Le racisme au Brésil, avec son « jeitinho »

Des habitants d'une favela à Rio de Janeiro (crédit photo: brasildefato1/Flickr)

Des habitants d’une favela à Rio de Janeiro (crédit photo: brasildefato1/Flickr)

Après le décès de Nelson Mandela, des nombreux hommes politiques brésiliens se sont découvert une nature d’humaniste, progressiste et tolérant… Pourtant, les noirs au Brésil sont loin de vivre comme des hommes effectivement libres; chaque année les statistiques le confirment. Mais au Brésil, le racisme n’est jamais déclaré, il est partout, mais oculté par ce jeitinho bien d’ici… 

Leonardo Sakamoto, célèbre blogueur brésilien publie ce dimanche un billet qui montre la nature schizophrénique des politiques brésiliens, qui sont les premiers à pleurer Nelson Mandela mais n’hésitent pas à appliquer des peines extremement lourdes pour les noirs qui s’impliquent dans des crimes mineurs: une femme envoyée en prison pour le vole d’un shampoing, un jeune homme condamné à cinq ans parce qu’il transportait du désinfectant lors des manifestations de juin, ce matériel étant considéré comme inflammable par la police.

C’est que les noirs n’ont que très peu d’accès à l’éducation. Depuis 2001 et les politiques d’affirmatives actions introduites par Lula, la proportion des noirs dans les universités a augmenté de 10 à 39 %. Par contre 65 % des blancs fréquentent l’université.

http://veja.abril.com.br/blog/ricardo-setti/tag/baixa-renda/

Des étudiantes blanches manifestent contre la politique des cotas à Brasília (Foto: Fábio Rodrigues Pozzebom / ABr)

Le Brésil est un pays fait d’inégalités que personne ne condamne, on vous présente quelques exceptions comme Joaquim Barbosa ou Pelé mais la réalité est que la plupart des noirs et des « indigènes » vivent en marge de la société: dans des réserves écologiques pour les índios, dans les favelas de Rio ou São Paulo, des zones de non-loi à la merci du trafic de drogues, la violence étant la seule alternative viable pour ces jeunes désoeuvrés… On n’oubliera pas de mentionner ce mur qui doit séparer les favelas des zones d’accès de la grande Rio qui accueillera le mondial et les JO.

La dernière polémique en date a été le choix de l’actrice et top modèle Fernanda Lima pour présenter la cérémonie du tirage au sort de la Coupe du Monde. Sur les réseaux sociaux, l’indignation: Fernanda Lima, blonde, maigre au yeux verts ne représente pas la femme brésilienne, elle ne représente d’ailleurs pas la société brésilienne très métissée.

Fernando Lima et son époux préférés à Lazarro Ramos et Camila Pitnaga (noirs) Foto: divulgação

Fernando Lima et son époux préférés à Lázaro Ramos et Camila Pitnaga (noirs) Foto: divulgação

Je n’adhère pas complètement à cette critique puisque les blancs aussi composent ce peuple au même titre que les noirs et les indigènes. Espérons que la prochaine fois, on choisira un noir…

Au sein des universités, le racisme s’impose doucement comme un objet d’étude. En 2010, je posais la question à l’un des plus grands marxistes du Brésil sur la lutte raciale dans ce pays, selon une formule utilisée jadis par Michel Foucault. Pour Francisco de Oliveira dit « Chico », « le philosophe français ne comprenait rien au Brésil, il n’existe pas de lutte raciale ici, mais uniquement une lutte des classes ». Le marxisme radical et orthodoxe ferme les yeux devant toute autre explication de la société qui ne va pas dans le sens d’une critique du capital. Grave erreur!

Mais désormais, on compte dans presque toutes les universités des groupes de recherche sur la question raciale, les thèmes de master et doctorat portant sur cette problématiquent croissent, mais uniquement dans les sciences humaines.

http://www.flickr.com/photos/armandolobos/5379597142/data-lazy-sizes/m/in/photostream/

Des jeunes dans une favela – crédit photo: alobos Life/Flickr)

Les universités sont d’ailleurs un univers de ségrégation raciale. Dans les facultés de médecine et d’architecture par exemple, on ne voit que très rarement des noirs. Elles sont la chasse gardée des blancs, riches faisant partie des élites brésiliennes: cette caste que les spécialistes qualifient de estamento, cercle de privilèges et de clientelisme au sommet de l’Etat et du business.

Les noirs continuent d’être assassinés en masse comme le montre les statistiques publiées par le gouvenement [39 000 noirs pour 15 000 blancs chaque année] et sont souvent maltraités par la police.

