commis dans les environs (preuve de la bassesse morale ambiante), on se sert de son livreur d’eau minérale comme d’un dealer… Toute l’hypocrisie de la société apparait là.

Et ça fait sacrément peur…

La plus part des personnages du film montrent des signes de schizophrénie ou de névrose, d’où la violence qui imprègne la culture de l’ensemble des grands centres urbains brésiliens.

La spéculation immobilière qui explose au Brésil fait partie du décor général du film: on sent bien que tout cela va vite s’effondrer.

Bien que la fin du film soit un peu décevante, je dois avouer la bonne impression que m’inspire le courage de ce réalisateur qui n’aborde pas un thème simple: il n’est jamais facile de se regarder dans une glace.

Reste à espérer que cet excellent film soit largement diffusé à l’étranger.

Pour aller plus loin

La critique de A. O. Scott du New York Times et celle du Guardian.

The following two tabs change content below.
Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

6 Commentaires

  1. Sans connaître la culture (l’inculture) brésilienne, je vois que tu t’efforces de nous faire saisir l’univers de ce film. Il y a un réel effort de documentation et une maîtrise parfaite du lien. Du courage Serge et bonne année 2014.

    1. « l’inculture » de la nouvelle classe moyenne, il faut le préciser… Oui, j’essaye surtout de montrer à quel point ce film est politique avant toute chose 🙂

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *