Au Brésil, la république des sourds

Dr. Leo Sardenberg, médecin de l'Université de Campinas (SP) - Crédit photo: facebook
Dr. Leo Sardenberg, médecin de l'Université de Campinas (SP) - Crédit photo: facebook

Dr. Leo Sardenberg, médecin à l’Université de Campinas-UNICAMP (SP) – Crédit photo: facebook

Le Brésil avance à petits pas vers l’échéance électorale de 2014, année où Dilma Rousseff tentera une réélection historique pour le Parti des Travailleurs.

En attendant, le pays vit dans un climat de radicalisation idéologique très stressant. Fort de son expérience de bientôt trente ans de démocratie depuis la fin du régime militaire, le Brésil doit faire face à la montée des revendications de tous ordres venant de différents groupes sociaux.

Les “manifestations de juin” sont déjà entrées dans l’histoire politique du pays.

Politologues, philosophes et sociologues essayent encore d’expliquer cette vague de citoyenneté qui a balayé le pays tel un tsunami.

La gauche se mobilise, la droite aussi.

Les médias dominants font ce qu’ils ont toujours fait: jongler entre destra e sinistra populistes selon “l’esprit du temps”.

Entre-temps, arrivent les Cubains stigmatisés par leurs collègues brésiliens qui appellent au boycott des patients qui accepteraient de se faire soigner par les médecins étrangers. Le monde à l’envers !

Ces mêmes médecins accusent le gouvernement Dilma d’autoritarisme. On croit rêver.

Il n’est décidément pas facile d’être démocrate. C’est bien une trop grosse responsabilité.

A Natal, grande ville touristique du Nord-Est brésilien, une journaliste affirmait sur son compte Facebook: “ces médecins cubains avaient l’air d’être des domestiques”. Entendez, des Noirs. On avance, n’est-ce pas?

La journaliste Micheline Borges tient des propos racistes contre les médecins cubains

La journaliste Micheline Borges tient des propos racistes contre les médecins cubains

Après la très forte répercussion des ses propos, elle a présenté ses excuses. Excuses acceptées, mais qu’elle ne pense pas qu’on croit qu’elle a subitement changé de nature.

Sur la toile, la guerre est déclarée entre les pro-Cubains (synonyme de favorable à l’accès aux soins médicaux pour tous) et leurs détracteurs. Sur son compte Facebook, la docteur Leo Sardenberg publiait une photo souhaitant la bienvenue à tous les médecins étrangers désireux de travailler au Brésil. Dans tout ça, le gouvernement Dilma se retrouve sous feux croisés.

D’où vient cette haine? Une partie de la réponse se trouve justement dans le fait que cette génération n’a aucune idée de ce qu’ont pu être la dictature, l’apartheid ou la ségrégation aux USA.

Elle est née avec tous les privilèges, dans un pays où on leur vend la perverse idée qu’avoir une opinion propre c’est avoir tout le temps raison. É minha opinião – c’est mon opinion – devient synonyme de “j’ai raison”.

Et donc, tout débat public se transforme en une discussion entre sourds. Et tout cela est trop frustrant.

La professeure Maria Eliza Miranda de l’université de São Paulo (USP), spécialiste depuis trente ans de l’éducation revient sur les raisons de cette indifférence chez une certaine catégorie sociale et ses différents groupes d’intérêt. Selon elle, cela a un rapport avec l’histoire de l’éducation publique au Brésil: “une éducation amputée des sciences humaines et de toute réflexion, une éducation technicisée dans une société racialiste, une société de privilèges”.

En 1981, la revue philosophique brésilienne faisait un triste constat lors de la parution de son premier numéro: “à partir de 1971, l’enseignement de la philosophie, a complètement disparu de nos écoles. Ce fait a sans doute contribué à l’appauvrissement de la formation culturelle de la jeunesse de notre pays. Sa capacité d’avoir une vision globale des problèmes est aujourd’hui peu développée. C’est peut-être là la plus grande faiblesse de notre système éducationnel”.