Ce racisme [séculaire] à la brésilienne est possible grâce au jeitinho, cette pratique codifiée qui consiste à résoudre tous les conflits sociaux par un petit sourire hypocrique « entre amis », un coup de main sur l’épaule (typique formule de familiarité de Lula); cette façon de tout faire à la dernière minute, de ne pas se déclarer raciste mais de changer de trottoire à la vue d’un noir, de se lever d’un siège quand un noir entre dans un bus…

http://pt.wikipedia.org/wiki/Ficheiro:Protesto_contra_o_sistema_de_cotas.jpg

Manifestation contre les quota à Brasília: « Tu veux une place à l’université, fais l’examen d’admission » – crédit photo: Rose Brasil/ABr

Il y a quelques années une étude demandait au brésiliens s’ils étaient racistes. 97 % des interrogés se disaient être tolérants et ne pas être raciste, par contre 98 % des mêmes interrogés affirmaient connaitre une personne raciste. Négation!

Le Brésil est le pays des préjugés. Pour chaque comportement qui échappe à la norme on est vctime de préjugé [preconceito, en portugais]. De plus en plus de violence contre les homosexuels sont enregistrés, les pauvres sont discriminés et exclus de la vie sociale en général.

On s’étonne donc de remarquer comment les hommes politiques de droite, voire de l’extrême droite s’approprient l’héritage de Mandela, eux qui souvent, n’hésitent pas à montrer leur haine envers les noirs, les pauvres, les athées, les travestis, etc.

On espère aussi que cette vague d’humanisme soulevée involontairement par le décès de Mandela [comme un dernier coup de point contre les préjugés] transformera positivement la société brésilienne afin qu’elle soit réellement cette terre promise du métissage.

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

21 Commentaires

  1. Ta réflexion est intéressante Serge. Et plus je lis sur la question plus je me dis qu’elle est compliquée. Bien sûr que la lutte de Mandela va être récupéré, en bien, en mal aussi sans doute. Ce qui compte est que chacun y veille comme tu viens de le faire avec cet article. Ta réflexion sur la recherche dans ce domaine m’interpèle: j’ai étudié les politiques anti-racistes en France dans un cours de multiculturalisme il y a quelques années, j’ai rédigé un mémoire sur les mouvements sociaux ensuite. Pourtant, je n’ai jamais appris plis sur tout cela réuni qu’en lisant « Un long chemin vers la liberté » de Mandela. Ce serait une belle façon de lui rendre hommage que de se pencher plus en détails encore, sur l’héritage qu’il nous laisse.

    1. D’ailleurs, le multiculturalisme en France est mal vue à cause d’une mauvaise interprétation de ce concept. Je n’ai jamais lu ce livre, mais j’y veillerai, par contre je te recommande aussi la biographie de Malcom X, pour ce qui est de l’identité noire et du racisme, c’est indispensable.

      1. Salut Serge moi même je remarque ça à propos de jeune fille, et je me demande si le problème serait vraiment le racisme ou de la culture. Moi même je n’ai pas la peu blanche mais qui me vois dirait que je ne suis pas noir mais de tout tout façon pour moi après 18h c’est déjà la nuit. Je ne suis pas d’accord avec les « quotas ».

        1. C’est vrai qu’on peut présenter des arguments tout à fait plausibles aussi en faveur que contre les quotas … il n’y a rien de définitif dans ce débat. Merci pour le passage ici. 🙂

  2. Non je n’avais pas remarqué! Mais ça ne me surprend pas. Ces quotas sont a double tranchant sur le principe de la discrimination positive : c’est parfois la seule (?) Issu pour réduire les inégalités profondément ancrées mais elle donne une raison de plus aux mauvaises langues de critiquer ceux qui en bénéficient. Je crois qu’ils ont fait ce genre d’expériences aux États-Unis. Il y a peut être aussi le phénomène de ceux qui veulent être plus « royalistes que le roi » par mimétisme?par survie?par soucis d’intégration? Par révolte intérieur? Ou peut-être un peu pour toutes ces raisons à la fois…Il faudrait poser la question à la fille de la photo, pour avoir ses arguments.

  3. Y a t-il un seul pays sans racisme ? Si non, pourquoi ? D’où vient-t-il ? Est- ce juste la peur de l’autre qui le crée ou un repli identitaire ? Répondre à ces questions permettraient peut-être d’y mettre fin, mais verront-nous un jour un monde sans racisme ? Sincèrement, j’en doute.
    Article intéressant et fouillé , le Brésil vu par un regard extérieur j’aime

    1. Ah, difficile à dire si c’est possible de vivre dans un monde sans racisme. Je pense néanmoins qu’il s’agit d’une pathologie psychologique 🙂
      Mais ce qu’il faut dire, c’est aussi que le brésilien moyen est souvent très hospitalier… Je me méfies plutot des riches et des classes moyennes du sud et sudeste, ils ont rarement un contact réel avec la misère.

  4. Le Brésil n’a certainement pas le Monopole du Racisme et des Discriminations Raciales.La France qui se vante au yeux du Monde d’etre le Pays des Droits de l’Homme(Blanc)et du Citoyen n’a pas encore réglé sa Politique d’Intégration des Minorités Visibles.Elle n’assume pas son Passé Colonial et ses erreurs.Nommer une Femme Noire à la Justice et élire une Miss France Métissée ne sont qu’un écran de fumée pour masquer la Réalité quotidienne du Racisme en France…

    1. Je vais peut être t’étonner mais si mon père n’a pas voulu qu’on ait, mes frères et moi, la nationalité française, c’est parce qu’il avait été victime de racisme à l’époque où il enseignait à Bordeaux et que chirac et Jupé avaient une politique plus dure envers les immigrés. Je me souviens encore des histoires qu’il nous racontait sur ses voisins de boulot ou de palier qui ne lui adressait pas la parole parce qu’il était noir et africain.

