Au Brésil, les leçons du jugement du mensalão

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Joaquim Barbosa préside la Cour Suprême de Justice du Brésil

Joaquim Barbosa, symbole d’un brésil réconcilié avec les démons historiques du racisme e accessoirement président de la Cour Suprême de Justice (STJ), a mené une guerre acharnée contre le plus grand scandale politique de l’histoire du pays. La semaine dernière, les principaux responsables d’un vaste système d’achat de votes des députés fédéraux par l’Exécutif ont été mis derrière les barreaux. Quelles leçons tirer, en définitif ou provisoirement, du jugement du mensalão?

Un jugement d’exception?

Le jugement du mensalão a été marquée par la radicalisation de la sphère politique brésilienne, tant dans les médias que dans les instances institutionnelles importantes, notamment par la “Guerre Froide” déclarée entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif, l’un des condamnés étant un élu fédéral.

Et là, se trouve une incroyable leçon qui mériterait d’être débatue dans les écoles de science politique: si Montesquieu a préconisé la séparation des pouvoir, les américains ont, pour leur part, préféré le check and balance of power. Il ne s’agit pas uniquement d’une différence dans la réthorique, mais bien d’une volonté chez les yankees de créer un équilibre de pouvoir de façon à ce qu’aucun groupe majoritaire ou minoritaire soit-il ne domine complètement la société. Ce qui fait de la politique américaine une système de négocition et de compromis, avant toute chose.

Chez les brésiliens, et ce malgré leur volonté de copier le modèle américain, l’équilibre des pouvoirs n’existe pas.

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Getúlio Vargas, surnommé le père des ouvriers est le symbole du populisme de gauche au Brésil (Crédit photo: predecessor of Agência Brasil/Wikimedia Commons/CC

Le rapport des forces penche très souvent en faveur de l’Exécutif au gré du charisme du président de la République; on verra alors un Getúlio Vargas ultra-puissant dans les années 1940-50, ou un Lula souverain plus récemment. Les grandes crises politiques au Brésil ont eu lieu quand l’Exécutif n’avait pas à sa tête une figure aussi charismatique que les deux cités, comme ce fut le cas dans les années 1960 peu avant le coup d’Etat des militaires. On pourra ainsi parler de cette crise qui balance le gouvernement Dilma alors qu’elle trouve ses racines dans l’administration Lula. Seulement, ce dernier était à lui tout seul un parre-feu contre toute secousse politique.

L’émergence Joaquim Barbosa à la présidence de la Cour Suprême marque une inflexion dans la vie politique du pays. Noir et issu d’une famille modeste, il arrive au moment où Lula quitte le pouvoir et se voit remplacé par Dilma Rousseff créant ainsi un déséquilibre dans le système présidentiel brésilien. Car le charisme necessaire au président de la république se trouve désormais chez le président de la Cour Suprême, d’autant plus que ce dernier apprécie et multiplie les apparitions médiatiques.

Il est en plus légitime dans son rôle d’homme politique intègre. Quoique, de la politique, on puisse douter si Joaquim Barbosa maîtrise les codes. Son domaine est purement et simplement le droit.

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Certains spécialistes lui reprochent d’ailleurs de “confondre les genres, de condamner sur des hypothèses plutôt que sur des preuves… De transformer le procès du mensalão en un jugement d’exception, comme ici, dans une célèbre tribune du professeur Wanderley Guillerme dos Santos, “père” de la science politique moderne au Brésil.

Peu importe, qu’il le fasse par des moyens peu orthodoxes ou pas, Joaquim Barbosa s’attaque à une problématique essentielle qu’est la corruption au Brésil. Aux yeux de l’opinion, aussi bien la droite que la gauche sont affectée par elle.

Les symboles de la gauche ébranlés

C’est qui fait de ce procès du mensalão une marque dans l’histoire politique du pays, ce n’est pas tant la culpabilité avérée des responsables politiques condamnés, mais bien ce qu’ils représentent: le renouveau de la démocratie après les années de fer.

Aussi bien José Dirceu que José Genoino ont farouchement luté contre le régime des militaires, ils ont été enprisonnés, la femme de Genoino fut par ailleurs co-détenue avec l’actuelle présidente… tout un symbole.

Or, les symboles ne doivent pas mourir.

Ancien chef du cabinet du président Lula, José Dirceu était l’homme fort du premier mandat présidentiel du Parti des travailleurs (PT). C’est lui qui modernisa les méthodes et l’approche politique qui amenèrent Lula au pouvoir.

 


Et puisqu’un maheur n’arrive jamais seul, un autre autre symbole de la gauche est actuellement ébranlé, à São Paulo cette fois-ci.

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Le maire travailliste de São Paulo, Fernando Haddad

A peine élu maire de la ville la plus riche du pays, Fernando Haddad (le premier venant de gauche dans la capitale économique du pays depuis une décennie) doit faire face à un scandale de corruption qui touche les hautes sphères du pouvoir de São Paulo.

Même s’il est déjà démontré que l’affaire remonte à l’administration précédente, il revient tout de même à monsieur Haddad de désamorcer la bombe… autant dire que c’est une tâche assez ingrate.

Finalement, en ce qui concerne le mensalão, la position de la présidente Dilma Rousseff n’est pas des plus confortables: entre d’un côté, l’obligation morale de défendre ses anciens amis (comme le souhaite son parti) et frères d’armes pendant les moments les plus difficiles; et de l’autre, la necessité d’arbitrer un conflit naissant entre les pouvoirs législatif et judiciaire, elle devra faire preuve d’une grande agilité politique.

Or, la négociation n’a semble-t-il jamais été son point fort.

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

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