Après l’affaire Snowden, les médias orientent-ils la diplomatie brésilienne ?

http://www.flickr.com/photos/mrebrasil/5540208981/sizes/m/in/photostream/photo: MREBRASIL on Flickr.com CC
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photo : MREBRASIL on Flickr.com CC.

L’affaire Snowden fait encore des vagues dans le monde, même si l’euphorie estivale provoquée par ce scandale d’espionnage semble être passée. Au Brésil, sous la pression des médias, le gouvernement Dilma revoit sa politique externe. Décryptage.

Qu’est-ce qui définit aujourd’hui les relations entre les grands médias brésiliens (et autres groupes de presse) avec la diplomatie nationale du Brésil ?

Avant tout, je voudrai contextualiser mes propos. Tout part de l’affaire Snowden, évidemment. Le lanceur d’alertes américain transmet des milliers de documents à un journaliste américain, Glenn Greenwald qui vit au Brésil (Rio de Janeiro) avec son compagnon. Dans ces documents, des nombreuses preuves que le gouvernement américain à travers la NSA (Agence nationale de sécurité) espionne 1/5 des individus au monde, si nous nous basons sur l’article de Jean-Marc Manach journaliste au Monde.fr.

L’affaire intéresse évidemment tout le monde, du président du conseil de Petrobras à la plus petite ménagère du quartier carioca, Bara da Tijuca.

L’audience monumentale des médias brésiliens

Le scandale est amplifié lorsque Glenn Greenwald repasse, au compte-gouttes, les données reçues d’Edward Snowden aux plus grands médias brésiliens tels qu’à cet important journal de Rio de Janeiro, O Globo; à la chaîne de télévision Globo TV ou à l’émission dominicale Fantástico diffusée sur la même chaîne.

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Si vous ne savez pas ce que représente l’émission Fantástico au Brésil, faites-vous une idée à partir d’une petite anecdote. En 2008, la star du jazz canadien Michael Bublé effectue une tournée au Brésil. Il a prévu de passer dans une ou deux chaînes de télévision, en l’occurrence, il est l’invité de l’émission Domingão do Faustão, qui passe depuis plus de 20 ans sur Globo TV. A la fin de l’émission, Faustão, animateur et icône nationale, remercie le chanteur canadien d’avoir accepté de passer au Domingão do Faustão. Ce à quoi Michael Bublé répondit : “ C’est moi qui vous remercie. Vous savez, toute la population de mon pays atteint à peine 40 millions de personnes, ce qui équivaut à tout l’audimat de votre émission. Au Canada, aucune chaîne ne peut me donner une telle audience ”. Pas mal pour une émission de télévision quand on sait que la population brésilienne est de 190 millions d’habitants.

Je ne me tromperais pas si j’affirmais que l’audience de Fantástico c’est un peu plus que celle du Domingão do Faustão. Imaginez donc la répercussion des informations publiées par Glenn Greenwald à travers l’émission Fantástico de Globo TV. C’est comme si, tout d’un coup, 40 millions des Brésiliens apprenaient simultanément que leur gouvernement, la présidente Dilma Rousseff et les grandes entreprises brésiliennes telles que Petrobras sont espionnés par les services américains.

Et chaque dimanche, on en sait un peu plus sur ce schéma d’espionnage made in America. Au compte-gouttes toujours, Glenn Greenwald continue de pomper les médias à coup d’infos cryptées.

Dois-je rappeler que nous sommes à un an de l’élection présidentielle brésilienne? Il s’agit évidemment d’un facteur non négligeable pour notre analyse.

Une diplomatie dictée par les médias ?

La présidence brésilienne ne peut pas ignorer des tels actes au risque de paraître faible aux yeux de ses électeurs.

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Dilma Rousseff and Barack Obama 2012, CC on Wikimedia Commons

La dernière conséquence en date de cette affaire a été le report d’une réunion prévue entre les présidents Obama et Rousseff, une démarche qui est de l’initiative de la partie brésilienne.

Ce qui me gêne dans cette affaire, c’est qu’au début, on avait l’impression que le gouvernement brésilien n’engagerait aucune action diplomatique d’envergure, d’autant plus que le gouvernement américain se contentait de publier sur son site web des “ notes d’éclaircissement ” censées calmer leurs homologues brésiliens.

Le fait que Globo TV et spécialement Fantástico aient diffusé, coup sur coup, des systèmes d’espionnage contre les intérêts brésiliens a totalement transformé l’approche diplomatique du gouvernement brésilien. A Brasília, le Congrès a mis en place une Commission d’enquête sur cette affaire d’espionnage.

Tout cela nous ramène également aux rapports historiques entre les grandes télévisions brésiliennes et les différents gouvernements; des rapports de force basés sur la conquête de l’opinion publique. Pendant le gouvernement Lula, les médias ont quelque peu été mis aux oubliettes du fait de l’aura de l’ancien président.

Depuis, les choses ont changé. Les jeux sont rééquilibrés à nouveau. Et si pour le coup on peut influencer la politique externe du Brésil vis-à-vis de la première puissance mondiale, pourquoi s’en priver?

Je me demande seulement si Glenn Greenwald en a conscience. Je ne veux pas faire d’euphémisme sur la valeur des données qu’il a pu publier, mais pour Globo TV ou O Globo, Greenwald n’est qu’un effet de mode, un journaliste américain au bel accent so english qui s’attaque aux puissants de ce monde.

Jusqu’ici, les réponses fournies par le gouvernement américain  n’ont pas été satisfaisantes, pire encore, elles ont été condescendantes envers le Brésil. “ Les Américains nous prennent de haut ”, c’est ce que le Brésilien moyen doit penser. Et ça, ce n’est pas admissible, encore moins dans une année préélectorale.

Il sera donc intéressant de voir quelle politique le gouvernement Obama adoptera. Quel geste de communication fera-t-il en direction de Dilma ? Et plus intéressant encore, cela ramènera-t-il les relations américano-brésiliennes à leur normalité ?

 

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

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