  5. j’ai adorer cet article tu as exprimer tous ce qu ‘est le brésil.Plus hypocrite que les brésilien ,difficile à trouver:Ici être noir est un péché ,comment est-ce qu’on peut culpabiliser une personne pour un choix qu’il n’a pas fait!L’Esprit Humain est machiavélique

  6. en tout cas tu as tout dit , c’est pas une guerre de race mais plutot de classe social , noire blanc ou metis si tu fais parti de l’elite dificilement sera une victime , malheureusement c’est la realité

  7. Salut Serges,
    Selon les informations sur la toile, la population du Bresil est a 53.7% blanche, 38.5% mulatto, 6.2% noire, 0.9% d’autres races, et l’esclavage a ete aboli en 1888. Ces chiffres me font comprendre que les politiciens ou gouvernants de ce grand pays sont assez representatif de cette societe multicolore. J’aimerais que quelqu’un puisse me dire comment le peuple (noir, mulatto, etc)jadis opprime n’ait pu avoir access a l’education avec plus de 100 annees de droits constitutionel au point que les politiciens se doivent d’imposer de la discrimination positive. Ceux qui sont contre cette discrimination ont des raisons legitimes. J’esperes aussi que les politiciens travaillent pour ameliorer l’education des pauvres, majoritairement noire et mulatto, au niveau du primaire et secondaire pour que cette discrimination positive ne dure pas trop, car la discorde, les luttes raciales et autres maux lies au racisme feront le lit dans cette societe aussi longtemps que la discrimination impose par le gouvernement durera. Cette peur qu’un Homme eprouve pour un autre Homme d’une couleur differente de la sienne est le fruit de l’ignorance et elle est entretenu par les politiciens et tous ceux qui y fondent leur commerce (la classe sociale aisee).
    Merci pour le billet.

    1. Je ne sais pas d’où tu tiens ces statistiques, mais je vais les vérifier. Il me semble qu’aujourd’hui la population noire est bien plus nombreuse que cela. En plus au Brésil, on a le droit de déclarer sa race. Donc, Il y a des blancs qui se déclarent noirs et vice-versa. Pour les politiques affirmatives, elles visent à réparer une injustice historique qui est celle de l’exclusion des noirs des universités et d’autres sphÈres du pouvoir. Ce n’est pas un hazard que le Brésil s’a jamais eu de président noir, seulement 2 président de la cour suprême de justice noir. Mais je suis d’accord, si l’équilibre est rétablie, on devra arrêter les affirmatives actions…

  8. Excellent article, je suis entrain de faire un travail de recherches sur le racisme aux caraibes, et je serais très heureux de pouvoir utiliser certains fragments de votre blog si vous permettez. je vous laisses mon adresses email pour contact. pouvez vous seulement me confirmer ou infirmer l’information selon laquelle sur la fameuse plage de copacabana, on ne trouve presque aucun barman noir?. cordialement.

  9. Bonne analyse qui se tient dans l’ensemble. Africain et homme des médias, je viens de rentrer des JO de Rio 2016. A première vue, le Brésil donne l’impression d’une société métissée, mélangée. Mais en se promenant dans la rue, en allant dans les cafés ou le métro, on découvre une société exclusivement blanche. Où sont donc passés les Noirs et métis qui représenteraient plus de 50% de la population ? En Afrique du Sud, l’apartheid séparait les Blancs des Noirs Je trouve que le système brésilien est pire : il refuse tout droit d’existence au Noir qui est totalement sous l’éteignoir, contrairement aux USA. Malgré une certaine chaleur humaine, les préjugés persistent. Dans un motel sis « Rua de orienta » au quartier Santa Teresa sur les hauteurs de Rio, j’ai été ahuri d’entendre de la bouche d’un des tenanciers des questions du genre : » pourquoi les Africains sentent mauvais ? Est-ce qu’ils prennent souvent le bain ? » Pays du métissage, la société brésilienne rejette ses racines et veut se blanchir davantage, même dans le sport. La marginalisation des athlètes noirs serait l’une des raisons des contre-performances du sport brésilien, y compris le football. Le roi Pelé qui aurait pu être l’icône de tout un pays est totalement ignoré lors de la Coupe du monde et des JO. On préfère mettre en avant des sportifs de second plan tout simplement parce qu’ils sont Blancs. Pour moi, le modèle « ségrégationniste » nord-américain qui offre beaucoup d’opportunités de progrès aux Afros est meilleur que le déni du Noir en vigueur au Brésil qui aurait beaucoup a copié chez l’Oncle Sam. Il faut une véritable révolution mentale.

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