Vive la République des sourds!

P.S: la docteur Leo Sardenberg est nommée par ce blog, personnalité du mois au Brésil.

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Serge
Serge Katembera est congolais, diplomé en journalisme. Doctorant et chercheur en Sociologie des Nouveaux Médias à l'Université Fédérale de Paraíba au Brésil. Il est l'auteur d'articles publiés dans des révues académiques brésiliennes et internationales.

8 Commentaires

  1. « une éducation amputée des sciences humaines et de toute réflexion, une éducation technicisée dans une société racialiste, une société de privilèges » Toi tu en penses quoi? Elle est juste cette citation?
    Et puis pourquoi la Dr est personnalité du mois, hein?

    1. j’en pense que c’est tout à fait juste, à la limite au Brésil on forme des professionnels trÈs compétents mais sans capacité reflexive, sans humanités d’où la pauvrété qu’on ne parvient pas à erradiquer. Il faut que les gens soient capable de comprendre que le monde est pluriel et qu’il ne se limite pas au Brésil.
      quant au docteur, c’est la personnalité du mois grâce au courage démontré d’appuyer les médecins cubains alors qu’une bonne partie de ses collegues se manifeste par leur racisme

  2. Est-ce a cause des manifestations pluvieuses qui ont secouées le pays ce derneirs mois que le gouverment Dilma a fait venir les cubains coe une partie de solution pour l´amelioration de son systeme de santé ?
    Est-ce une strategie pour que ceci soit un grand argument pour convaincre sa base électorale, en majorité les beneficaires du systeme de santé publique ?
    …les contestations des professionels de santés brésiliens sont naturelles !
    simplement que, c´est tjrs le mal aimé du monde qui en paie les conséquences direct ( noirs cubains )

    1. je suis d’accord sur quelques aspects Abed. il y a un probleme d’infrastructure, mais je me demande bien so un medecins brésilien est capable de travailler dans medecins sans frontieres ou medecins du monde, ou encore Emergency? puisque leur grande révendication c’est le matériel et le confort. leurs collegues de MSF et medecins du monde doivent bien rire.
      Oui, ça peut servir à gagner des voix pour Dilma, mais elle lçes a deja, en plus le plus important c’est de repondre aux besoins de 700 villes brésiliennes qui n’ont aucun médecin
      http://g1.globo.com/sp/sao-carlos-regiao/noticia/2013/08/falta-de-estrutura-nos-postos-afasta-medicos-do-interior-afirma-cremesp.html
      http://www.upb.org.br/uniao-dos-municipios-da-bahia/informativos-e-noticias/index.php?id=4987&pag=2

      1. Mais Mr. Serge, ça me surpends si veux faire une comparaison entre les conditions de travail d´une organisation non gouvernementale, de lá tu peux comprendre que je parle des MSF ,et celles d´une institution publique appartenant á la sixieme économie mondiale ?

        1. c’est plutot la mentalité que je critique. je te conseille de revoir l’interview du ministre de la santé Alexandre Padilha hier sur canal Livre Band. un grand homme ce monsieur

  3. Tout cela m’interpelle beaucoup… Si personne ne s’écoute plus, ne discute plus, ne s’ouvre plus à l’autre, peut-on encore parler de société, dans le sens de vivre ensemble ? Cela m’inquiète pour le Brésil, pays qui a dépassé, selon les statistiques, 200 millions d’habitants. Il va bien leur falloir vivre ensemble, en dépit de tout. Et ces problématiques posées au Brésil sont aussi valables pour d’autres… Ton billet donne vraiment matière à réflexion.

  4. Aph,c’est pas une remarque un peu sexiste ça hein?pourquoi la Personnalité du mois ne serait pas une Brillante Femme Médecin Titulaire.Tu sais,ce qu’il y a de plus difficile,c’est d’aller dans le sens contraire de l’opinion publique.On peut vraiment saluer son courage et sa détermination face à une injustice contre ces Médecins Cubains noirs qui doivent garder leurs dignités dans un Pays hostile.

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